Top 25 des années 2010

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26 avril 2020 par Paul Landriau

Top 25

Voici donc le tout premier bilan d’une décennie de cinéma par l’équipe de Point de vues. Une étape importante dans la vie de notre modeste blogue qui fût mise à l’épreuve par la pandémie, celle-ci apposant un immense point d’interrogation sur toute l’industrie et plus globalement, la société. En préparation depuis quelques mois, ce Top est pour nous l’occasion, encore une fois, de lancer une discussion plutôt que d’imposer de manière inéluctable un quelconque canon immuable. Notre intention ne pourrait être plus éloignée. Rappelons que nous entretenons ce blogue à temps perdu, en parallèle de nos activités respectives — le nombre d’œuvres manquées serait franchement honteux, si nous nous prenions trop au sérieux. C’est un labeur passionné, dénué d’intérêt et d’influence, sinon une certaine forme d’alchimie interne qui s’impose qu’on le veuille ou non.
Vingt-cinq films pour une décennie de cinéma mondial, c’est peu et c’est arbitraire. Nous aurions pu nommer dix films ou cent ou mille ; notre vision de la cinéphilie en est une libre, accueillante, démocratique. Importe moins les films que vous chérissez que ce pour quoi ils sont importants à vos yeux. Si nous pouvions simplement faire découvrir une poignée d’œuvres précieuses (selon nous) à une poignée de lecteurs curieux, notre vœu serait alors exaucé.
Ce Top conclut donc une série de réflexions amorcée par le symbolique épisode 200 de notre podcast et continuée dans plusieurs épisodes subséquents. Tous les membres de l’équipe ont voté à l’aveugle pour leurs films préférés de la décennie, suite à quoi un recensement commun a été calculé afin d’en arriver à ce classement. Vous pouvez consulter les listes individuelles ici. Pour le moment donc, bonne lecture et surtout, bon cinéma !

The Florida Project

25. THE FLORIDA PROJECT – 2017 – 111 min – États-Unis – Sean Baker
Il est intéressant, dans ce genre d’exercice, de réfléchir à ces films dans le contexte de certains mouvements — de certaines tendances — propres à la décennie que nous sommes en train d’enterrer. En ce sens, THE FLORIDA PROJECT (à l’instar d’un SPRING BREAKERS ou d’un AMERICAN HONEY) représente un nouveau cinéma états-unien, mi-trash mi-poétique, traitant de l’échec du rêve américain dans un monde où toute instance morale ou métaphysique a été troquée par la quête hédoniste et matérialiste de protagonistes abandonnés par un système hostile. Sean Baker navigue adroitement la corde raide de se faire complice de ses personnages, avec bienveillance, sans toutefois endosser leurs actions problématiques… car à travers cette fable rose pastel tristement contemporaine, il apparaît évident que le réel antagoniste, c’est ce système injuste, bouffeur de rêve et d’espoir.Mais tant qu’il y aura de la solidarité et de l’amour, aussi maladroites puissent être leurs démonstrations, tout n’est pas perdu. — Pascal Plante

Burning

24. BURNING [BEONING] – 2018 – 148 min – Corée du Sud, Japon – Lee Chang-dong
Depuis le début du XXIsiècle, le cinéma sud-coréen connaît un essor fulgurant dû à la diversité et la vitalité de ses propositions cinématographiques. Entre les polars, les comédies et les films d’horreur, les drames de mœurs y apparaissent presque à contre-courant. C’est pourtant le créneau exploité magistralement par Lee Chang-dong, film après film, même si cette adaptation libre des GRANGES BRÛLÉES de Murakami (elle-même inspirée de la nouvelle BARN BURNING de Faulkner), articulée autour d’une étrange disparition, s’enrobe de mystère au point de pratiquement en devenir un thriller. De doigts de maître, Lee Chang-dong élève son œuvre par la pluralité d’interprétations que le spectateur peut en faire, dû à la subjectivité de son point de vue et au manque de fiabilité grandissant de son narrateur aliéné, de plus en plus déconnecté de la réalité. Il s’agit bel et bien d’un de ces films qui, tel un bon vin, révèlent de nouvelles richesses à chaque expérience renouvelée. — Pascal Plante

Annihilation

23. ANNIHILATION – 2018 – 115 min – Royaume-Uni, États-Unis – Alex Garland
Il est un piège pour quiconque respecte un peu trop loyalement la littérature, celui de tomber dans la fidélité mal placée, là où la mutation est requise afin de permettre à une œuvre de survivre à son nouvel environnement (médium). Alex Garland, romancier et scénariste avant de passer à la réalisation, a bien compris qu’il fallait disséquer un récit afin d’en extraire l’essence, et c’est avec maestria qu’il porte à l’écran le premier volet d’une trilogie culte, ANNIHILATION de Jeff VanderMeer qui traite justement de mutations, de réfraction, de symbiose. De l’aveu du cinéaste, il ne conserve qu’un vague souvenir de l’œuvre originale qu’il ne cherchera pas à étudier ultérieurement, mais on y reconnait certes la silhouette. En la travestissant ainsi, il en saisit le cœur, et au spectateur curieux, fait découvrir un monde que seule l’alchimie du son et de l’image permet de visiter. — Paul Landriau

Phanthom Thread

22. PHANTOM THREAD – 2017 – 130 min – États-Unis, Royaume-Uni – Paul Thomas Anderson
PHANTOM THREAD est une histoire étrangement familière, qui semble sortie d’une autre époque. Cette étude du renommé couturier anglais Reynolds Woodcock (Daniel Day-Lewis) qui s’amourache de sa nouvelle muse Alma (Vicky Krieps) est aussi calculée et méthodique que n’importe quelle œuvre du cinéaste Paul Thomas Anderson. « Are you a special agent sent here to ruin my evening and possibly my entire life? » Day-Lewis n’a besoin que de quelques mots, quelques regards pour démontrer avec audace la vulnérabilité de son personnage et sa maîtrise de la méthode. Farouchement intrépide, joyeusement rythmé et méticuleusement construit, ce film d’époque est aussi contrôlé que son protagoniste désarçonné. — Mario Melidona

UNCUT GEMS

21. UNCUT GEMS – 2019 – 135 min – États-Unis – Josh et Benny Safdie
UNCUT GEMS est l’exemple parfait d’une expérience cinématographique hors du commun : une explosion qui éveille tous nos sens et nous laisse l’impression de suffoquer jusqu’à la fin. Je crois qu’on peut s’entendre pour dire que ce film mérite sa place dans ce top de la décennie ne serait-ce que par la prestation sans faille d’Adam Sandler, qui nous a tous surpris dans son rôle de vendeur de bijoux disjoncté. C’est tout ça, auquel s’ajoute un portrait joliment chaotique de New York, qui rend le film formidable du début à la fin ; de quoi laisser une trace indélébile. — Delphine Larose

The Twentieth Century

20. THE TWENTIETH CENTURY [LE VINGTIÈME SIÈCLE]– 2019 – 90 min – Canada (Québec) – Matthew Rankin
Rares sont les styles cinématographiques qui détonnent autant au Québec que celui de Matthew Rankin. Avec un surprenant mélange de pastiche historique au niveau narratif et d’esthétique visuelle empruntée au cinéma du début du XXe siècle, ses courts métrages étaient déjà des anomalies en soi. C’est avec la maîtrise d’un langage qui n’appartient qu’à lui qu’il a réussi à passer au long en continuant de prouver que sa recette est gagnante. THE TWENTIETH CENTURY transcende le cinéma classique ; c’est une œuvre d’art en soi. Dit comme ça, on pourrait s’attendre à une proposition hermétique, mais c’est pourtant très accessible. Une direction artistique toujours surprenante, une trame sonore épique, et de beaux personnages bien typés nous font décoller de notre réalité. — Rémi Fréchette

First Reformed

19. FIRST REFORMED – 2017 – 113 min – États-Unis, Royaume-Uni, Australie – Paul Schrader
Descendant spirituel de TAXI DRIVER, WINTER LIGHT et du JOURNAL D’UN CURÉ DE CAMPAGNE prolongeant ainsi la lignée des mâles défaillants, introspectifs et autodestructeurs qui ont toujours occupé une place centrale dans le cinéma de Paul Schrader, FIRST REFORMED est aussi sans doute l’un des films contemporains les plus essentiels sur la condition humaine de notre époque. Pas une partie de plaisir, certes, mais somme toute une proposition courageuse, à la fois étrange et sublime, qui ose les grands gestes de cinéma tout en refusant de tomber dans les abysses d’un nihilisme élémentaire. Vous ne consommerez plus jamais du Pepto-Bismol sans penser à Ethan Hawke. — Benjamin Pelletier

Carol

18. CAROL – 2015 – 118 min – Royaume-Uni, États-Unis – Todd Haynes
En flirtant une fois de plus avec le mélodrame, Todd Haynes se permet, comme il l’avait fait avec FAR FROM HEAVEN en 2002, d’ouvrir ce genre aux personnes oubliées par celui-ci auparavant. Toutefois, il n’utilise pas innocemment l’oppression vécue par ses personnages comme un levier narratif ; le réalisateur démontre plutôt avec doigtée comment l’amour le plus profond né dans un environnement où il est étouffé. Très retenu, au diapason de son amour en filigrane, CAROL se libère ultimement, comme le roman THE PRICE OF SALT de Patricia Highsmith dont le film est adapté, avec une finale nécessaire, lumineuse, ce qui est encore trop rare de nos jours dans les récits romantiques queers. — Olivier Bouchard

La Grande Bellezza

17. LA GRANDE BELLEZZA – 2013 – 141 min – Italie, France, Belgique – Paolo Sorrentino
Paolo Sorrentino a possiblement fait le plus bel hommage qu’on aurait pu faire au cinéma italien du temps des Fellini, Antonioni, Visconti et tous les autres qui ont marqué cette belle époque. C’est d’abord le portrait d’un homme qui craint le temps qui passe, mais c’est aussi l’histoire d’une ville tout entière et de tous ceux qui y habitent. En nous présentant ces moments capturés comme des chroniques de la vie quotidienne, Sorrentino nous amène à regarder les choses différemment, avec davantage d’attention et de profondeur. Cet état contemplatif nous amène à saisir ce qu’est réellement la grande beauté. — Delphine Larose

The Favourite

16. THE FAVOURITE – 2018 – 119 min – Irlande, Royaume-Uni, États-Unis – Yorgos Lanthimos
Il y a quelque chose de rassurant avec le cinéma de Yorgos Lanthimos. Je vous vois déjà froncer les sourcils devant cette affirmation : s’il y a bien un réalisateur qui ne fait pas dans la douceur, j’en conviens, c’est bien lui. Mais pour moi, c’est ça qui est rassurant : c’est cette force qu’il a de nous amener dans un univers totalement déstabilisant à chaque fois. C’est exactement ce qui arrive quand on écoute THE FAVOURITE ; on est à la fois chamboulé et émerveillé par sa complexe beauté. Ça n’arrive pas si souvent que l’on vit autant d’émotions en regardant un film, croyez-moi. — Delphine Larose

Inside Out

15.  INSIDE OUT – 2015 – 95 min – États-Unis – Pete Docter
Après quelques décennies à régner en maître sur la planète de l’animation, les studios Pixar se sont renouvelés en proposant l’un de leurs concepts les plus fous, celui d’INSIDE OUT. Le récit principal du déménagement de Riley est en soi un voyage émotif puissant ; lorsqu’on y ajoute la personnification visuelle de ses propres sentiments — la joie, la colère, le dégoût, la peur et la tristesse —, on se trouve devant une histoire sensible et raffinée comme seul Pixar semble en détenir le secret. « Pleurer ça me fait du bien et ça m’aide à affronter la vie et ses problèmes » comme le dit Tristesse. Sans oublier l’apport de Bing Bong, l’ami imaginaire de l’enfance de Riley, ou encore la très innovante séquence illustrant le concept d’abstraction, c’est la relation entre Joie et Tristesse qui propulse le film et reflète nos propres difficultés à affronter les aléas de la vie. — Mario Melidona

The Lobster

14. THE LOBSTER – 2015 – 119 min – Irlande, Royaume-Uni, Grèce, France, Pays-Bas – Yorgos Lanthimos
La grande force de Yorgos Lanthimos est de proposer des univers un tant soit peu décalés par rapport à notre monde contemporain ; en forçant un peu le trait, en grossissant un peu certains commentaires modernes il révèle certaines tendances dans ce qu’elles ont de plus absurde. Ainsi de cet hôtel particulier où l’on doit impérativement rencontrer un(e) conjoint(e) compatible sous peine d’être réincarné en animal sauvage (de notre choix, c’est déjà ça). Entre la vie domestique bien rangée ou la jungle moderne, certains craquent et s’offrent en pâturage, tandis que d’autres abusant du système de chasse quotidien (allégorie guère plus cruelle que la réalité du capitalisme sauvage du XXIe siècle) laissent poindre leurs pulsions prédatrices les plus animales. Le cinéaste révélé par DOGTOOTH nous offre une autre comédie qui a du mordant ! — Paul Landriau

Sommeil d'hiver

13. SOMMEIL D’HIVER [KIS UYKUSU] – 2014 – 196 min – Turquie, France, Allemagne – Nuri Bilge Ceylan
On peut attribuer l’intérêt grandissant que l’on voue au cinéma turc par celui que l’on octroie à son émissaire le plus acclamé, Nuri Bilge Ceylan, qui, fier d’une Palme d’Or surprise, signe avec SOMMEIL D’HIVER son magnum opus : une brique de plus de trois heures et quart qui se prend précisément comme ça ; comme une brique. L’atypique beauté des paysages hivernaux d’un village anatolien caverneux offre la parfaite toile de fond pour y juxtaposer la froideur de son protagoniste, dont l’intelligence est si pénétrante qu’elle frôle la misanthropie. Si, en bon cinéphile aguerri, les joutes verbales acrimonieuses façon SCÈNES DE LA VIE CONJUGALE ne vous effraient pas, alors cette arène est incontournable. — Pascal Plante

The Wolf of Wall Street

12. THE WOLF OF WALL STREET – 2013 – 180 min – États-Unis – Martin Scorsese
À force de voir et de revoir THE WOLF OF WALL STREET à travers les années, je me repose toujours cette question : s’agit-il d’une comédie trépidante ou bien d’un film d’horreur dystopique déguisé en divertissement apologique du capitalisme sauvage ? Tous ces qualificatifs s’avèrent bien sûr applicables pour décrire le Scorsese le plus mémorable depuis GOODFELLAS, un tour de force déjà culte qui se place près du sommet des accomplissements du cinéaste. Les répliques d’anthologie du scénariste Terence Winter (THE SOPRANOS), les dizaines d’expressions faciales désopilantes de DiCaprio, l’énergie intoxicante du montage et des enchainements musicaux, les performances de soutien complètement éclatées de Jonah Hill et Matthew McConaughey cultivent toutes cette fascination morbide pour ce véritable cirque humain. Comme quoi goûter momentanément à la richesse obscène par l’entremise du septième art n’aura jamais été aussi toxique. — Benjamin Pelletier

Call Me By Your Name

11. CALL ME BY YOUR NAME – 2017 – 132 min – Italie, France – Luca Guadagnino
Il est impossible de ne pas envier l’histoire d’amour entre Oliver et Elio, racontée dans cette chaleur d’été enveloppante et colorée. Il y a ces scènes près de l’étang donnant lieu à la découverte du désir, il y a ces escapades à vélo dans le nord de l’Italie, il y a ces regards échangés au déjeuner. On y retrouve également toute cette douce tristesse, cet amour impossible qui nous évoquera tous une histoire où l’on a déjà aimé à s’en rendre fou. L’idylle au centre de CALL ME BY YOUR NAME est comme une fleur : elle bourgeonne, éclot et se fane en l’espace d’un rien de temps, mais finit toujours par refleurir, et c’est précisément ce qui est si beau. — Delphine Larose

The Turin Horse

10. LE CHEVAL DE TURIN [A TORINÓI LÓ] – 2011 – 155 min – Hongrie, France, Suisse, Allemagne, États-Unis – Béla Tarr
Dès que la trame sonore désespérante de Mihály Vig commençait à se faire entendre, accompagnant le premier de nombreux plans-séquences hypnotiques propres au cinéaste hongrois légendaire, l’état de transe propre à la cinéphilie s’installait déjà en moi. J’étais en première année d’études universitaires, j’attendais avec impatience depuis des semaines déjà cette représentation à l’Impérial dans le cadre du Festival du nouveau cinéma. La fébrilité me submergeait ; c’était à la fois ma première et dernière occasion d’aller voir en salle un nouveau film de mon idole cinématographique contemporain. Contrairement à Soderbergh, Béla Tarr n’est jamais revenu derrière la caméra après sa retraite, nous offrant en guise de chant du cygne une œuvre gargantuesque, précise et profondément tourmentée à propos de la fin des temps, le genre de chef-d’œuvre qu’il est difficile de visionner plus d’une fois par décennie tellement son souffle est ravageur, cataclysmique. — Benjamin Pelletier

The Social Network

9. THE SOCIAL NETWORK – 2010 – 120 min – États-Unis – David Fincher
Qu’est-ce qui ouvre mieux cette décennie qu’un film sur Facebook, la plateforme qui changea drastiquement nos communications ? Le scénario n’aurait pu tomber dans de meilleures mains que celles d’Aaron Sorkin, tandis que David Fincher dynamise cette histoire avec une réalisation chirurgicale, un montage qui tient en haleine sans oublier bien sûr la trame sonore de Trent Reznor qui est depuis devenue iconique. Même l’affiche, un close-up du visage de Jesse Eisenberg avec une citation en gros lettrage, a été maintes fois copiée par la suite. THE SOCIAL NETWORK est arrivé comme une prémonition en 2010 et a gagné en pertinence depuis. — Rémi Fréchette

The Tree of Life

8. THE TREE OF LIFE – 2011 – 149 min – États-Unis – Terrence Malick
THE TREE OF LIFE marque un nouveau pan dans la carrière de Terrence Malick. Réalisant auparavant sporadiquement de nouveaux films, le cinéaste devient prolifique, proposant plusieurs nouvelles œuvres très rapidement avec un style inimitable qui lui est devenu propre. Malick divise toujours, mais force est de constater que THE TREE OF LIFE, déjà une Palme d’or controversée, est une œuvre à part. Malick y marie merveilleusement le grandiose et l’intime dans un récit qui englobe la vie d’une petite famille américaine du Texas ou, alternativement, la création de l’univers entier. Aucune métaphore n’est trop grande pour le réalisateur, mais, pourvu que le spectateur soit réceptif à ses idées, rarement le cinéma s’est approché aussi prêt du sublime que dans ce film. — Olivier Bouchard

Portrait de la jeune fille en feu

7. PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU – 2019 – 122 min – France – Céline Sciamma
Son trio — la réalisatrice Céline Sciamma et les actrices Noémie Merlant et Adèle Haenel — aura fait couler beaucoup d’encre en cette fin de décennie, rouvrant en France un débat trop rapidement fermé sur l’omniprésence d’abuseurs dans les hautes sphères de l’industrie du cinéma et, intrinsèquement, à l’effacement des femmes. Le débat est loin d’être clos, mais le film de ces trois femmes est un drame romantique d’une puissance rare qui théorise l’importance du regard dans la construction de l’amour sans perdre le côté passionnel, bien au contraire. PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU montre d’autant plus la nécessité d’ouvrir le médium cinématographique à des récits exclusivement féminins, trop souvent écrasés par l’histoire. — Olivier Bouchard

Holy Motors

6. HOLY MOTORS – 2012 – 115 min – France, Allemagne – Leos Carax
Cinéphile cinéaste dans la grande tradition française des critiques de la nouvelle vague, Leos Carax a bâti une œuvre restreinte, mais diaboliquement culte. Son alter ego, Denis Lavant est, tout comme lui, un acteur atypique du milieu, un artiste complet et investi. Carax construit chaque film comme s’il était son dernier, et cette unique offrande de la décennie (en dehors de clips, courts et publicités) a tout du testament. Monsieur Oscar, le plus beau rôle de Lavant, est un acteur vieillissant empilant les contrats divers au cours d’une journée interminable dans sa limousine/loge conduite par Édith Scob. Ensemble, ils traverseront Paris, la Ville Lumière, tandis que le spectateur pourra revivre l’histoire du septième art sous forme kaléidoscopique, des expérimentations de Muybridge jusqu’à la technique de motion capture des jeux vidéos. « Pourquoi s’entêter ? » demande une figure inquiète à l’acteur. « Pour la beauté du geste » de répondre, mélancolique mais déterminé, monsieur Oscar. Ainsi se résume la motivation des plus grands artistes. — Paul Landriau

Melancholia

5. MELANCHOLIA – 2011 – 135 min – Danemark, Suède, France, Allemagne – Lars von Trier
Le cinéma de Lars von Trier n’a jamais été aussi puissant qu’à travers ce sublime aveu d’impuissance, une fusion totale de récit et d’esthétique, où la sinistre planète bleutée Melancholia s’avance inexorablement vers la terre tandis que deux sœurs, Justine (Kirsten Dunst) et Claire (Charlotte Gainsbourg), tentent de faire face à leur propre relation cataclysmique. C’est peut-être hyperbolique, mais la séquence d’ouverture me faisait ressentir avec précision ce à quoi la fin du monde pourrait ressembler. « It tastes like ashes » décrit Justine, qui ne sait composer avec elle-même et encore moins avec une telle catastrophe inévitable. Sombre, autodestructeur, crépusculaire ou tout simplement indulgent, le monde créé par Lars von Trier acquiert l’ampleur d’une symphonie. — Mario Melidona

Moonrise Kingdom

4. MOONRISE KINGDOM – 2012 – 94 min – États-Unis – Wes Anderson
La filmographie de Wes Anderson est tellement variée, et même si nous avons tous un coup de cœur, il n’a jamais proposé de mauvais films. Pour cette décennie c’est MOONRISE KINGDOM qui sort du lot pour nous. On y retrouve une parfaite balance des mouvements esthétiques favoris du réalisateur : le côté calculé de son découpage, le souci du détail dans la direction artistique et la typique interprétation figée de ses acteurs. Quand même, le réalisateur dévoile une sensibilité unique dans cette œuvre, faisant transcender les émotions réelles derrière la forme plastique habituelle. La simplicité de cet amour de jeunesse est racontée avec beaucoup d’authenticité, de passion et de grandeur, sans jamais dénaturer son style unique. Chaque scène est un petit bijou en soi, comme cette danse sur la plage au son de Françoise Hardy, ou encore cette finale épique sur un toit par une soirée d’orage. — Rémi Fréchette

Parasite

3. PARASITE [GISAENGCHUNG] – 2019 – 132 min – Corée du Sud – Bong Joon-ho
PARASITE, étude du regard qui prend tout son sens à travers l’appareil cinématographique, car il y est question d’observation et de la hauteur de ceux à qui on s’adresse. Où poser la caméra ? Que filmer, que restreindre, que couper ? Est-ce qu’on filme les personnages de haut ou s’agenouille-t-on pour nous mettre en égal ? Tels les cafards costauds dont ils souhaitent se débarrasser, la famille Kim envahira rapidement les hauts échelons de la société, littéralement, en usant de manière judicieuse de leur sens aiguisé de l’observation. Leur ascension puis leur chute dépendront ainsi de leur capacité à regarder et à affronter droit dans les yeux les réalités auxquels ils font face. Fataliste, prêt à affronter son sort inévitable, le patriarche déconseillera à son fils d’entretenir quelconque plan dans la vie, car ces plans finissent toujours par échouer. C’est les yeux fermés qu’il prévient ainsi sa progéniture et c’est tête baissée qu’il accomplira sa besogne, le forçant à s’enfoncer dans la noirceur, là où la vue se développe et les vues laissent une empreinte indélébile. — Paul Landriau

Under the Skin

2. UNDER THE SKIN – 2013 – 108 min – Suisse, Royaume-Uni, États-Unis – Jonathan Glazer
Quoique déjà un énorme coup de cœur dès mon premier visionnement au temps de sa sortie, voilà un film qui me paraissait plutôt difficile d’accès et relativement exigeant et qui maintenant, d’écoute en écoute, se révèle être si simple, si fluide et complètement logique dans sa narrativité visuelle. Après SEXY BEAST et BIRTH, Jonathan Glazer mise encore davantage sur les éléments de mise en scène qui rendent ces précédentes prouesses si uniques, limitant le dialogue et toute explication narrative à leur strict minimum. Qu’en reste-t-il ? Tout simplement l’un des festins cinématographiques les plus envoutants qui existent, un film qui semble littéralement avoir été confectionné par un extra-terrestre puis qui, paradoxalement, pourrait difficilement se montrer plus humain à travers sa fine décortication des émotions et son empathie à l’écran. — Benjamin Pelletier

Mad Max Fury Road

1. MAD MAX : FURY ROAD – 2015 – 120 min – Australie, États-Unis, Afrique du Sud – George Miller
Rarement un blockbuster aura autant mérité son appellation que cet épique récit apocalyptique de George Miller. Je me souviens précisément, à sa sortie, être tout simplement incapable de lâcher les accoudoirs de mon siège tandis que se dévoilait de manière tonitruante ce conte à connotation agréablement féministe. Le film appartient à Max (Tom Hardy) et Furiosa (Charlize Theron, au look instantanément iconique, tête rasée et patinée de graisse noire) qui doivent sauver un groupe de jeunes porteuses au volant d’une citerne infernale, tandis que les poursuit une armée impitoyable galvanisée par un guitariste hardcore dont l’instrument se double d’un lance-flamme ! Cette épopée improbable sur fond de chaos métallique et biologique prend des proportions bibliques. « You shall ride eternal. Shiny, and chrome! » — Mario Melidona

2 réflexions sur “Top 25 des années 2010

  1. […] après avoir parcouru notre Top commun, vous souhaitiez découvrir encore plus de suggestions de films marquants de la décennie […]

  2. […] les univers de Maurice Pialat et Éric Rohmer. Également au programme, discussion autour de notre Top 25 de la décennie de même que quelques réponses à la question: « Quel est le film qui a le plus mal […]

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