Top 10 2019 de Paul Landriau

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10 mars 2020 par Paul Landriau

Top 10 Paul

Que celui qui n’a jamais raté une date butoir me lance le premier commentaire. Blague à part, force est de constater qu’année après année, mon traditionnel Top 10 se fait attendre, mais j’aime croire que c’est pour les bonnes raisons. D’une, je préférerai toujours publier un bon article en retard qu’un médiocre à l’heure (il faut bien y avoir des avantages à être indépendant). De l’autre, c’est que ce n’est ni par paresse ni par manque de volonté si cette liste arrive si tard, mais bien parce que mes multiples projets m’occupent énormément, dont la finalité commune est de promouvoir le cinéma d’ici et d’ailleurs. Ce blogue, commencé en 2012, un peu naïvement, est né d’une envie pure, sincère, d’apporter une touche, si modeste soit-elle, dans l’industrie, et bien que l’influence que ce blogue exerce reste bien dure à définir, force est de constater que les opportunités se multiplient pour mes collègues et moi-même. Ce qui est bien sûr la conséquence logique des efforts et si j’ose dire du talent qui anime les gens qui m’entourent. Entre la présidence de l’AQCC pour une deuxième année, la programmation continue du festival Plein(s) Écran(s) — et de ses volets toujours plus nombreux, dont l’essentiel Plein(s) Écran(s) en salle —, la balado éponyme de Point de vues qui franchissait il y a peu le cap symbolique du 200e épisode sans oublier le travail permanent dans la boîte de postproduction et distribution numérique difuze, disons qu’il reste très peu de temps pour poser par écrit les observations, sentiments et découvertes que j’accumule ici et là.

Dernière année de la décennie d’ailleurs, donc 2020 marque officiellement l’existence de ce modeste blogue lors de deux décennies distinctes, ce qui n’est pas rien. 2019 est venu confirmer des tendances déjà observées et discutées ailleurs, tels les mutations du numérique et l’aplanissement du coût d’entrée dans la création audiovisuelle, venant faciliter la pratique tout en faisant exploser le nombre d’œuvres, et donc de compétition, et donc de carrière potentielle. Il n’a jamais été aussi simple de faire un film, même un long, et donc il n’y a jamais eu autant de films produits, ici et ailleurs, ce qui fait que le critique a de moins en moins une vue d’ensemble, une vue exhaustive du canon cinématographique : je dis tant mieux. Les chiffres relevés donnent le vertige, et lorsqu’on sait que certaines plateformes en sont à leurs balbutiements (Disney +, Apple +) ou à l’aube d’être lancés (HBO Max, Quibi, Tënk Canada plus près de nous), ce n’est pas demain qu’on pourra se vanter « d’avoir fait le tour ». Faut-il y voir une raison de la disparition du métier de critique ? Autre temps, autres mœurs. La nostalgie forcée ne bénéficie à personne.

Le potentiel est donc immense, une grande partie du patrimoine audiovisuel mondial plus accessible que jamais, même si l’on se doit de déplorer certaines pratiques qui relèvent parfois du révisionnisme sauvage, comme si un film cessait d’exister s’il n’était pas disponible sur Netflix. On continuera à maugréer contre les quasi-monopoles, que ce soit ceux de Netflix au niveau du streaming, de Disney au niveau du cinéma dit blockbuster ou de Cineplex (présentement en processus de rachat par la chaîne anglaise Cineworld) au niveau de l’exploitation en salles canadiennes. Malgré tout, nous ne bouderons pas ici notre plaisir, et n’écarterons d’emblée aucun type de production. Tout au plus, pour la forme, essayerons-nous de nous en tenir aux « films » dits « de cinéma », pour ce que ça peut bien vouloir encore signifier. Après tout, plusieurs des films retenus par notre équipe dans les dernières semaines n’ont pas été découverts en salle, notre génération ayant toujours bâti sa cinéphilie à plusieurs enseignes (les visionnements sur ordinateur portable n’étant pas la moindre). THE IRISHMAN sur un cellulaire dans le métro en séquences de 20 minutes par jour ? Pourquoi pas, mais de grâce, ne le dites pas à Scorsese. On ne peut agir en tenanciers de club privé d’une part et regretter la diminution du public de l’autre. Que le cinéma soit partagé, vu, découpé, remixé, pensé, piraté, rapatrié ; bref, qu’il vive.

Rappelons également qu’en guise de rébellion pacifique envers la distribution québécoise parfois trop frileuse, nous ne considérons pour nos listes que des œuvres ayant eu leur première mondiale dans l’année. Absurde peut-être, mais la vie l’est tout autant, et cela nous permet de placer des œuvres qui méritent autant l’attention (sinon plus) que les gros canons bénéficiant déjà d’un matraquage publicitaire adéquat. Doit-on rappeler la tendance observée dans les dernières décennies à savoir qu’il y a de plus en plus de relationnistes de presse et de moins en moins de journalistes et critiques ? Nous sommes peut-être battus, mais pas corrompus.

Autre chose, n’allez surtout pas croire que ma liste vaille plus que la vôtre. Un Top 100 des meilleures œuvres que je n’ai pas encore eu la chance de voir aurait plus de gueule que ce Top 10. Ainsi, malgré que l’un ou plusieurs de mes collègues les ont choisis, je n’ai par exemple toujours pas vu LILLIAN, NE CROYEZ SURTOUT PAS QUE JE HURLE, LES MISÉRABLES, J’AI PERDU MON CORPS, THE SOUVENIR, 6 UNDERGROUND (bon celui-là je ne me sens pas trop mal), THE FOREST OF LOVE (il y a Sion Sono dans un Top 10 à Point de vues et ce n’est pas dans le mien ? quelle bourde), DOULEUR ET GLOIRE, THE TWO POPES, ATLANTIQUE, BEANPOLE et combien d’autres. D’autres œuvres populaires auprès de la critique cette année n’auront pas trouvé chez moi un écho suffisant, voire parfois tout court. Pas la peine de m’écrire donc pour MARRIAGE STORY (que j’aime beaucoup), THE IRISHMAN (que j’aime bien), ONCE UPON A TIME… IN HOLLYWOOD (qui m’indiffère) ou JOJO RABBIT (qui m’horripile).

Beaucoup de rendez-vous manqués donc, mais heureusement il y a toujours les festivals, mines d’or inépuisables qui comblera toujours les besoins des cinéphiles les plus exigeants, les plateformes en ligne plus pointues (tel le Criterion Channel ou Mubi) et A24, petit studio (comparé aux géants) de production et de distribution, mais responsable à lui seul d’un certain renouveau du cinéma américain indépendant. Il aura en quelques années pris la place d’Annapurna, qui nous a tant fait rêver en première moitié des années 2010. Notons également la vitalité du cinéma d’ici, qui fait bonne figure partout dans le monde, et qui logiquement trouve sa place dans ma sélection.

En attendant notre Top de la décennie qui devrait suivre dans quelques semaines, et parce qu’il faut bien que je publie cette damnée liste un jour, voici donc mon Top 10 très personnel des films ayant fait mon année 2019 :

The Gangster, the Cop, the Devil

10. THE GANGSTER, THE COP, THE DEVIL [AKINJEON] – Lee Won-tae
Formidable concours de machisme exacerbé entre deux ennemis jurés ; l’un chef de la pègre et l’autre chef de la police, chacun obéissant à un code moral personnel pas tout à fait compatible avec celui établi par la société, qui devront faire une trêve et s’allier pour mettre fin au règne de terreur du diable annoncé, assassin sans peur (ou sans jugement) qui s’attaque sans le savoir à la personne la plus redoutable du pays. Car nulle blessure n’est plus profonde pour un chef mafieux qu’une atteinte à sa réputation. Qu’il fut blessé par un maniaque anonyme, non associé à un clan, ouvre toutes grandes les portes de la vengeance requise afin de réparer ce faux bond. Le titre anglais annonce un triangle d’archétypes, de personnages plus grands que nature, tandis que le titre original signifie « Histoire de méchants ». Dans tous les cas, on a ici droit à un conte d’action où chaque protagoniste élève d’un cran la notion du cool. Rythme haletant et acteurs incroyablement charismatiques, chaque affrontement prenant des airs de rencontre au sommet, chaque combinaison laissant présager des rapports de force fluctuants. L’un comme l’autre des partenaires de situation sachant très bien qu’une fois cette anomalie écartée, le duel initial reprendra son cours. Ce plaisir qui s’en dégage, vu l’absence de devoir porter un message, ramène le spectateur à son enfance et son imaginaire où les figurines qui traînaient convoquaient chacune une mythologie propre qui ne pouvait totalement être relatée, car les mots ne pourraient rendre justice aux exploits d’un tel héros. Ajoutons à cette recette la mise en scène serrée et la direction photo clinique qui caractérisent le meilleur du cinéma d’action sud-coréen depuis quelques décennies et vous obtiendrez une aventure inspirée qui s’affranchit des limites du réalisme. Gageons qu’Hollywood est déjà à la poursuite des droits d’adaptation.

Carnaval

9. CARNAVAL – Alexandre Lavigne
Ce pourrait être le début d’une longue carrière, ce drame aux allures de vidéos de famille retrouvés (d’ailleurs, qui regarde ?), habillage VHS et direction artistique très spécifique au Québec régional des années 90 incluses. On a en tête les premières œuvres de Richard Linklater, qui à partir de trames narratives simples étudie les grandes questions existentielles. Il y est, dans l’œuvre de Linklater, mais également ici dans ce premier film de l’acteur Alexandre Lavigne, question du temps qui passe, de ses conséquences, de la résilience humaine et de la porosité des souvenirs. Synopsis simple pour film riche ; Julie enterre ses parents dans la scène d’ouverture alors qu’elle n’a même pas terminé ses études et doit composer avec le quotidien qui lui semble soudainement irréel. Un nouveau voisin deviendra son confident, son meilleur ami, sa bouée de sauvetage. Julie devra réapprendre à sourire. Lavigne lui, sans doute parce qu’il a l’habitude du travail qu’implique l’incarnation de n’importe quel rôle, laisse toute la place à sa troupe d’acteurs et laisse respirer des scènes anodines qui par l’attention qu’on leur porte, telle la rose de St-Exupéry, deviennent des moments d’anthologie. Ainsi d’un après-midi sans but où l’on flâne et l’on rencontre un gratteur de guitare qui flirte avec guère de conviction avant que l’on organise sans trop de cérémonie une partie de soccer dénuée enjeu. C’est dans les riens et dans les détails, dans tout ce qui fait la vie que Lavigne gratte et cherche, trouvant ça et là des pépites qui seront appréciés par ceux qui pourront faire fi de l’habillage lo-fi. Comme un album grunge qui trouve une certaine affinité avec un enregistrement cassette non autorisé, le film tire parti de sa fragilité visuelle en déjouant notre garde habituelle. Le drame de Julie est d’autant plus légitime qu’il est authentique. L’artifice du film provoque donc ses étincelles. Ma critique complète est disponible ici.

Ad Astra

8. AD ASTRA – James Gray
L’avantage avec certains genres cinématographiques qui n’ont plus la même popularité qu’autrefois — je pense ici notamment au western, à la comédie musicale classique ou encore au film de science-fiction —, c’est que la motivation des équipes proposant de nouvelles offrandes dans ces modalités pratiquement révolues n’est ainsi pas à mettre en doute. Le nombre intimidant d’œuvres composant ces corpus exige ainsi un certain renouveau ou une obstination précise que seule une poignée de cinéastes possède encore. Qu’on se comprenne bien, nous parlons bien ici d’un type de science-fiction dite cérébrale, et donc, pour adultes, qui flirte avec une certaine vraisemblance de l’univers proposé et qui se base un minimum sur des recherches en cours. Sans rien vouloir enlever bien sûr à une branche plus populiste de cinéma de science-fiction plus spectaculaire qui n’en finit plus de rafler tous les publics (je n’ai rien contre les films de superhéros ou de catastrophe, bien au contraire), mais avouons que ceux-ci ne satisfassent pas la curiosité intellectuelle de la même façon qu’une bonne histoire de science-fiction réussit à le faire. Ce pourquoi le lecteur de science-fiction spéculative en moi se réjouit devant un opus tel AD ASTRA de James Gray, imparfait sans aucun doute, très inégal d’ailleurs, mais qui laisse entrevoir un futur proche tel qu’on ne l’a jamais vu spécifiquement de cette manière, avec ses pirates lunaires, sa claustrophobie interstellaire et son mal-être évident caché derrière le masque de plomb forgé par le protagoniste, un Brad Pitt fort comme une statue grecque et fragile comme une ruine antique. L’approche très terre à terre, vous pardonnerez le jeu de mots, vient ancrer un récit intime qui permet aux hommes de remettre en doute leur fierté, leur fidélité, leur filialité. L’univers semble bien petit lorsqu’on n’a rien à quoi se raccrocher.

The Farewell

7. THE FAREWELL – Lulu Wang
Certaines des œuvres les plus marquantes sont souvent les plus simples ; richesse narrative et émotionnelle n’exigeant pas fondamentalement une complexité scénaristique qui requièrerait de multiples écoutes. Ainsi de cette œuvre bouleversante, très personnelle, de Lulu Wang où une famille chinoise simule un mariage de l’un de ses jeunes enfants afin de servir de prétexte à une grande réunion de ses membres dispersés sur plusieurs continents. C’est que la figure matriarcale, une grand-mère noble et attentionnée, va bientôt mourir. Seul pépin, elle ne le sait pas. Secret familial qui serait tabou en occident, mais qui s’inscrit dans une longue tradition de cette culture. Dilemme moral donc vécu avec tant de difficultés par la jeune artiste Billi, début trentaine, installée en Amérique, et qui ne partage pas avec enthousiasme toutes les traditions familiales et culturelles dont elle a hérité. Elle sera d’abord laissée pour compte et interdite de séjour sous crainte qu’elle dévoile le véritable but du mariage. Têtue, elle fera tout de même le voyage afin de faire ses adieux elle aussi. Le film est un morceau de funambule entre la jeune fille, un grand rôle pour l’artiste multidisciplinaire Awkwafina qui dévoile ici toute l’étendue de son talent, qui retient les larmes derrière son grand sourire, et la grand-mère, pilier de cette famille, embêtée par tous les préparatifs nécessaires à la bonne tenue d’un mariage traditionnel, et dont la force de caractère et la tendresse forcent le respect. Un rôle exigeant qui semble facile pour l’actrice Zhao Shu-zhen, impériale ici. Là où il devrait y avoir de l’excitation, on ressent de la mélancolie. Soudain, chaque petit geste du quotidien prend une importance presque insoutenable ; les étirements du matin se doublant d’adieux potentiels. La fameuse leçon de Hitchcock concernant le suspense et la surprise est ici appliquée au tragique. Puisque le spectateur sait depuis le départ le sort qui attend cette famille, chaque scène est d’autant plus appréciée, chaque moment complice inestimable, chaque remarque un hommage, chaque jour une bénédiction. Et peut-être, nous aussi, pourrions-nous apprendre une bonne leçon, et dire aux gens proches de nous que nous les aimons, car qui sait de quoi demain sera fait ?

UNCUT GEMS

6. UNCUT GEMS – Josh et Benny Safdie
Les frères Safdie reprennent là où ils nous avaient laissés avec leur précédent opus, GOOD TIME, c’est-à-dire sur les chapeaux de roues. Leur cinéma urbain, cosmopolite, à la limite parfois de la performance expérimentale n’a d’égal que leur obsession pour les personnages jonglant avec l’autodestruction permanente. Ici Howard Ratner, joaillier juif new-yorkais toujours à la recherche de la bonne combine, arborant des fringues clinquantes comme d’autres des flingues menaçants, qui passe d’un rendez-vous à l’autre, toujours à la fois en poursuite de l’un et en fuite de l’autre. Accro au jeu, spécifiquement le basketball, mais aussi celui monétaire du pari sportif avec ses propres règles établies et connexions douteuses. Ainsi une manne durement obtenue passera de mains en mains en quelques secondes le temps de noter quelques conditions potentielles à une fluctuation exponentielle. Se joue au niveau de la rue, et dans les arrière-cuisines, le capitalisme à grande échelle tel que vendu par le rêve américain. L’Amérique s’est bâtie dans la violence et le troc, en grande partie grâce au capital accumulé sur le dos d’esclaves asservis ; c’est donc une fable familière qui est rejouée ici alors qu’un joyau brut africain, acquis au prix de la vie de mineurs, sera la cible de multiples échanges lucratifs et tendus. Pensez au MacGuffin le plus hypnotisant manipulé par la bouille sympatico-pathétique d’Adam Sandler au sommet de sa forme et vous aurez déjà une petite idée du drame qui se joue ici. Autre production rachetée en partie par Netflix donc, ce qui ne voudrait pas dire qu’il vaille mieux l’écouter par morceaux ; tout comme le joyau titulaire, sa valeur à l’état brut est plus grande que celle morcelée. C’est en le prenant de plein fouet, d’une seule traite, qu’on peut parfaitement saisir l’état perpétuel d’étouffement qui caractérise la psychée d’Howard, mais aussi de la majorité de la « classe moyenne » américaine, sur le dos duquel se construit la plus grande économie mondiale. Pour emprunter le jargon du milieu, on applaudit chaudement ce slam dunk.

Midsommar

5. MIDSOMMAR – Ari Aster
Il y a chaque année une poignée de révélations dans le cinéma mondial, et cette année on peut dire que ce fut au tour de Florence Pugh de rayonner dans des productions fort différentes qui lui permirent de démontrer toute l’étendue de son talent. Parce qu’elle arrive à trouver des façons novatrices de représenter la terreur (confuse, désespérée, désemparée, abandonnée, résiliée, révélée) et qu’elle semble user habilement des nombreux outils de son corps, sa posture, son visage, ses regards, son souffle et ses cris, mais aussi ses silences et ses pleurs, elle permet au film d’horreur somme toute plutôt simple MIDSOMMAR de s’élever au-delà du lot des films de série B où un groupe d’Américains apprend à ses dépens qu’il est parfois périlleux de s’aventurer en dehors du pays. Car malgré tout, ce deuxième opus d’Ari Aster n’est pas exempt de limites, contribuant à sa façon à une certaine xénophobie ordinaire, qui confortera le public réfractaire dans son opinion méprisante de l’Autre. D’un autre côté, le trip hallucinatoire total qu’est cette expédition en terres suédoises lors de journées ensoleillées interminables permettra au spectateur aventureux une descente aux enfers où l’euphorie n’est jamais très loin. Entre substances hallucinogènes, jeunes blondes et blonds charmants et accoutrement fleuris, il y a de quoi s’émerveiller de ces rituels ancestraux. C’est avant que l’on découvre les épines aux fleurs, le bouquet n’étant pas un produit local mais plutôt les étrangers manipulateurs et égoïstes que sont ces étudiants en anthropologie. D’observateurs à sujets d’étude, ils goûteront de leur propre médecine et apprendront que l’on ne peut contrôler un groupe en les couchant sur papier. L’imagerie grotesque est magnifiée par une iconographie qui s’explique en toiles et récits imagés ; suggérant à l’observateur les horreurs à venir. Mais ce ne sont que des légendes, pas vrai ? Pourquoi prendrait-on ces avertissements au pied de la lettre ?

The Lighthouse

4. THE LIGHTHOUSE – Robert Eggers
Il était une fois, un vieux loup de mer, gardien de phare, et son jeune apprenti, seuls, sur une île. Les journées passèrent et les nuits s’accumulèrent et les uns et les autres se confondaient tellement l’eau et le vent et tous les éléments s’en mêlaient, les gardiens s’emmêlaient et il devenait manifestement de plus en plus ardu de tenir bon compte du temps. La routine devenait une prison et la réalité de plus en plus diffuse. Seule comptait la lumière interdite au bout du phare qui nous attirait tel les sirènes devant Ulysse. Si l’on décrit ce film comme une parabole et qu’on le conjugue au passé, c’est qu’il est l’œuvre du cinéaste historien Robert Eggers, philologue émérite qui étudie la forme et la langue et l’accent, et confère à ses œuvres une touche intemporelle qu’on qualifiera tantôt de lovecraftienne tantôt de mythologique. Car c’est tout un imaginaire grec et marin qu’il convoque dans ce duel de géants entre Pattinson et Dafoe, qui trouvent ici un terrain de jeu olympien sur lequel s’affronter, se confronter, s’admirer, s’engueuler, s’apostropher, se battre et se réjouir. Homo eroticus mouillé en nuances de poisse. Rarement un film aura été aussi sale et puant, vulgaire et lyrique, captivant et répugnant, drôle et déroutant. C’est que le cadre serré évoquant les débuts du cinéma et les motifs sonores cycliques causant un écœurement auditif plongent le spectateur dans le même état végétatif et confus que ses personnages désarçonnés qui peu à peu sont victimes de l’indifférence de la nature et de la pluie sans répit. On virerait fous à moins, mais pour la peine on y découvre l’une des plus belles allégories du septième art avec cette lumière projetée qui mérite tous les sacrifices et engendrent des noctambules érudits, légèrement protectionnistes. Devant un tel patrimoine, on devient défensif. Ainsi ce phare effrontément phallique et ses accents rustres et sa langue fleurie proposent-ils l’une des plus belles explorations de la masculinité et de ses dérives. Au rayon de l’horreur, vous êtes à bon port.

For Sama

3. FOR SAMA – Waad Al-Kateab et Edward Watts
Ce journal filmé n’était au départ qu’un témoignage vidéo d’une poignée d’étudiants idéalistes rêvant d’une Syrie libre ; ce devait être le document inoffensif d’une révolution intellectuelle faisant éloge de la débrouillardise et de la solidarité qui viendrait à bout de la barbarie archaïque. Waad Al-Kateab filme donc son quotidien, les manifestations pacifiques, les slogans, l’euphorie d’étudiants construisant la société de demain, puis le projet de son collègue Hamza, étudiant en médecine duquel elle tombera amoureuse. Mais à l’époque, nul ne savait que le siège d’Alep serait si long et si douloureux, et que les menaces feraient place aux bombardements et que les journées seraient bientôt des mois et des années. Si bien que le projet entrepris prendrait une importance inattendue et plongerait ses résistants dans des dilemmes toujours plus grands. S’il est possible de juger de la situation avec le recul, comment peut-on réellement leur en vouloir de fuir peu à peu, de laisser tomber les idéologies, lorsque les morts s’accumulent et l’espoir s’amenuise ? Hamza deviendra le chef d’un hôpital clandestin, mais aussi le mari de Waad ; ils auront un enfant, un ange, une petite fille à qui le film est dédié. Prise de remords, la cinéaste s’adresse à sa fille qui regardera un jour ses images lorsqu’elle aura l’âge de comprendre les enjeux politiques de cette époque, et alors qu’elle est complètement épuisée et ne voit plus d’issue possible en vient à implorer son pardon pour l’avoir mis au monde dans une telle société. Ces mots, qu’une mère ne devrait jamais avoir à adresser à ses enfants, sont précisément ce qui bouleverse dans cette grande œuvre, nécessaire, humaine, témoignage inestimable d’un conflit injustifiable, filmé avec les moyens du bord, très limités, qui prouve que le cinéma peut encore être une arme politique redoutable et parfois le plus grand des plaidoyers. Le film le plus important depuis longtemps.

Parasite

2. PARASITE [Gisaengchung] – Bong Joon-ho
Bong Joon-ho, le plus accessible des cinéastes internationaux, le Spielberg coréen, fait du cinéma spectaculaire et précis, de l’art populaire par excellence. Il parlait autrefois d’hôte et maintenant de parasites, dans les deux cas, une étude des existences interreliées entre groupes superficiellement opposés. Son obsession, ce sont les rapports de force et de pouvoir, qu’ils soient sociaux, filiaux ou économiques, la plupart du temps multiples. Une famille paumée, dotée d’un flair développé pour l’opportunité, condition sine qua non de leur survie, verra une porte s’entrouvrir pour l’un des leurs et ce dernier la défoncera afin d’envahir la maisonnée ultra stylisée d’une richissime famille dont l’odorat sensible n’a pas l’habitude des odeurs populaires. La forteresse des riches vient compenser une fragilité psychologique envers les aléas de la vie, ce pourquoi ils engagent une petite armée afin de permettre leur train-train quotidien réglé au quart de tour. Ils encouragent eux-mêmes l’espoir d’aller parasiter la société modèle, celle de l’Amérique et son anglais impérial et son capital morbide. Petite pointe métatextuelle de la part d’un cinéaste clairement amoureux d’une cinématographie à gros budget envers une industrie qui ne sait pas tout à fait comment gérer l’influx d’Asie? Sans doute, oui, et bien plus, car cette exploration verticale de la richesse (là où SNOWPIERCER le faisait à l’horizontale) est aussi calculée qu’audacieuse. Qu’on ne se leurre pas, si le film est de tout cœur avec la populace à laquelle s’adresse, il a néanmoins été fait avec des moyens conséquents ; pour parvenir à ces travellings et plans hallucinants, c’est non seulement une maison ultra chic qui fut bâtie de toutes pièces pour les besoins de la cause, mais c’est aussi une équipe technique ultra rodée qui doit composer un ballet mécanique ne laissant aucune place à l’improvisation. On est tous le riche de quelqu’un et le parasite d’un autre.

The Twentieth Century

1. THE TWENTIETH CENTURY [LE VINGTIÈME SIÈCLE] – Matthew Rankin
Il y a de ces moments dans la vie d’un cinéphile où ce qui s’avérait comme une simple découverte semble se muer en une sorte de lien très fort avec l’œuvre vue, donnant ainsi l’impression qu’une équipe entière a créé un film spécifiquement pour ce cinéphile. C’est cette connexion très forte, très personnelle qui s’est inscrite en moi au fur et à mesure de la découverte hallucinante de cette fable politique en dix chapitres (et un épilogue) des premières années de la carrière et la vie personnelle d’un politicien canadien depuis longtemps oublié. « Je me souviens », mais bon pas de tout non plus. Commentaire et lettre d’amour à la chose canadienne dans toute sa contradiction et sa médiocrité alors que se joue devant nous la direction politique du pays pour le siècle à venir (la suite, malheureusement, on la connait). Nous sommes à l’aube du vingtième siècle et l’on doit nommer un nouveau premier ministre. Une collection d’épreuves qui semblent tout droit sorties des DOUZE TRAVAUX D’ASTÉRIX viendront couronner un jeune homme sûr de lui. Mackenzie King, notre hurluberlu protagoniste défait n’a cependant pas dit son dernier mot et verra éventuellement une occasion en or de se racheter se présenter à lui. Entre temps, sa relation particulière avec sa mère masculine, son père émasculé et son fétiche de bottes souillées (ça ne s’invente pas) viendront lui jouer des tours et seront l’occasion de moments cathartiques dont applaudirait sûrement avec enthousiasme David Lynch. Qu’importe l’avancement narratif de ce pot-pourri esthète au fond, car voilà bien une œuvre totale qui réactualise des façons de faire du cinéma que l’on croyait oubliées (pour de bon !). Matthew Rankin est un pur produit canadien, ayant fait son éducation filmique à travers la communauté inspirante des cinéastes winnipegois avant de conquérir les studios de l’Office National du Film. Après une poignée de courts complètement disjonctés, indiscutablement personnels et lubriques, parfaitement nichés donc promis à une carrière internationale (ce fut effectivement le cas), voilà notre cinéaste qui s’associe à une boîte de production québécoise (Voyelle Films) qui s’emmourache de l’absurdité et déjà responsables de plusieurs ovnis remarqués (on leur doit notamment l’étonnant ALL YOU CAN EAT BOUDDHA). Aucun film cependant vu cette année ne déjouait ainsi toutes mes suppositions tout en se réinventant continuellement avec tant de panache. Décors de cartons, océan fait de sacs plastiques que l’on manipule, villes réduites à quelques clichés, LE VINGTIÈME SIÈCLE est un bazar de babioles antiques et vieilleries choisies qui comblera les amateurs de l’étrange et les connoisseurs du cinéma bis. Il est la preuve que l’inventivité triomphera toujours de la technique et que l’humour est la meilleure des pilules. Entre Rankin et Mandico, le cinéma jeune et libre a de beaux jours devant lui.

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Paul Landriau est le fondateur de Point de vues. Vous pouvez le suivre sur Facebook, Twitter, Instagramet GoodReads.

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