Top 10 2019 de Benjamin Pelletier

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16 janvier 2020 par Benjamin Pelletier

Top 10 Benjamin

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10. ONE DAY IN THE LIFE OF NOAH PIUGATTUK – Zacharias Kunuk
Cette fin de décennie aura constitué un moment charnière pour notre cinéma en ce qui concerne la représentation autochtone à l’écran, tant par le nombre de films de qualité que par l’éventail des genres couverts. Figure phare du cinéma inuit depuis une trentaine d’années, Zacharias Kunuk nous offre un nouveau récit canadien essentiel, une œuvre à la fois minimaliste et complètement immersive qui fut d’abord présentée à la dernière Biennale de Venise sous forme d’installation vidéo. Tiré d’une rencontre réelle entre un groupe de chasseurs inuits de l’Île de Baffin et un agent gouvernemental en 1961, ONE DAY IN THE LIFE OF NOAH PIUGATTUK tire profit de la simplicité d’une chronique anecdotique pour décortiquer les engrenages complexes des politiques d’assimilation canadiennes de l’époque, révélant la signification anthropologique de chaque détail de la situation — un pot de confiture, un gag de traduction verbale, une tasse de thé. Tantôt contemplatif, tantôt comique, et au final tendrement dévastateur.

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9. HIGH FLYING BIRD – Steven Soderbergh
Un détournement habile du film de sport dans lequel les vrais matchs décisifs se jouent au-delà du terrain : voici la première des deux productions Netflix annuelles pour Steven Soderbergh, sortie l’hiver dernier et déjà largement oubliée, qui propose un regard satirique sur les mécanismes du capitalisme sauvage. Les métaquestionnements perpétuels de son cinéaste frondeur par rapport aux composantes du septième art se poursuivent : son contexte de production, sa narrativité, ou encore sa commercialisation. Concocté par le scénariste Tarrell Alvin McCraney (à qui l’on doit la pièce de théâtre ayant inspiré MOONLIGHT), le récit trace un parallèle implicite entre les jeux de pouvoir qui se trament derrière les coulisses de la NBA et les enjeux économiques auxquels Hollywood fait aujourd’hui face. Véritable travail d’artisanat à petit budget, tourné entièrement sur iPhone 8 puis monté sur le tas par Soderbergh lui-même et propulsé par les fantastiques André Holland, Zazie Beetz et Sonja Sohn, HIGH FLYING BIRD aurait mérité davantage de fanfares lors de sa modeste sortie. Ma critique complète se trouve ici.

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8. THE IRISHMAN [I HEARD YOU PAINT HOUSES] – Martin Scorsese
Une prémisse qui laissait perplexe sur papier, même pour les apôtres de Scorsese comme moi. L’idée de ramener ce trio de vieux de la vieille (De Niro, Pacino, Pesci), de les rajeunir ou de les vieillir numériquement pour une énième exploration du monde de la pègre, à un point où l’on aurait pu méprendre la bande-annonce pour une publicité du Musée Grévin… On était loin d’annoncer le coup de circuit. Question d’accroître les inquiétudes, la première heure peine à s’élever au-delà de la simple confection superficielle ; la mollesse narrative du scénariste Steven Zaillian qui tente de répliquer la structure épisodique de CASINO et THE WOLF OF WALL STREET se fait trop ressentir, tandis que les effets spéciaux déployés sur le visage des acteurs mettent un temps à s’affranchir de leur facticité.
Pourtant, THE IRISHMAN finit par prendre son envol magistral lorsque la cadence ralentit et que son canevas se réduit. Au lieu de la fresque épique annoncée, Scorsese nous livre ultimement un récit crépusculaire et intimiste axé sur le déchirement moral d’un homme dans l’ombre de l’Histoire, une œuvre qui submerge davantage par ses silences de mort et ses regards désabusés que par ses moments de genre typiquement scorsesiens. Les attentes sont renversées et non honorées dans ce mea culpa d’un cinéaste qui semble enterrer les figures emblématiques de son cinéma une bonne fois pour toutes ; un film-somme qui nous laisse aux prises avec l’héritage trouble de ces monstres ordinaires.

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7. HAIL SATAN ? – Penny Lane
Avez-vous entendu parler de laïcité aux nouvelles cette année ? Au-delà des dialogues de sourds et des discours simplistes, la documentariste Penny Lane s’attaque de front au problème de distinction entre religion et état par l’entremise de l’organisation non théiste The Satanic Temple, fondée en 2013 par Lucien Greaves. Ni un pamphlet promotionnel pour ce nouveau mouvement ni une condamnation bornée des conservateurs américains, HAIL SATAN ? surprend par son ton posé et son absence de didactisme idéologique, optant plutôt pour une approche humoristique par laquelle l’absurdité inhérente des lois états-uniennes en place est constamment remise en question. Un documentaire somme toute sobre dans son traitement esthétique qui suscite pourtant des questionnements fondamentaux à la démocratie elle-même.

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6. LILLIAN – Andreas Horvath
Un road movie atypique inspiré d’un fait réel, celui d’une immigrante d’Europe de l’Est qui, en 1926, tenta de regagner la Russie à la marche à partir de New York. LILLIAN nous plonge au cœur de l’Amérique rurale profonde aux côtés d’une héroïne qui refuse les compromis. Cette odyssée minimaliste, à la fois aventure de survie poignante et regard décalé sur nos voisins du sud, mise avant tout sur la grande force tranquille de son interprète Patrycja Planik qui, sur près de 130 minutes, ne laisse échapper la moindre ligne de dialogue et refuse toute forme d’aide extérieure. Des champs de maïs infinis de l’Iowa aux rocheuses enneigées du Yukon et de l’Alaska, le réalisateur et directeur photo Andreas Horvath compose un panorama vertigineux des vastes contrées nord-américaines, un territoire étrange et hostile dans lequel Lillian n’a d’autre choix que de s’acharner à trouver la sortie, coûte que coûte.

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5. PARASITE – Bong Joon-ho
Moins une œuvre foncièrement politique qu’un divertissement de premier ordre qui tout comme JOKER le faisait de manière plus balourde réussit à mettre le doigt sur un mal-être planétaire face au fossé grandissant entre les classes sociales. La nouvelle comédie ultra sombre de Bong Joon-ho aura su rallier critique et spectateurs avec un enthousiasme hors du commun. Si son propos, aussi incisif soit-il, demeure relativement simpliste et accessible pour le grand public, c’est vraiment par la maîtrise prodigieuse de sa mise en scène (digne d’un Hitchcock) et par le mordant diabolique de son scénario (qui évoque les meilleurs Chabrol) que PARASITE s’inscrit en tant que suspense le plus jouissif de l’année. Bong prouve une fois de plus qu’il demeure potentiellement l’ultime maître contemporain des alliages fructueux de genres différents, signant ici son film le plus abouti depuis MEMORIES OF MURDER en 2003.

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4. THE TWENTIETH CENTURY [LE VINGTIÈME SIÈCLE] – Matthew Rankin
Quel angle choisir pour aborder ce magnifique ovni de pur cinéma ? THE TWENTIETH CENTURY nous tombe du ciel tel l’ultime présent de Noël du paysage cinématographique québécois, s’imposant d’emblée comme un classique instantané. Un objet étrange, fascinant, grivois et sublime, le saut en long-métrage de Matthew Rankin n’a rien du typique « premier film » canadien tellement sa folie est maîtrisée. Après plus d’une décennie fertile de courts comico-fantasmagoriques, la question se posait tout de même : à quel point un film de 90 minutes pourrait-il soutenir les excès narratifs et esthétiques qui caractérisent son œuvre ? Rien à craindre. Au-delà de la tempête visuelle, Rankin nous offre un récit humain étonnamment généreux, tout droit sorti d’une autre époque, qui saura toucher chaque Canadien et Canadienne. Fais-toi plaisir, treat yourself — je n’ai rien de plus à ajouter.

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3. NE CROYEZ SURTOUT PAS QUE JE HURLE – Frank Beauvais
Le cynisme face à l’état du monde est en vogue de nos jours, même dans les œuvres les plus abouties (certaines se retrouvant même sur cette liste). Il faut toutefois du courage et de l’espoir de façon démesurée pour confronter l’abysse et se dire qu’il doit y avoir du beau, quelque part, au-delà de l’obscurité. C’est le geste artistique que pose ce documentaire brûlant, un film tout simplement unique qui vacille entre journal intime et essai-collage, relatant l’exil rural de son réalisateur Frank Beauvais lors d’une lourde dépression amoureuse. Composé entièrement d’images empruntées à d’autres films — ceux que Beauvais consomma durant cette période de boulimie cinéphile recluse — et d’une narration intensément personnelle, NE CROYEZ SURTOUT PAS QUE JE HURLE est une ode à la fois au désespoir et à la vie, portée à l’écran par une leçon de montage ahurissante.

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2. LES MISÉRABLES – Ladj Ly
Attention, pas de fausse posture ici. N’est pas Kassovitz et son LA HAINE qui veut, et beaucoup trop de regards cinématographiques — autant français qu’américains — sur les quartiers défavorisés ne réussissent pas à s’écarter des clichés impardonnables du genre. Ladj Ly, vétéran du court-métrage et du documentaire puis fondateur de l’école de cinéma du collectif Kourtrajmé, en est conscient. Inspiré par le vécu du cinéaste dans son quartier natal de Montfermeil, en banlieue de Paris, LES MISÉRABLES est un cri d’alarme bouleversant qui se réapproprie ingénieusement les réflexes spectaculaires du cinéma policier pour mettre en lumière le désarroi commun partagé par tous les habitants de la banlieue, des flics endurcis aux gamins vulnérables. Que le film réussisse à ébranler le spectateur sans complaisance ni sermons tient presque du miracle. 

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1. UNCUT GEMS – Josh et Benny Safdie
Inspiré par un type de cinéma qui me tient particulièrement à cœur, celui des jeunes Scorsese, Altman et Lumet dans les années 70, mais passé sous la palette des couleurs néon et la frénésie poétique propre aux frères Safdie, UNCUT GEMS s’impose en tant que véritable coup de poing cinématographique de cette d’année. Les jeunes cinéastes à qui on doit le grand succès critique de 2017 GOOD TIME, mais surtout le magnifique HEAVEN KNOWS WHAT, sorti quelques années plus tôt dépassent leur statut d’étoiles montantes du cinéma américain pour finalement devenir de vrais incontournables, nous offrant cette expérience brute, viscérale et complètement éclatée qu’ils nous concoctaient depuis près de dix ans. Adam Sandler déploie tout son talent enfoui dans cette fable new-yorkaise à la fois hyperréaliste et psychédélique, plongeant le spectateur tête première dans l’univers des joailliers juifs de la 47e rue, des paris sportifs à haute mise et de tous les truands qui s’y immiscent. Rarement la vie chancelante d’un personnage autodestructeur aura été rendue de façon aussi anxiogène à l’écran.

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