Top 10 2019 de Pascal Plante

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3 janvier 2020 par Pascal Plante

Top 10 Pascal

L’aube de l’an 2020 : la parfaite occasion pour replonger non seulement dans les derniers 365 jours, mais également pour mettre en relief une décennie de cinéma.
L’éventuel bilan des dix dernières années viendra. Bilan qui s’annonce d’ailleurs drôlement émotif pour moi, sur le plan personnel, puisqu’il s’agit de la décennie charnière où mon regard de cinéphile s’est tranquillement changé en regard de cinéaste… Peut-être que les films choisis sur ces listes de fin d’année en témoignent de plus en plus ? Peut-on me psychanalyser par les films qui me hantent ? Ou du moins… peut-on déceler ce à quoi j’aspire (humblement) à devenir, comme artiste au fil de ces bilans annuels ? Je le crois, oui, mais cette pensée me donne le vertige.
En tout cas, vertige ou pas, il me fait grand plaisir de vous partager les dix films (+ deux) qui m’ont le plus hanté, cette année.

Double mention documentaire de « têtes parlantes » :

Olympics Day 4 - Gymnastics - Artistic

AT THE HEART OF GOLD : INSIDE THE USA GYMNASTICS SCANDAL I LOVE YOU, NOW DIE: THE COMMONWEALTH VS. MICHELLE CARTER – Erin Lee Carr
Pour quelconque raison, j’ai toujours tracé une ligne imaginaire avec les documentaires en « têtes parlantes » lorsque venait le temps de concocter ces bilans annuels, et, même si certains étaient puissants et nécessaires (par exemple, THE GATEKEEPERS de Dror Moreh) ; je n’osais jamais leur laisser une place au sein de ces palmarès. Pas assez « cinématographique », me disais-je. Aujourd’hui, à l’ère de la Netflixisation de notre mode de consommation audiovisuelle, le public visionne plus de documentaires que jamais, et le format du doc -télé-en-têtes-parlantes abonde sur virtuellement toutes les plateformes. Dans une année qui a débuté sur le phénomène culturel qu’a été LEAVING NEVERLAND et qui a vu deux propositions compétitrices sur le Fyre Festival (pour ne souligner qu’eux), il me semblait adéquat de mettre en relief deux films qui suivent cette formule stylistique préétablie, mais qui élèvent le discours par leur qualité et par la nuance de leur regard.
Il se trouve que ces deux films sont réalisés par la même cinéaste.
Erin Lee Carr nous livre cette année deux documentaires essentiels : AT THE HEART OF GOLD: INSIDE THE USA GYMNASTICS SCANDAL un film-choc qui expose le climat ayant permis au docteur de l’équipe américaine d’abuser sexuellement des jeunes gymnastes durant plus de vingt ans, et I LOVE YOU, NOW DIE: THE COMMONWEALTH VS. MICHELLE CARTER, qu’elle a réalisé et produit pour HBO, qui relate avec une dialectique exemplaire les deux côtés de la médaille du cas judiciairement flou de Michelle Carter, 17 ans, qui aurait texté son petit ami vers le suicide. Avec ces deux films, Erin Lee Carr traite de cas explosifs, hautement médiatisés, qui ont attisé les débordements émotifs de la population. Ces films s’illustrent par leur rectitude, baume sur la plaie du sensationnalisme crasse auquel il aurait été facile de succomber.

***

10_Joker

10. JOKER – Todd Phillips
JOKER a eu l’effet d’une bombe dans le paysage cinématographique mondial. Après un Lion d’Or surprise à Venise, l’offrande en balle courbe de Todd Phillips (qui, on le rappelle, est l’homme derrière THE HANGOVER) a pu jouir de la meilleure publicité qui soit : celle d’un film dit « dangereux ». L’événement était alors créé ! Les tranchées d’opinions se creusaient de part et d’autre, et, fait étonnant, les critiques post-Venise et TIFF semblaient faire volte-face, alors que le grand public en redemandait. Tout ce chaos culturel provoqué ironiquement par un film ayant les pieds dans les années 70 tant il emprunte aux premières œuvres crues de Martin Scorsese et aux réflexions sociologiques grinçantes de Sidney Lumet. Mais qu’importe si ses références sont aussi translucides ? Enfin, un réel film adressé à la masse qui brasse la cage à l’inertie d’un Hollywood de moins en moins aventureux, enlisé dans des extravaganzas en images de synthèses désincarnées (c’est pas moi qui le dis, c’est Scorsese). Utiliser la mythologie des superhéros pour subvertir les codes du genre afin de leurrer un nouveau public dans un cinéma dénué (ou presque) d’artifices, carburant par principe d’empathie et dont la plus grande production value est le visage déconfit d’un Joaquin Phoenix au sommet de son art, voilà ce qui aura été un plan machiavélique génial ! Et qu’en est-il du film, lui-même ? Demandez à votre voisin. Il a aimé ça en maudit, votre voisin.

09_Midsommar

9. MIDSOMMAR – Ari Aster
Les nouveaux émissaires de l’horreur indie semblent voués à être inlassablement comparés à leurs œuvres antérieures. Parlez-en à Jordan Peele. Pourtant, Ari Aster trouve le tour de déjouer les attentes créées par son HEREDITARY nocturne en façonnant un conte folklorique diurne, campé durant le solstice d’été scandinave. Plan par plan, scène par scène, Aster fait habilement sombrer le spectateur dans une transe hallucinogène oppressante, convergeant patiemment vers une finale spectaculaire, révélant au passage le grand talent de la comédienne Florence Pugh. Cela dit, même si l’aura de MIDSOMMAR est délibérément inquiétante, Ari Aster fait briller son œuvre phare par ses pointes d’humour noir (ou humour malsain, c’est selon) semées ça et là au fil du récit. Constat surprenant : MIDSOMMAR est l’un des films qui m’a fait le plus rire, cette année… probablement parce qu’une fois sous emprise, il s’agit du seul remède permettant de relâcher la tension de cette chronique impitoyable.

08_20th_Century

8. THE TWENTIETH CENTURY [LE VINGTIÈME SIÈCLE] – Matthew Rankin
Irrévérencieux, déjanté, visqueux, effronté… toutes sortes d’adjectifs que je n’aurais jamais cru attribuer à un film sur l’ascension politique de Mackenzie King. Cela dit, lorsqu’on est familier avec les courts de Matthew Rankin, on ne pouvait pas s’attendre à moins de ce premier long. Fier de son esthétique sur pellicule granuleuse, passant dans le blender les films de propagandes soviétiques, les films expressionnistes allemands, la bande dessinée, et le spectre bienveillant de notre Guy Maddin national, THE TWENTIETH CENTURY semble bizouné par le travail d’orfèvre d’un artisan menant une vie de moine, tant chaque facette de cette production audacieuse représente une charge de travail colossale. Il en résulte une œuvre ô combien généreuse : sans contredit l’une des propositions les plus abouties cette année dans le paysage cinématographique québécois.

07_Physics of Sorrow

7. THE PHYSICS OF SORROW [PHYSIQUE DE LA TRISTESSE] – Theodore Ushev
Ma liste : mes règles ! Oui, il s’agit techniquement d’un court, mais l’ampleur du travail accompli par Theodore Ushev, qui s’est attelé à cet opus magnum durant de nombreuses années, lui confère un statut d’exception. Ushev se targue d’être le premier à avoir réalisé un film d’animation avec de la peinture à l’encaustique (mélange de cire et de pigments, utilisé depuis l’antiquité), pour un résultat à couper le souffle. Production de l’ONF narrée de façon bilingue (dont la version anglophone est nettement supérieure à la version francophone), THE PHYSICS OF SORROW est une tapisserie de mémoire confessionnelle pour Ushev, qui relate ses souvenirs d’enfance dans une Bulgarie déphasée, juxtaposés à sa « nouvelle » vie à Montréal, le tout se promenant de façon évanescente à travers les bulles de temps et de mémoire. Lorsqu’un film contemporain nous évoque des œuvres du calibre du CONTE DES CONTES [SKAZKA SKAZOK] de Yuri Norstein ou du MIROIR [ZERKALO] d’Andrei Tarkovsky, on sait que l’on est témoin de quelque chose de très, très spécial.

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6. MARRIAGE STORY – Noah Baumbach
Un bon scénario + de bons acteurs. Depuis toujours, cette équation simple aura suffi à une foule de films à gagner le cœur du public. Dieu sait que Bergman (à qui le titre fait une référence ostentatoire) le savait. Pourtant, Baumbach ne se positionne pas ici en pâle copie, puisqu’il insuffle à son récit l’humour distinctif, plus new-yorkais que new-yorkais, qu’il a perfectionné au fil de sa carrière. Jamais Baumbach ne se complait dans le drame larmoyant et/ou gueulard, même s’il ose s’aventurer très loin dans cette direction, notamment dans une scène tristement mémorable offrant une joute verbale acrimonieuse entre les amants déchirés. Scarlett Johansson et Adam Driver exhibent dans MARRIAGE STORY leur performance la plus nuancée et la plus émouvante de leurs carrières respectives… et ce n’est pas peu dire, tant leurs filmographies regorgent de petits bijoux.

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5. ATLANTIQUE – Mati Diop
Il est sidérant de constater qu’ATLANTIQUE est un premier long métrage tant il apparaît déjà pleinement formé sur tous les aspects. Évoluant à travers les genres (drame social, film romantique, thriller policier, film de fantôme), l’offrande éclectique de Mati Diop est un exercice cinématographique intrépide, osant le réalisme magique alliant poésie et frissons. Et puis, ATLANTIQUE est un film de sensations : un véritable voyage. Le soleil de plomb de Dakar, le vent qui souffle sur la plage, les vagues agitées de l’océan symbolisant à la fois la mort et l’espoir… rarement une œuvre nous aura autant fait voyager, au sens propre comme au figuré.

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4. A HIDDEN LIFE – Terrence Malick
Ponctué de moments de grâce, de poésie céleste et d’une beauté plastique à couper le souffle, ce dixième long métrage de l’iconoclaste réalisateur a tout pour aliéner ses détracteurs et pour satisfaire ses supporters. Bien que Malick se soit bel et bien radicalisé dans son style distinctif, imité et parodié à souhait tout au long de la décennie, cette nouvelle offrande est assurément sa plus linéaire depuis THE NEW WORLD. D’une durée de trois heures, A HIDDEN LIFE suit le récit d’un fermier autrichien refusant de prêter allégeance au Führer. Dans les mains de Terrence Malick, le dilemme moral du protagoniste menant à son inéluctable chemin de croix prend des proportions bibliques que seul le Cinéma, avec un C majuscule, peut encore oser.

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3. BEANPOLE [DYLDA] – Kantemir Belagov
Leningrad, 1945, l’après-guerre. Voici la toile de fond qu’a décidé d’attaquer le cinéaste de 28 ans (!) pour son troisième long métrage (!!). Pari réussi. L’ambition impudente de Belagov, doublée de son regard d’une étonnante maturité, prend forme dans ce sombre récit à propos d’une amitié entre deux ex-soldates testée par les séquelles d’une guerre voleuse d’enfance. Suivant l’exemple des plus grands films de guerre (à commencer peut-être par le REQUIEM POUR UN MASSACRE [COME AND SEE / IDI I SMOTRI] d’Elem Klimov), Belagov nous rappelle qu’il n’y a pas de héros dans une guerre : que des victimes. La touche novatrice qu’ajoute BEANPOLE à cet énoncé est que l’horreur ne se retrouve pas qu’au front, mais bien à la maison. Les bruits des canons ne résonnent peut-être plus sur le champ de bataille, mais continuent bel et bien de résonner dans la tête…

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2. PARASITE – Bong Joon-ho
Disons d’entrée de jeu que l’œuvre de Bong Joon-ho, palmée cette année, mérite pleinement tous les éloges qui le couvrent. Au fait… rarement ai-je été témoin d’un film rassembleur à ce point : les critiques et le public de partout dans le monde en raffolent. D’une générosité sans borne, PARASITE s’amuse entre les genres, passant de la comédie au thriller, tout en y ajoutant une touche de commentaire social, jamais lourde ni didactique. Dans une société brisée par les inégalités, nous sommes tous le parasite de quelqu’un. Le film expose cette thèse au sein d’un récit aux détours multiples, qui ne relâche jamais le rythme.

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1. PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU – Céline Sciamma
Je vais tenter de ne pas m’embourber dans les hyperboles et les adjectifs ampoulés pour professer mon amour de PORTRAIT DE LA JEUNE FILLE EN FEU. Ce sera difficile, je vous préviens…
Créer une œuvre d’art qui irradie l’amour — qui rend son spectateur davantage humain, sensible et empathique — semble être l’acte de résistance ultime au terme de cette décennie folle. Clairvoyante par sa contre-tendance, Céline Sciamma a osé le romantisme, la délicatesse et la pudeur, avec toute la maîtrise du langage cinématographique qu’elle a affûtée au fil de son irréprochable corpus. Ainsi, Sciamma a concocté avec ce quatrième opus un film d’une infinie beauté, d’une maestria plastique et rythmique ahurissante, et d’une tendresse contagieuse. Une œuvre à l’aura unique, qui transcende les étiquettes. L’antidote au marasme des temps modernes. Un film qui nous donne envie de crier « je t’aime », parce que trop de gens n’ont pas osé le crier avant nous. Un chef-d’œuvre, bref.
Je vous avais prévenu que ce serait difficile de contenir les déclamations grandiloquentes. Tant pis. J’assume.

***

Bonne année cinéphile à tous ! Que 2020 nous émeuve !

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