Des robots et des hommes

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19 septembre 2019 par Paul Landriau

20-22 Omega

Le genre de la symphonie est en quelque sorte la conclusion logique du développement des deux grands pans du septième art, soit d’un côté le documentaire, le scientifique, et de l’autre la fiction, l’illusion. (Nous pourrions traiter le cinéma expérimental comme un troisième pan complet, duquel la symphonie hérite beaucoup.) Évidemment, cette schématisation simpliste n’est pas hermétique et le cinéma est un art beaucoup trop riche pour le cantonner en une poignée de catégories. Pour faire simple, disons donc d’un côté le projet scientifique d’Eadweard Muybridge et de son zoopraxiscope et cette volonté de capturer et fragmenter le mouvement des êtres vivants à des fins de recherches, méthode qui continuera avec les documentaires et travelogues des Lumières et de leurs collaborateurs qui souhaiteront alors capter le mouvement des foules, des choses, des humains autour du globe (qui ne cesse sa rotation). Cycle humain microscopique pour illustrer le cycle humanoïde macroscopique. Capturer un instant très précis afin de mieux comprendre le monde qui nous entoure.

De l’autre, expérimentations formelles des outils cinématographiques afin de produire du sens, de la métaphore, de pouvoir démontrer que 1 + 1 = 3, tel que l’explique Eisenstein et sa théorie du montage, et autrement diverses fantaisies appelant l’imaginaire par Méliès, premier magicien du cinéma. Le cinéma muet n’a jamais été sourd, car il était accompagné de bonimenteurs et de musiciens, mais l’arrivée progressive de la bande sonore à partir de la fin des années 20 permettra aux cinéastes un plus grand contrôle sur l’alliage des images et du son, et pavera ainsi la voie aux grandes symphonies cinématographiques.

Il est donc logique que les premiers cinéastes fussent fascinés par l’apparition de la machinerie et des industries modernes, ces technologies se développant de manière exponentielle de la même façon que la photographie d’abord puis ensuite la cinématographie se raffinèrent continuellement. Les possibilités du cinéma ne s’additionnent pas ; elles se multiplient.

Chef-d’œuvre du courant symphonique, L’HOMME À LA CAMÉRA de Dziga Vertov vient en quelque sorte synthétiser par l’(ultime) exemple les modestes explications ci-haut. Voilà une œuvre qui ne pourrait exister que sous cette forme, et qui est donc intrinsèquement cinématographique. De l’image et du son dans le temps. Un demi-siècle plus tard, KOYAANISQATSI de Godfrey Reggio offre au genre un autre monument. Il changera le paysage documentaire (et audiovisuel) à tout jamais. S’il y a une fonction timelapse sur votre téléphone aujourd’hui, c’est un peu grâce à lui. Les accélérés, les séquences tournées en intervalles et es ralentis seront tant sublimés par la musique structuraliste de Philip Glass qu’ils en seront bientôt tout deux indissociables.

Apportant sa pierre à l’édifice, Thierry Loa nous propose donc 20-22 OMEGA, projet aussi ambitieux intellectuellement que les précédents exemples, sans toutefois bénéficier du budget d’un BARAKA. Filmé dans plusieurs pays à l’aide d’une bonne vieille caméra Bolex, qui permet des images en noir et blanc granuleuses d’une texture chatoyante, mais ne permet pas la capture du son synchrone. De toute façon, l’idée est moins de capturer « le réel » tel qu’il est, mais de lui faire traverser un prisme esthétique afin d’en modifier, d’en élever le sens. Il suffit de modifier le réel, presque que jusqu’à l’abstraction, pour proposer des images parfois quotidiennes, parfois inédites sous un éclairage nouveau. C’est l’immense talent d’observateur de Loa qui confère à son film sa dimension spectaculaire. Sans dialogue, narrateur, contexte ou explications, ces images captivent pour ce qu’elles sont, mais aussi par la façon dont elles sont cadrées, manipulées, montées, montrées. Si les images de danseurs de rues dans un métro new-yorkais nous sont familières, elles n’en sont pas moins extraordinaires, car elles démontrent de jolie façon les capacités du corps humain, qui n’en finira jamais de nous étonner, pour preuve la popularité intarissable des évènements sportifs – on en profitera pour recommander OLYMPIA de Leni Riefenstahl, titré en français LES DIEUX DU STADE sur les Jeux olympiques de 1936, qui, s’il est problématique pour moult raisons, non des moindres qu’il participait à un effort de propagande du parti nazi, n’en reste pas moins saisissant esthétiquement et captivant intellectuellement. D’autres images nous sont moins familières, tels ces robots d’usine attablés à une tâche obscure ou ces équipements médicaux à la fine pointe de la technologie ; ce degré de connaissances variera évidemment d’un spectateur à l’autre. Par sa patience, par le rythme qu’il façonne d’une scène à l’autre, d’un pays à l’autre, d’une usine lourde à l’intérieur d’un boîtier informatique, le film virevolte et fait l’étalage du progrès et de l’évolution de l’homme et de la machine.

Un long prologue, avant l’apparition du symbole oméga titulaire, fera office de danse des éléments, terre, air, eau, feu, rappel chimique de la création de la vie. Plus loin, des métaux chauffés à blanc dans des usines spectaculaires et démesurées viendront mettre à l’épreuve la pellicule utilisée : cette surexposition visuelle évoque un éblouissement divin. S’il n’est pas ouvertement religieux, le film le devient indirectement ; la technologie contemporaine ne crée-t-elle pas les cultes aux plus intenses fidèles de notre époque ? L’Homme du XXIe siècle est de moins en moins « naturel » suite aux implants, vitamines, suppléments, accessoires et autres modifications. La nourriture ingérée de nos jours est toujours plus complexe. De quoi aura l’air l’Homme de demain ?

Pour accompagner les images, des chœurs puissants, des orgues, des chants de gorge inuits et des morceaux répétitifs et variables de Ida Toninato, Guillaume Martineau et Philippe le Bon tissent une toile puissante. Il y a du György Ligeti là-dedans, et ce n’est pas un hasard, car plusieurs séquences font écho à 2001 L’ODYSSÉE DE L’ESPACE de Kubrick où l’humain se dirige vers les étoiles et s’affranchit de son enveloppe charnelle. Dans 20-22 OMEGA, une image reviendra périodiquement, celle d’un tunnel sombre, probablement celui d’un métro, avec des rangées de lumières qui semblent nous attirer toujours plus vers l’avant, vers le futur ; le tunnel ayant toujours eu un lien fort avec le septième art, symbole freudien, mais aussi image clé lorsque la vie nous quitte. Le film pose donc cette question : « Qu’y a-t-il après l’Homo Sapiens ? »

Nous pourrions donner l’impression de partir dans toutes les directions ; c’est que le film appelle à la méditation et permet de réfléchir aux images vues et aux êtres que nous sommes. C’est la grande ouverture qu’il permet au spectateur qu’il ne méprisera jamais. Une véritable générosité à prendre ou à laisser. Pour les plus curieux, une longue et inhabituelle (au cinéma) médiagraphie vient clore le générique, proposant plusieurs films, dont certains cités ici, livres, essais et musiques afin de poursuivre la recherche, et qui ont guidé la réflexion du cinéaste lors du tournage de cet essai. Après ce parcours intercontinental, à hauteur d’homme, caméra à l’épaule et plans fixes, un plan aérien d’une chaîne de montagnes, tourné en couleur et en haute définition, où l’on se dirige vers le soleil tel Icare, sert d’épilogue et ouvre une autre piste de réflexion. Espérons que la civilisation moderne ne se brûlera pas les ailes.

7

20-22 Omega – 2018 – 111 min – Canada (Québec) – Thierry Loa

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