Rembobiner, jouer

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17 septembre 2019 par Paul Landriau

carnaval

Est-ce possible de ressentir de l’affection, voire de la mélancolie, pour un Mr. Freeze mauve ? Pour des shorts pastel amples et des t-shirts Humour Design, ces derniers véritables étoiles filantes de la mode québécoise auprès de la faune adolescente circa 1995 ? Ces réflexions anodines en surface en amènent d’autres, plus profondes, et elles ne sont que le début d’une réaction émotive, presque spirituelle, qui se forme, presque malgré nous, lors du visionnement de la bébitte CARNAVAL d’Alexandre Lavigne, « petit » et précieux premier long-métrage de ce jeune acteur millénarial, un objet d’une puissance inouïe, qui se place sans rougir aux côtés d’un YES SIR ! MADAME… de Robert Morin ou d’un TARNATION de Jonathan Caouette.

Il est parfois trivial de réfléchir à l’âge des créateurs d’une œuvre, le bon art devant théoriquement perdurer dans le temps et s’affranchir de l’époque qui l’a vu naître, sauf qu’il est impossible pour le critique que je suis d’ignorer le fait d’avoir grandi dans un même univers spécifique, soit le Québec des régions des années 90. Pour l’observateur distant, nulle différence avec nombre de banlieues nord-américaines, mais être témoin du souci du détail, de l’authenticité de la texture de ce récit, tant figurative que formelle, lorsqu’on a nous-mêmes traversé ces années et vagabondé sans réel but précis, avant les cellulaires omniprésents, avant les responsabilités qu’apportent une carrière, des études supérieures, des relations complexes, c’est se perdre en admiration et se surprendre à être touché par une chanson d’alors, par un terrain de soccer vague, par ces soirées familiales passées à jouer aux cartes, à chanter en chœur du Marjo, à se raconter des anecdotes et des frayeurs, bref, à tuer le temps, car c’était alors notre seule ressource inépuisable. (Et on l’a depuis tari.)

Julie doit faire le deuil de ses parents, tués dans un accident de voiture. On la suit plus ou moins chronologiquement durant un an, lors de scènes patientes qui laissent toute la place au potentiel dramatique et comique, là où d’autres cinéastes couperaient au nom du tout-puissant rythme. Sauf que l’essentiel n’est pas là. Pour Lavigne, c’est de ces petits riens que se composent le cœur de ce récit — c’est ces fragments ordinaires, quotidiens, presque insignifiants qui formeront matière à raconter, à commémoration. Le temps en fait des signes forts, le temps trie, parfois aléatoirement a-t-on l’impression et de l’inutile crée un bagage émotionnel et spirituel. Il faut voir l’ahurissante scène où cette bande d’amis tente de passer par-dessus la clôture d’un terrain de soccer pour se convaincre du potentiel d’un tournage laissant la belle part à l’improvisation. Du côté du ton et de la démarche créative, on se rapproche d’un Richard Linklater et de ses slackers attachants.

Que Julie retiendra-t-elle de ses parents ? Matériellement, quelques photos, traces tangibles d’un moment figé ; spirituellement, un certain apprentissage et une volonté optimiste qu’ils sont peut-être là, de quelconque façon, à ses côtés, à la regarder grandir, guérir tranquillement, continuer sa vie. En plaçant de front ces petits riens du tout, comme cette chanson à la guitare improvisée par ce jeune blanc-bec qui flirte de manière un peu lourde avec Julie, mais sans fond de méchanceté, qui fait office de dialogue lors d’une scène où Julie, c’est compréhensible, ne sait pas ce qu’elle a envie de faire, ce qu’elle désire, ce qu’elle ressent, ce qu’elle devrait ressentir, Lavigne nous dit de ne pas mépriser ces instants volatils, car ce seront peut-être les dernières choses à nous accompagner dans l’au-delà. Ces souvenirs sont à tout le moins inestimables, pour preuve cette réutilisation, cette fois hors-champ, sur des moments ultérieurs, de cette chansonnette improvisée. Au lieu de s’en moquer, on en viendra cette fois-ci à la trouver touchante. C’est le même phénomène pour toutes les chansons pop qui ont trop joué à la radio ; à la sortie elles étaient repoussantes et omniprésentes, mais il suffit qu’on en évoque le titre, ou qu’on en fasse jouer les premières notes une décennie ou deux plus tard et elles évoquent tout un imaginaire collectif.

Une autre scène, où le son diégétique s’assourdit, tandis que Julie et son nouveau-voisin-d’en-face-mais-aussi-meilleur-ami dansent sans retenu sur Ironic d’Alanis Morrissette alors que nous ait donné à entendre de douces notes mélancoliques, nous plonge à nouveau dans les souvenirs et nous invite à songer aux premiers disques achetés, aux premières cassettes dont la bande s’est emmêlée, et qu’il a fallu rembobiner manuellement à l’aide d’un crayon de plomb afin d’en profiter encore longtemps.

Pour habiller ce récit d’apprentissage si profondément ancré dans son époque, le cinéaste fait appel à l’iconographie VHS avec sa typographie si laide, sa fidélité d’image très hasardeuse et ses couleurs criardes. Chapitré selon différentes étapes du deuil, tourné en HD puis transféré sur cassette, le résultat est fidèle et déroutant, marqueur temporel dans le coin inférieur gauche en prime. Car s’il évoque bien sûr ces vidéos de famille, souvent embarrassantes, qui peut-être prennent la poussière dans un carton quelque part dans votre sous-sol, la caméra n’est pas ici diégétique ; c’est-à-dire que les personnages évoluent sans conscience d’être filmés, et pourrait-on ajouter, ce fût sans doute la dernière génération à pouvoir profiter de cette insouciance où la peur de ne pas dire ou faire la bonne chose en public n’était pas encore institutionnalisée. Ce choix esthétique de la VHS est loin d’être un caprice forçant une nostalgie superficielle ; elle permet également à son cinéaste des outils narratifs inédits qui servent son récit. En rembobinant parfois la temporalité, il permet de faire vivre une scène d’une autre façon, il permet à des images d’acquérir une autre couche de sens, de poids dramatique. Les failles de la technologie VHS rejoignent celle de l’enfant pas tout à fait adulte. Ainsi parfois le son continue malgré que l’image soit figée ; alors qu’ailleurs, les images sont si fortes qu’elles peuvent se passer du son, victime d’une défaillance technique (c’est fort pratique). Robert Bresson titrerait cela Notes sur le magnétographe. La date d’enregistrement fictive, parce qu’elle est toujours présente dans son coin, finie par s’effacer, mais elle reste un marqueur qui permet au spectateur de s’y retrouver instantanément parmi les ellipses, les retours en arrière et la progression hors-champ des personnages. De plus, cette forme appelle une autre question, fort émouvante : « Qui regarde cette vidéo ? » Qui rembobine et joue maintenant ces images. Est-ce Julie qui, une vingtaine d’années plus tard, ressort de son carton ces souvenirs d’une autre époque, potentiellement plus légère et joyeuse ? Si c’est le cas, pourquoi ce besoin de se rappeler ? Peut-être simplement parce que ces petits riens forment le tout, et qu’il n’y a rien de plus beau que de tuer le temps entre amis.

8

Carnaval – 2018 – 75 min – Canada (Québec) – Alexandre Lavigne

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