À l’ombre des femmes en fleurs

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2 août 2019 par Olivier Bouchard

La Flor

Écrire sur un film d’une telle envergure comme l’est LA FLOR pose un problème. Par où attaquer une œuvre aussi gigantesque, d’une durée de quatorze heures, tournée sur dix ans, qui multiplie les idées, les thèmes, et les tons ? À en croire Mariano Llinás, le réalisateur, qui se présente à l’écran d’emblée, mais ne s’exprimera qu’en voix off sur la durée du film, LA FLOR serait en fait le rassemblement de six récits distincts, quatre qui ont un début, mais pas de fin, un court-métrage qui, lui, est supposément complet, et, pour clore le tout, un passage qui n’aurait pas de début, mais qui aurait une fin. Toutes ces parties sont occupées par les quatre mêmes actrices, Elisa, Laura, Pilar et Valeria, donnant ainsi une continuité à l’ensemble. Llinás affirme alors que LA FLOR est à la fois « à propos d’elles et pour elles ». Cette phrase est peut-être le seul passage dans cette préface où Llinás est absolument sincère. Si une chose se révèle rapidement au visionnement de cet opus, c’est que le réalisateur est facétieux. Ce qui est dit et ce que le film construit, est, en fin de compte, deux choses bien différentes. Bien qu’il soit difficile, voire impossible, d’écrire un texte définitif sur le projet, l’expérience spectatorielle est assez accessible. À contrario de la plupart des films à la durée similaire, LA FLOR cherche à impliquer son public dès les premières minutes, en témoigne la préface du narrateur/réalisateur, et si ses intentions ne sont pas toutes dévoilées, c’est plutôt pour ne rien gâcher, pour mieux lui permettre de s’amuser face au film, que par moquerie ou mépris du public.

Le premier épisode (le film les appellera ainsi par formalité plutôt que par analogie télévisuelle) est une affaire de série B, histoire d’archéologues qui trouvent une momie et qui seront maudits. L’épisode opère généralement comme une typique série B, quoiqu’un peu lente, avec un second degré d’humour narquois et une sous-intrigue romantique qui détonne par manque d’enjeux. De toute façon, comme le réalisateur l’annonçait plus tôt, tout cela n’a pas de finalité. Donner un sens propre à l’épisode, c’est-à-dire déterminer au tour d’une phrase ce que le cinéaste essayait de nous communiquer, n’a aucun intérêt ici. Dans sa préface, Llinás annonçait de cet épisode qu’il était une série B « de la sorte que les Américains filmaient avant, les yeux fermés, et maintenant ne savent plus filmer ». En fait, si Llinás filme ce genre, c’est bien pour le simple plaisir de le filmer, de pouvoir partager un film comme il ne s’en fait plus, un film tout droit sorti d’une autre époque.

Ainsi, le fait que les six épisodes soient incomplets n’a plus d’importance. En délaissant les exigences d’une narration linéaire, mais aussi celles du sens qu’une finalité implique, le cinéaste argentin peut se permettre de filmer exclusivement pour l’acte cinématographique. Il peut pousser ses épisodes au-delà des codes de leur genre assumé, au-delà de leur causalité narrative, sans avoir à rattraper le tout pour la finale. Les événements comme les idées peuvent rester en suspens, à l’apogée de leur force.

Le caractère expérimental de LA FLOR devient évident dès son deuxième épisode, un drame musical tant habité par une ancienne flamme qu’une mystérieuse recherche d’immortalité. Le lien ténu des deux angles narratifs ne fera que se diluer sur la durée, la résolution n’ayant toujours pas plus d’importance. Llinás pousse les limites du genre auquel il emprunte jusqu’à le rendre informe, méconnaissable de son identité initiale. Alors que le premier épisode opérait presque comme un film standard, osons-nous, le réalisateur participe dès ce deuxième épisode à intégrer des formes récurrentes qui démontrent bien que, malgré ce qui était annoncé, les épisodes de LA FLOR ne constituent bien qu’un seul film. Par les chansons du drame musical, Llinás commence à délaisser les dialogues. D’épisode en épisode, ceux-ci laisseront place à une voix off omniprésente et disparaîtront complètement dans la dernière des quatorze heures pour laisser carrément place à des intertitres.

C’est dans le troisième épisode, un film d’espionnage de plus de cinq heures, que LA FLOR détonne carrément. Au gré d’une digression, en voix off, sur la beauté d’un ciel étoilé, le film s’écarte complètement de sa prémisse initiale pour enclencher une série de flashbacks. Llinás s’insère alors une fois de plus dans le film et annonce que l’épisode se séparera lui-même en quatre nouveaux microrécits, un pour chaque protagoniste, ces actrices que le spectateur connait bien maintenant, mais côtoiera davantage. Ce qui commençait comme un film d’espionnage typique devient donc prétexte à d’immenses digressions, carrément moyens métrages, tantôt aux allures romantiques, tantôt aux airs de thriller. Un genre se travaille alors comme un prétexte à aller vers un autre, tant qu’il y a de la suite dans les idées.

Llinás disait du quatrième épisode qu’il ne saurait le définir. À ce stade, les définitions de genres cinématographiques n’ont plus de sens. Il y fait une mise en abime de tout le projet : le récit d’un réalisateur incapable de trouver la suite de son film qu’il tourne depuis six ans, écartant ses actrices de son projet, car elles lui sont devenues insupportables. Avec beaucoup d’humour, réincorporant aussi en fin de compte des éléments du genre annoncé des épisodes précédents, Llinás brise sa fiction pour commencer à faire apparaître les techniciens du film. Alors qu’il s’efface progressivement, c’est le reste de l’équipe et, surtout, les actrices qui prennent le contrôle du projet et lui donne son identité.

Il faut noter également l’ironie du cinéaste qui annonçait que le cinquième épisode était le seul représentant un film complet, car cet épisode est un remake de PARTIE DE CAMPAGNE, de Renoir, chef-d’œuvre célèbre notamment parce que son réalisateur ne l’a jamais complété. Llinás, une fois de plus, cherche à ne pas s’imposer de finalité, ne s’intéressant qu’à des projets qui ne peuvent qu’ouvrir de nouvelles possibilités — au lieu de proposer une singulière conclusion.

Le spectateur est alors droit de se demander pourquoi on lui impose de voir une autre version de ce classique, surtout que les quatre actrices brillent par leur absence dans celle-ci. Peut-être est-ce simplement que Llinás et son équipe voulaient avoir le plaisir de filmer un chef-d’œuvre, quand bien même celui-ci ne serait pas le leur, mais aussi parce que l’absence des quatre actrices, leur ombre, se fait d’autant plus ressentir, créant un manque. C’est le tournage plus que le film lui-même qui transparait dans ce cinquième épisode de sorte que, lorsque le court dernier passage de LA FLOR compare sa fin à une libération amère, ce sont tant les personnes filmées que celles qui filment qui sont impliquées.

L’amertume face à cette fin est pressentie tout au long du film, comme une fatalité. En fait, peu de films s’intéressent autant à la fugacité des images que LA FLOR. Dans tous les épisodes, que ce soit à partir de momies ou de réminiscences, les obsessions du passé et de l’éternel sont en avant-plan. Si le réalisateur, alors qu’il est à l’écran, ne s’exprime que par voix off, c’est que tout le film est lui-même une réminiscence. L’image cinématographique est, par définition, du passé. Ce qui a été et non ce qui est. Elle provoque la mélancolie.

C’est donc d’office que pour souligner la fin Llinás lève une fois de plus le voile et, tandis que le générique défile pendant près de quarante minutes (!), montre l’équipe du film alors qu’elle remballe. Pour toutes victoires que ces images représentent, elles affichent aussi le poids de dix ans de tournage. La fin d’une telle entreprise, aussi joyeuse soit-elle, est toujours empreinte de tristesse.

Je disais qu’écrire sur un film aussi immense posait un problème, mais ce n’est rien en comparaison du projet fou de Mariano Llinás. LA FLOR, dans ses facettes qui n’en finissent plus de se (dé)multiplier, semble chercher à faire l’inventaire de l’expérience humaine et de toutes les possibilités du cinéma. En étant aussi long à tourner et à visionner, LA FLOR donne, pour un moment, l’impression d’infini, l’impression qu’il réussit son projet insensé. Il est à la recherche du temps perdu. La finale ne peut toutefois n’être qu’un échec, aucune œuvre ne pouvant aspirer à l’éternité. Cela dit, en laissant une dernière fois le travail de son équipe transparaitre, Llinás fait comprendre que c’est aussi l’expérience de tournage qu’il partage avec le spectateur. Dix ans d’essais, d’idées et d’émotions se trouvent dans LA FLOR, tout ça en quatorze heures. C’est vite passé.

10

La Flor – 2018 – 808 min – Argentine – Mariano Llinás

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