De l’autre côté des estrades

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16 février 2019 par Benjamin Pelletier

HIGH FLYING BIRD

La démarche n’a pas vraiment changé depuis SEX, LIES, AND VIDEOTAPE. En 1989, Steven Soderbergh vivait déjà, à l’âge de 26 ans, un succès instantané avec son premier long métrage, couronné à Sundance et à Cannes pour finalement décrocher une nomination aux Oscars. Figure emblématique d’une période de renouveau du cinéma indépendant américain, le cinéaste a néanmoins mis un certain temps à répliquer le coup et à percuter la planète cinéma avec le même fracas. Après des œuvres d’époque fascinantes comme KAFKA (1991) et KING OF THE HILL (1993) et des prouesses plus expérimentales comme SCHIZOPOLIS (1996) qui ont peiné à trouver leur public, c’est durant l’été de 1998 avec OUT OF SIGHT que son nom rejoint à nouveau l’imaginaire collectif.

Pourtant, l’entrée salutaire de Soderbergh dans le cinéma grand public qui culmine avec le brillant OCEAN’S ELEVEN (2001), s’est avérée un couteau à double tranchant pour le réalisateur qui, au-delà d’une plus grande notoriété auprès des spectateurs, n’a jamais réussi à s’intégrer pleinement dans le carcan créatif qu’impose Hollywood. Chez Soderbergh, qu’on soit en studio avec les vedettes ou en MiniDV avec des acteurs non professionnels, c’est le processus et non le résultat qui est mis de l’avant, une devise diamétralement opposée aux objectifs mercantiles des grands décideurs. Ses frustrations face aux exigences étouffantes de l’industrie l’ont poussé à la « retraite » en 2013, mais ne vous détrompez pas, c’est ici que le fun commence. Après un saut audacieux en télévision avec THE KNICK (2014-2015) et MOSAIC (2018), en plus de son LOGAN LUCKY (2017) distribué de manière 100 % indépendante, l’éternel renégat du cinéma américain joue désormais selon ses propres règles. S’écartant définitivement de l’emprise des studios, Soderbergh est maintenant aux rênes d’une carrière qui, plus que jamais, pousse une réflexion foncièrement personnelle autant sur la forme même des objets cinématographiques que sur leurs méthodes de production et leurs stratégies de diffusion.

Play the game on top of the game. Voilà le slogan on ne peut plus approprié de la toute nouvelle proposition du réalisateur/directeur photo/monteur, HIGH FLYING BIRD, sorti le 8 février dernier sur Netflix. Tourné avec un iPhone 7 tout comme UNSANE l’an dernier, le film attaque de front les enjeux économiques, éthiques et sociaux de l’univers contemporain des sports professionnels, en l’occurrence le monde du basketball et de la NBA. Entrecoupé de segments d’entrevues avec trois vraies jeunes stars de la ligue (Reggie Jackson, Karl-Anthony Towns et Donovan Mitchell), l’univers fictif du film nous fait découvrir 72 heures chargées du quotidien de Ray Burke (André Holland), un agent sportif qui, après plusieurs mois d’arrêt de jeu en raison d’une grève patronale, tente de faire tout ce qu’il peut pour que son client principal, une jeune recrue prometteuse (Melvin Gregg), puisse retourner sur le terrain.

C’est grâce à rythme expéditif, mais toujours cohérent que le scénario savamment ficelé de Tarell Alvin McCraney, auteur de la pièce à l’origine de MOONLIGHT, en vient à disséquer les dynamiques de pouvoir qui se trament au-delà des gradins. Sans nécessairement être un film cynique, HIGH FLYING BIRD ne se fait toutefois pas d’illusions quant à la nature marchande des rapports humains au sein de l’univers du sport. Alors que les propriétaires d’équipes (dans ce cas-ci représentés par un infâme Kyle MacLachlan) font volontairement traîner les négociations avec l’association des joueurs (présidée par une excellente Sonja Sohn) en attendant la signature d’un renouvellement de contrat lucratif avec les chaînes de télévision, Ray doit à la fois gérer les difficultés internes de son agence et de son nouveau client qui, sans salaire, demeure tout de même sous l’emprise de l’équipe qui l’a repêché.

Plusieurs références à l’esclavage — parfois humoristiques, toujours incisives — sont répandues dans le film et par les personnages eux-mêmes, notamment par Bill Duke dans le rôle d’un entraîneur jeunesse qui, tout comme Ray, entretient une relation ambivalente envers l’état actuel du sport qu’il affectionne. À l’exception des salaires faramineux des athlètes et des quelques grandes vedettes, la structure hiérarchique des ligues professionnelles se rapproche toujours curieusement de l’état de servitude ; plus de 70 % des joueurs de basketball et de football sont afro-américains, sont signés puis échangés régulièrement entre propriétaires milliardaires à droite et à gauche et, dans le cas de la NFL, peuvent être virés par l’équipe après la moindre blessure. Peu importe l’intérêt qu’on accorde au rôle des athlètes dans la société au sens large, n’empêche que plus de la moitié des joueurs de football terminent leur carrière sans économies et sont souvent ravagés par des séquelles physiques permanentes endurées au nom de quelques années de gloire éphémère.

En ce qui concerne la NBA, la balance du pouvoir a fini par se réajuster dans les dernières années, les joueurs disposant aujourd’hui de bien meilleures cartes dans leur jeu. Il s’agit maintenant de la ligue la plus populaire au pays (et éventuellement outremer), celle qui, selon les mots de Ray, fait vendre des chaussures et inspire des paroles de rap. Refusant l’inaction, Ray et son assistante (Zazie Beetz) élaborent une stratégie qui servira non seulement à appliquer la pression sur les propriétaires, mais aussi à restituer aux joueurs le contrôle de leur carrière et de leur image médiatique. C’est à ce moment que HIGH FLYING BIRD entre véritablement dans le terrain de la métatextualité, particulièrement lorsque Ray mentionne Netflix comme plateforme de diffusion potentielle pour son client alors qu’il tente de lui trouver des revenus alternatifs.

Soderbergh tourne plusieurs de ces échanges, largement composés de champ-contrechamps et de plans-séquences à l’intérieur de bureaux et de chambres d’hôtel, avec un dynamisme hors pair généré par la malléabilité du iPhone. À son habitude, il utilise le hors-champ, les recadrages judicieux et les sous-entendus visuels afin d’extirper le maximum d’une mise en scène autrement minimaliste, presque documentaire par ses moyens. Nous avons ici droit à un film de sport sans scène de sport, à des situations sexuellement chargées sans sexe à l’écran ! Soderbergh nous offre, tant au niveau du contenu que de sa présentation, une étude exhaustive de l’arrière des coulisses du capitalisme sauvage, exemplifié à la fois par le basketball et le cinéma.

Ultimement, la dualité au cœur de HIGH FLYING BIRD ne trouve pas d’aboutissement sur le terrain avec dix joueurs et un ballon, évitant judicieusement la simplicité binaire de l’issue d’un match sportif comme résolution manichéenne de tous les conflits. Cette dualité en est une d’idées, puis se manifeste à son plus bouillonnant entre deux ou trois étages d’ascenseur, au téléphone ou entre deux rendez-vous, là où se livrent les véritables batailles de la NBA. Si la ligue bat aujourd’hui son plein aux yeux des fans, le fond du récit ne découle pas que de la fiction, s’inspirant fidèlement des débats qui ont fait rage lors des lockouts de la ligue en 1998 et plus précisément en 2011. Avec tout l’argent sur la table, il est aujourd’hui facile de fermer les yeux sur le racisme institutionnel qui définit encore cet univers, l’affaire Donald Sterling en 2014 en étant une illustration récente. Reculons quelques décennies et on retourne à l’ère des quotas maximums de joueurs noirs par équipe, d’une absence totale d’entraîneurs afro-américains sous prétexte de leur manque d’intelligence et de règlements restrictifs limitant volontairement leurs prouesses athlétiques.

Pour McCraney et Soderbergh, c’est la liberté de création — et non les bénéfices — qui sont à l’essence des enjeux. En tête-à-tête avec le personnage de Bill Duke, Ray fait l’éloge de la pureté du basketball, celle d’un jeu sans limites, joué par les meilleurs comme bon leur semble et sans contrôle extérieur. L’agent sportif avare présenté lors de l’ouverture devient un homme de principes, prêt à sortir des sentiers battus pour ramener le sport et ses pratiquants là où ils devraient être. L’analogie pourrait sembler didactique, voire vaniteuse, si l’exécution n’était pas aussi maîtrisée et l’écriture aussi probante.

Pour ceux qui se plaignent qu’internet et téléphones ne sont pas des outils du cinéma, un des meilleurs penseurs de l’industrie est toujours là pour leur rappeler que la vraie question est ailleurs. Tout comme la NCAA ne pouvait pas interdire le dunk éternellement, l’image en mouvement, peu importe sa forme ou sa transmission, continuera d’évoluer coûte que coûte. En parallèle à son propos sportif, HIGH FLYING BIRD s’inscrit donc aussi comme film-somme de la carrière de Soderbergh, ironiquement diffusé en exclusivité par le géant Netflix alors que le cinéaste lui-même, avec BUBBLE en 2006, devenait un pionnier de la distribution en vidéo sur demande. Comme le dit si bien Ray : « I just wanted to snatch the game out they hands for a minute. »

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High Flying Bird – 2019 – 90 min – États-Unis – Steven Soderbergh

Une réflexion sur “De l’autre côté des estrades

  1. […] cet épisode, le trio reçoit le critique Benjamin Pelletier, qui a notamment écrit un texte sur HIGH FLYING BIRD de Steven Soderbergh. L’occasion de revenir sur les derniers RVQC (et […]

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