Top 10 2018 de Paul Landriau

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16 janvier 2019 par Paul Landriau

top 10 paul landriau

À grandes opportunités correspond un horaire chargé. 2018 aura plutôt été surchargée ! Vous l’aurez bien compris, si vous me connaissez de près ou de loin, si vous suivez ce blogue de manière régulière ou si êtes tombé sur mon nom par hasard dans un autre contexte. D’une certaine façon, cette modeste aventure qu’est Point de vues, menée avec passion depuis 2012 déjà, m’a tout apporté ; sans elle, pas de reconnaissance des pairs et donc pas la chance d’être non seulement membre de l’Association québécoise des critiques de cinéma, mais de siéger au conseil d’administration. Travail de l’ombre certes, mais si gratifiant pour celui qui préfère lire ses collègues que d’écrire moi-même, si je suis tout à fait honnête. Qui se ressemble s’assemble, et d’un groupe à l’autre, faire partie de la Fédération internationale de la presse cinématographique, rien que ça. Avoir la chance de siéger sur des jurys, quel devoir enivrant ! J’aurai ainsi conseillé (et découvert) du cinéma de tout acabit, à Chicoutimi, Montréal ou encore Oberhausen. Parallèlement, je participais également à remettre un Grand Prix du Journalisme Indépendant dans la section culturelle. Autrement, avec mes collègues formidables de Plein(s) Écran(s), qui grandit de façon exponentielle, ce fut l’occasion de lancer la 3e édition du festival, qui comporte dorénavant une sélection française, en plus de lancer le jumelage d’œuvres en salles chez nos partenaires du Parc, du Beaubien et plus récemment du Musée. Dire que cette occupation relève du rêve serait un euphémisme. Plus important encore, mais moins discuté, car relevant en partie du secret professionnel, un poste confirmé chez Technicolor Montréal, qui en septembre devenait indépendant et 100 % québécois afin de devenir difuze. Boulot exigeant qui m’amène cependant à travailler sur des projets stimulants tels une petite série dont vous avez peut-être entendu parler, THE WALKING DEAD. À titre personnel donc, l’année de la confirmation, de l’accomplissement. Cependant, toutes ces charges ont un prix, et au-delà de la fatigue, une diminution conséquente du nombre d’œuvres vues. Voir un millier de courts bon an mal an empêche certainement un critique d’établir un Top 10 objectif.

Boutade en partie, car l’objectivité, on repassera. L’idée du Top est de toute façon bien simple. C’est une rampe de lancement, une cartographie à compléter, un brouillon, un croquis d’une certaine vision du cinéma dans un instant T, brouillon qui aurait une forme plus propre si je prenais la peine de le compléter un de ces jours. Prenez moins ces choix comme les dix commandements que comme dix pistes d’un album conçu avec amour. S’il suscite une réaction, s’il suscite au moins chez une seule personne la découverte d’une œuvre qui lui était inconnue, j’aurai fait mon boulot. Car je n’ai au fond aucun complexe devant cette liste, une fois établi le fait que j’ai manqué plus de films intéressants que j’en ai vus. Je pourrais sans peine dresser un Top 10 fictif des rendez-vous manqués qui aurait plus de gueule que celui ci-bas. Essayons : HIGH LIFE, LE LIVRE D’IMAGES, CLIMAX, THE OTHER SIDE OF THE WIND, LA FLOR, MINDING THE GAP, LONG DAY’S JOURNEY INTO NIGHT, SEASON OF THE DEVIL, CAM ou encore MONROVIA, INDIANA. Ce Top 10 manqué me couvre de honte. D’ailleurs, petite tradition locale, d’une part pour contester les délais parfois démesurés entre les premières mondiales et les sorties au Québec, d’autre part pour permettre à d’autres films de respirer, ne sont éligibles pour les Tops de Point de vues que les films dont la première mondiale a eu lieu dans l’année, peu importe sa disponibilité ici. Un Top des films vus cette année, mais sortis (ailleurs) plus tôt aurait également fière allure. Ça ressemblerait un peu à : PHANTOM THREAD, FIRST REFORMED, WATCHING THE DETECTIVE, MARTIN PLEURE, METHYLENE, MADRE, MENINAS FORMICIDA, 78/52, DES JEUNES FILLES DISPARAISSENT ou encore la restauration 4K de THE GREAT SILENCE, vu à New York, dans une superbe salle. Et comme le chiffre 10 est aussi arbitraire qu’un autre, un autre Top aurait pu contenir de nombreux autres films aux qualités innombrables, qui ont raté de peu cette liste. On y croiserait MID90s, UPGRADE, FIRST MAN, UN COUTEAU DANS LE CŒUR, BLACKKKLANSMAN, J’ATTENDS JUPITER, FAUVE, ISLE OF DOGS, LA GRANDE NOIRCEUR ou encore 3 VISAGES. Ces films et combien d’autres ont rempli mon année de moments inoubliables et d’images fortes ! Mais cessons de s’épancher en hypothèses et entrons dans le vif du sujet. Mesdames et messieurs, mon Top 10 de l’année :

ray & liz

10. RAY & LIZ – Richard Billingham
Brillante chronique qui est trop charmante pour être le fruit du hasard et trop authentique pour être totalement inventée. À personnages complexes et faibles, empathie plus grande, Billingham assemblant par ellipses, par époques, des polaroids chaleureux qui évoqueront certainement des odeurs de cigarettes et des souvenirs amers à tous ceux qui n’ont pas toujours vécu dans le luxe. Si sa carrière de photographe laissait deviner un travail des couleurs et de la composition justes, c’est son approche avec les acteurs et sa générosité envers ceux-ci qui marque. Chacun a ainsi droit à son moment de bravoure, à son petit 15 minutes de gloire et pour ces citoyens de la classe populaire, c’est déjà un espoir qu’il ne faut pas prendre pour acquis. Si sa nature elliptique vient forcément créer une hiérarchie des tableaux, chacun y trouvant son époque préférée, le tout a le flair et la tendresse d’un artiste cherchant à payer son dû. Pour peu, on en viendrait à être nostalgique d’une jeunesse qui ne nous appartient pas.

mon boy

9. MON BOY – Sarah Pellerin
Un jeune frère accompagne malgré lui les amis de son frère qui soulignent à leur façon son enterrement de vie de jeune garçon. Ce jeune boy constatera l’étendue de la connerie humaine, lorsque les esprits s’échauffent et que la situation dégénère. En une douzaine de minutes, Pellerin réalise un projet ambitieux et une étude clinique du machisme ordinaire, doublé d’une direction d’acteurs remarquable. Elle assemble une distribution exemplaire, tous les acteurs et actrices étant justes, et les fait se confronter pour le plus grand plaisir du spectateur. Soulignons également la direction photo délicate d’Ariel Méthot et le montage serré de Charles Grenier, également cinéaste. C’est gros, c’est fort, ça mise droit dans le mille. Il n’y a aucun film que j’ai vu plus souvent cette année, le plaisir étant toujours renouvelé. Au milieu d’un millésime du court québécois qui risque de faire date, voici à mon avis l’ultime trésor. Une cinéaste est née.

shoplifters

8. UNE AFFAIRE DE FAMILLE (SHOPLIFTERS / MANBIKI KAZOKU) – Hirokazu Kore-eda
Ikagai, terme japonais qui veut dire à peu près « raison de vivre ». Qu’est-ce qui rend une vie notable ? La poursuite d’un art peut répondre à cette quête. Hirokazu Kore-eda, comme tant de cinéastes nippons avant lui, poursuit une démarche régulière et constante, offrant des variations thématiques que l’on pourrait presque numéroter telle une série de paysages peints. À la famille de STILL WALKING répond celle-ci, famille d’honneur, qui se contente au fond de vivre. Toujours en vie. Vivre tous les jours. Quand on n’a rien, pas même les liens familiaux, on se débrouille comme on peut, dans le secret, dans le vol à l’étalage, mais « jamais assez pour que le magasin fasse faillite ». Cette ribambelle de Bougons du pays du soleil levant accueille une jeune pousse qui décide de son gré de rester dans ce nid, étonnamment plus confortable que son logis d’autrefois. Cette nouvelle venue menace bien entendu l’équilibre précaire de cette communauté de hors-la-loi (au sens littéral). C’est donc avec toute la tendresse du monde que les membres vont la couver et avec toute la sagesse d’un aîné que le cinéaste les observe. On a presque l’impression que ses personnages évoluent malgré lui. Cette humanité, évidente, ne laisse pas en plan l’équilibre esthétique, qui, pour chaque tableau, comme si l’on déroulait un emaki précieux, offre au regard aiguisé des compositions d’une somptuosité vertigineuse. Ainsi d’une course sous la pluie drue ou de regards émerveillés de feux d’artifices hors champ. Récit d’apprentissage, mais aussi d’apprentis sages. La société moderne est-elle prête à accueillir cellule aussi précieuse ?

the favourite

7. THE FAVOURITE – Yorgos Lanthimos
Que d’audace ! Que d’espièglerie ! Que de panache ! Ce favori des cinéphiles du monde entier délaisse (quelque peu) l’absurde et nous livre une comédie de mœurs absolument délicieuse dans la cour de la reine Anne au XVIIIsiècle. Cette dernière, impérialement interprétée par Olivia Colman (remarquable dans la série BROADCHURCH) est tout ce qu’une reine au cinéma n’est habituellement pas : vulnérable, égoïste, enfantine, capricieuse, vulgaire, charnelle, gloutonne, perdue, manipulatrice ; bref, absolument attachante. Sa confidente et amante, Sarah (magistrale Rachel Weisz) voit d’un mauvais œil la venue de la jeune et pimpante Abigail (une confiante Emma Stone), qui ne se rendra coupable au fond que d’un crime de lèche majesté. S’en suivra un triangle tortueux où tous les coups sont permis et où les femmes font la loi. Car après tout, que fait la royauté derrière les murs clos, entre deux guerres, lorsqu’elle s’ennuie ? Lanthimos tente une réponse, et se permet, capricieux à son tour, des mouvements de caméra que l’on a plus l’habitude de voir dans les sketches de la troupe de JACKASS qu’au château. Ralentis, grands-angles, musique stridente, coiffures baroques, décors époustouflants, mais aussi anachronismes en série et danses contemporaines ; c’est le monde à l’envers, le jour des fous et tant mieux, car on ne s’est jamais autant bidonné devant des sessions parlementaires georgiennes que durant ce film scabreux. Au-delà de tous ses excès, une fois passé le fou rire, on se surprend à éprouver de la sympathie et du respect pour cette monarchie. Pardi !

free solo

6. FREE SOLO – Jimmy Chin et Elizabeth Chai Vasarhelyi
Dans une année où le documentaire a semblé plus populaire que jamais, voici une œuvre absolument accessible et divertissante qui illustre consciemment des questions d’éthiques et redéfinit les techniques de bases de la capture d’images. Les débuts du cinéma forçaient les acteurs à se placer dans le cadre prédéfini, tandis que la miniaturisation progressive et surtout l’allégement de l’appareil filmique permirent une élaboration d’un véritable langage. Maintenant que la grammaire est réglée et la technique virtuellement passe-partout, quel défi reste-t-il ? Quelle terra incognita à conquérir ? Pour Alex Honnold et ses comparses, compagnons d’escalades presque aussi fous que lui, une seule réponse : la face imposante du mont El Capitan. Sa verticalité arrogante suffit à elle seule à décourager certains des plus téméraires grimpeurs, mais personne n’a tenté l’ultime coup ; le grimper sans corde. Pour se permettre de vivre de sa passion, Honnold, l’un des athlètes les plus impressionnants de notre époque, laisse des équipes de tournages capturer ses exploits. C’est également une façon de les homologuer. Pour une aventure si dangereuse toutefois, jamais tentée jusqu’alors, est-ce sensé d’avoir toutes ces distractions ? Toutes ces personnes accrochées, des heures durant, à un point précis de la surface, en attente de l’athlète/acteur, qui viendra se placer dans le cadre, le temps de parcourir cette position particulière. Ainsi est réécrit un chapitre de l’histoire du cinéma.

suspiria

5. SUSPIRIA – Luca Guadagnino
Luca Guadagnino ! Cet italien si cool et talentueux, qui nous a tous fait découvrir le chaud soleil de Crema et l’amour impossible d’Oliver et Elio dans la plus grande surprise de l’an dernier, CALL ME BY YOUR NAME, dirige les comédiens avec aplomb, lui qui a déjà flirté avec l’adaptation avec son fabuleux A BIGGER SPLASH et qui reprend ici l’un des classiques du cinéma d’horreur italien. Attendu, décrié, conspué, défendu, moqué, craint, SUSPIRIA en a laissé très peu indifférents, et c’est déjà là le gage d’un succès. Plutôt qu’un simple dépoussiérage, une mise à jour, Guadagnino et son scénariste David Kajganich usent du squelette de l’original afin d’opposer quelques-unes des plus grandes actrices du moment, avec lesquelles l’Italien avait travaillé sur A BIGGER SPLASH. Dakota Johnson est la nouvelle Susie, cette jeune Américaine naïve rejoignant une prestigieuse école de danse berlinoise menée par Madame Blanc (Tilda Swinton, puissante). Pendant ce temps, un vieux psychologue, le docteur Jozef Klemperer mène son enquête sur les rumeurs entourant l’école. Mais qu’importe la trame puisqu’il est surtout ici question de corps et cœur, de chairs et de tremblements, de sursauts et de pointes, de soubresauts et de sang, film absolument charnel, presque animal, qui allie chorégraphie et violence avec l’aisance d’un soliste émérite. On s’amuse, on est détaché, l’ambiance toxique étant toujours enivrante, comme un poison dont on s’abreuve volontiers. Car ce récit chapitré, moins prétentieux que patient, s’étire jusqu’à la limite du supportable ; le spectateur met ses nerfs à l’épreuve et aura comme ultime récompense un dernier acte dantesque qui saurait réjouir les plus sadiques d’entre nous. Meilleur que l’original ? C’est la question la moins intéressante que soulève cet opus extravagant.

luz

4. LUZ – Tilman Singer
Un film vu à Fantasia et pas oublié depuis. C’est l’histoire d’un enquêteur qui hypnose une jeune chauffeuse de taxi afin de tirer de sa mémoire faillible les indices qui lui permettront d’élucider l’accident qui a eu lieu avant le début de ce récit. C’est surtout un jeune cinéaste qui use de cette prémisse classique afin d’exposer l’artifice de la construction narrative au cinéma et de donner à ses acteurs un terrain de jeu afin de démontrer tout leur talent. Le look granuleux, les effets spéciaux pratiques à la frontière parfois du ridicule (sans jamais la franchir), les couleurs grisâtres, tout ceci procure également un certain réconfort nostalgique à celui qui aura parcouru avec avidité les allées des vidéocassettes d’horreur dans son enfance, espérant pour une fois que le film soit à la hauteur de sa pochette dessinée pleine de promesses. Aussi virevoltante que soit la mise en place de ce récit, le spectateur n’est jamais tout à fait perdu. C’est moins la résolution du puzzle qui importe que la manipulation des éléments visuels et sonores durant ces courtes et intenses 70 minutes. À l’image d’un prestidigitateur doué, qui n’hésiterait pas à nous montrer la solution de ses tours de passe-passe, Singer nous fascine avec ses trouvailles et nous captive avec son adresse. La séance comble, à Fantasia, ne relevait pas moins de la séance de transe collective.

ROMA

3. ROMA – Alfonso Cuaron
Habitué des grandes prouesses techniques, Cuaron, après quelques énormes productions américaines, retrouve ses idiomes et accents familiers afin de nous livrer un hommage aux femmes de l’ombre, à ses bonnes qui n’ont jamais été à ce point mises de l’avant par le grand écran. ROMA c’est une ville mexicaine dans toute sa splendeur et ses contradictions ; c’est un climat politique instable, une société hétéroclite et vivante, pleine de bruits, d’odeurs, d’appels, de chaos et de micro drames et surprises du quotidien. Cleo, femme de ménage, mais au fond assise d’une famille aisée, est le témoin des mutations du pays et de la tragédie familiale qui semble inévitable. Elle a rapidement appris à se faire discrète, toujours souriante, au service des autres, s’oubliant la plupart du temps. Elle joue si bien son rôle qu’on semble l’oublier à notre tour (sa présence est utilitaire, une fois les besoins comblés, les autres, souvent les hommes, s’en détachent), si ce n’est des enfants, qui seuls semblent l’apprécier telle qu’elle est. Nombre des péripéties qui composent cette grande fresque sont autonomes et font rire de bon cœur ; les lents travellings et l’absence de coupes fréquentes finissent par se faire oublier à l’image de la bonne. Si on oublie leur travail, c’est qu’il est bien fait. Puis encore, comme nombre de ses films (et la Palme d’Or cette année), une scène pivot au bord de l’eau, la plage, berceau de l’humanité. Y est entendue la réplique la plus émouvante depuis longtemps et qui saura fracasser sans aucun doute le plus dur des diamants. Cette plage où l’on va se nettoyer et se confesser, où l’on se perd et où l’on se noie ; y mourir pour mieux y renaître, et peut-être, à l’instar de la Femme de GRAVITY, lever la tête haute et marcher droit.

ultra pulpe

2. ULTRA PULPE – Bertrand Mandico
« Le cinéma est un singe qui baise ses muses aveuglées par la lumière des projecteurs. » Cette maxime poétique n’est que l’un des innombrables murmures, dicté ou pensé, impossible à déterminer, qui pullulent le rêve éveillé de Mandico, le cinéaste français le plus important à éclore depuis Leos Carax. Décomplexé, sensuel, joueur et lyrique, son œuvre se situe tellement dans la marge qu’elle déborde du livre d’instructions. Nous pourrions tenter de décrire ce film que cela n’entraînerait que plus grande stupéfaction. Joy D’Amato, cinéaste inspirée, réalise une poignée de films de genres pour se rapprocher de sa muse, Apocalypse. Sur pellicule Kodak se couche la gamme néon colorée des trouvailles de Mandico, sorte de flux constant d’écriture automatique pourtant hautement équilibré et calculé. En résulte une expérience riche, référencée et toujours un peu décalée ; nostalgie d’un futur alternatif évanescent. Si vous êtes du genre à vous perdre dans les jeux vidéo primitifs, comblant leur minimalisme technique par une narration personnelle, à vous balader dans le rayon de vieux livres de science-fiction aux couvertures toutes plus improbables, et sexistes, que les autres — « la science-fiction ? La science nichon, oui ! » —, vous succomberez sans doute à ce voyage organique, polyglotte et surprenant. Les dialogues ont ce pouvoir d’évocation qui nous touche malgré le spectacle foutraque à l’écran. Comment un viol martien d’une jeune ingénue peut-il être si beau ? « À qui parlais-tu ? » demandera la muse au nom évocateur. « À mes années perdues. »

annihilation

1. ANNIHILATION – Alex Garland
De l’évidence de la première place de cette créature de Frankenstein qui représente pour le meilleur et pour le pire l’année 2018 à mes yeux. Tous les enjeux contemporains se trouvent et se découvrent dans ce récit d’exploration au féminin inspiré plutôt qu’adapté par Alex Garland du roman de Jeff VanderMeer. Il aurait selon ses dires créé le film à partir du souvenir du sentiment causé par la lecture. Une œuvre dérivative sur la mémoire, l’engagement, la mutation. Mutation des genres et des créatures, genres cinématographiques, sexuels, identités troubles toujours en mouvance. Le #MeToo trouve ici son incarnation huileuse et opaque. Natalie Portman, femme forte, femme fidèle, la seule apte à réussir là où l’homme a échoué. Cet homme, Oscar Isaac, a précédemment conçu la femme docile par excellence dans EX MACHINA, dernier coup de circuit de Garland. Si l’Homme courait déjà à sa perte en tentant de circonscrire l’Autre sexe, que fera-t-il devant l’Autre être ? Il ne peut que revenir bredouille, complètement hébété par son ignorance. Car pour traverser les marécages et survivre à la pollution qu’on déclare toujours venir de chez le voisin, nulle n’est plus forte que la Femme. C’est elle que l’on doit (que l’on devrait) protéger et respecter, elles qui en groupe sont prêtes à tout et peuvent franchir les affres de La Zone, peut-être causée par un énième conflit nucléaire, ou guerre machiste d’égos à échelle du plutonium. Ce n’est pas un hasard si le film fait écho à STALKER — le stalker d’ailleurs, c’est-à-dire le harceleur, le chanteur, le prédateur, s’il sonne parfois comme un Homme, n’est qu’une Bête. Qu’on en crucifie un sur la place publique, ce n’est que l’arbre qui cache la forêt, raison pourquoi tant de femmes préfèreraient sans doute se réfugier pour de bon dans la nature, et si possible, régurgiter le Fruit défendu afin de vivre sans Lui. Golem incompris, cette œuvre d’argile fut débarrassée par Paramount, qui ne savait trop qu’en faire, déclarant que « le grand public n’était pas assez intelligent pour ce film ». On ne souhaite pas effrayer le troupeau, alors autant jeter la bête à la gueule de Netflix, qui a récupéré les droits internationaux. En tant que Nord-Américains, nous fûmes parmi les rares à constater cette claque sur grand écran, réjouissance au goût amer certes. Parce que le monde contemporain est pourri, une telle œuvre surgit, et telle une rose couverte d’épines, elle donne à voir une beauté imprenable. Le futur se fera avec Elle ou pas du tout.

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