Top 10 2018 d’Olivier Bouchard

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3 janvier 2019 par Olivier Bouchard

top 10 olivier bouchard

Alors que j’écrivais dans ma rétrospective de l’année précédente que j’allais me rattraper, je dois me répéter et constater que je n’ai jamais vu aussi peu de films en salles que cette année, battant mon triste record de 2017. J’ai passé plus de temps dans un hôpital ou dans des cliniques que dans des salles de cinéma, ce qui a grandement limité mon accès aux films. Alors que le débat sur la valeur des plateformes de streaming et de l’accessibilité aux œuvres fait couler beaucoup d’encre dans les cercles critiques, j’applaudis cette porte d’entrée vers le cinéma d’auteur tout en regrettant les extrêmes limites. Considérant mon peu de temps en salles, je ne peux compléter mon top qu’à partir de films aisément accessibles sur ces plateformes. Un grand devoir de la cinéphilie consiste à chercher les œuvres ; le travail du critique lui, consiste en partie à attirer l’attention vers des films qui n’en ont que très peu. Si le financement provenant des diverses plateformes de streaming permet donc une nouvelle liberté à certains cinéastes, la distribution de ces films avec une machine de marketing préorganisée écrase la plupart du temps la découverte. ROMA ou THE OTHER SIDE OF WIND, malgré l’importance historique et artistique de chacun, ne sont vus comme les films les plus « importants » de l’année que parce que Netflix s’efforce avec une machine publicitaire implacable de les placer ainsi. Ceci dit, je répète que leur accessibilité est, en soit, un incroyable accomplissement. Je ne les ai pas vus, de toute façon.

Tous ces mots pour m’excuser, car je ne crois pas avoir fait mon travail cette année. Le Top 10 qui suit est majoritairement constitué de films pour lesquels j’ai une grande appréciation et qui pour la plupart n’auront aucune difficulté à trouver leur audience.

private life

10. PRIVATE LIFE – Tamara Jenkins
Avec une introduction pareille c’est simplement cohérent de commencer mon top avec un film sur la recherche de bonheur et de sens dans les cliniques, ces endroits ascétiques qui, on l’espère tant, sont censés nous (re)donner une part d’humanité manquante. Je m’y suis retrouvé : dans ces ambiances d’une froideur, dans ces visages neutres que l’on reconnaît dans les salles d’attente, dans ces pamphlets aux regards souriants qui se moquent… J’avoue que PRIVATE LIFE a pris son temps avant que je l’apprécie, faisant mine de répéter les tics des comédies indépendantes sauce Baumbach en mode quadragénaire, sauf que Jenkins tranquillement surpasse les préciosités de ces exemples pour trouver dans les échecs routiniers un drame interpersonnel fort. Il aura bien fallu un film Netflix sur ma liste pour bien résumer l’année.

assassination nation

9. ASSASSINATION NATION – Sam Levinson
ASSASSINATION NATION vient avec un gros bémol, celui d’avoir à se farcir dix minutes d’introduction insupportablement écrite par un réalisateur blanc gosse de riche qui veut prouver à son audience qu’il est engagé, féministe et qu’il sait comment scénariser des femmes. Le film a pris sa forme pour moi lorsqu’il touche aux angoisses (principalement vécues par des femmes, s’entend) d’avoir sa vie exposée en ligne, alors que des comportements loin d’être honteux deviennent visibles à tous et seront nécessairement jugés par le prisme du puritanisme. Certains le verront comme un film fun avec raison, ton que Levinson ne cache pas grâce en partie à une scène d’home invasion incroyable et une finale qui assume la fantaisie d’une victoire morale. Je n’ai personnellement jamais réussi à secouer l’angoisse première qui fait de ce film une sorte de PURGE avec un discours politique plus radical et, du fait même, plus nécessaire.

annihilation

8. ANNIHILATION – Alex Garland
Ce film sorti en catimini sur Netflix (sauf en Amérique du Nord) a tout de même occupé une grande partie de la conversation cinéphilique pendant longtemps. Je ne vais pas vous sortir mes théories sur la séquence finale, premièrement parce que je n’en ai pas tellement, mais aussi parce que le film n’est pas aussi bizarre qu’on l’affirme et ne requière certainement pas vingt heures de vidéos YouTube interprétatives pour faire sens. La métaphore sur la santé mentale fonctionne sans que l’on ait à décrypter tous les symboles du film, mais, aussi, ANNIHILATION réussit tout aussi bien en film de science-fiction/horreur qui confirme que Garland est capable d’aisément transcender les clichés des genres pour concevoir des œuvres remarquables. À placer aux côtés de DREDD, donc.

the favourite

7. THE FAVOURITE – Yorgos Lanthimos
Lanthimos est un habitué de mes tops (le chanceux) et son nouveau, THE FAVOURITE, est une comédie plus évidemment comique que son précédent, mais toujours aussi maitrisée. Le spectateur est interpellé dans ce jeu cruel duquel personne ne sort indemne et, selon le point de vue, c’est soit un des exercices de cinéma les plus drôles de l’année ou l’un des plus angoissants. Ce qui rend le cinéma de Lanthimos vraiment remarquable (et tout aussi comique à mon avis), c’est qu’il parvient à faire coexister des sentiments contradictoires sans qu’ils se cannibalisent. THE FAVOURITE, avec ses répliques acerbes et ses caméras qui virevoltent, se place ainsi plus aisément dans le registre comique ; n’en reste pas moins que le film est habité par un malaise omniprésent.

mandy

6. MANDY – Panos Cosmatos
Parmi tous les films de vengeance éclatés qui existent, MANDY ne se démarque pas pour moi par son esthétique tout droit sortie d’une pochette d’album metal des années 80, mais bien parce qu’il prend son temps à établir la situation précédant la violence. L’heure qui ouvre le film fait que la Mandy du titre n’est pas qu’un prétexte et c’est foutrement rare. Il y a un vrai sens du deuil qui traverse le film et, pour toutes ses folies esthétiques, une vraie tristesse.

closing time

5. CLOSING TIME – Nicole Vögele
Il n’y a pas pour moi de sujet cinématographique aussi fort que la routine — que ce qui arrive quand il ne se passe rien. C’est le sujet principal dans lequel les cinéastes peuvent découvrir des fulgurances dans des gestes foncièrement simples. Vögele le fait admirablement dans son CLOSING TIME, documentaire qui s’intéresse à un petit restaurant ouvert de nuit à Taipei. Le film déploie une magnifique mélancolie dans ses ambiances nocturnes tout en faisant lentement évoluer un récit au sein des actes filmés, répétés jusqu’à l’écœurement.

sorry to bother you

4. SORRY TO BOTHER YOU! – Boots Riley
Film en colère bordélique, mon malaise de l’année ne vient pas autant du film que d’être le témoin d’un discours critique qui oppose les réalisateurs afro-américains importants de l’année (Spike Lee, Barry Jenkins et Boots Riley) cherchant à savoir lequel réussissait mieux à faire une charge contre le racisme comme si, de un, c’était le seul sujet possible pour un cinéaste non blanc à Hollywood et, de deux, ces réalisateurs ne pouvaient coexister sur la planète cinéma. Passé ma grogne personnelle, SORRY TO BOTHER YOU! n’est pas uniquement qu’une charge contre le racisme, mais une charge intersectionnelle contre à peu près tous les tords de la politique nord-américaine. Il y a de quoi en faire une grosse bouillie et le film ne cache certes pas ses aspects brouillons, mais il parvient à soulever la colère avec aplomb sans tomber dans la facilité.

if beale street could talk

3. IF BEALE STREET COULD TALK – Barry Jenkins
Je n’avais pas été convaincu sur toute la ligne par MOONLIGHT, légèrement désappointé par une structure simpliste qui formait un portrait poussif de son personnage central. Par contre, la sensibilité sans faille de Jenkins était remarquable. Avec son nouveau film, Jenkins s’attaque à un récit beaucoup plus dense et, par le fait même, évite sans problème ce que je reprochais à son précédent. Excepté un petit faux pas en fin de parcours, j’ai vu IF BEALE STREET COULD TALK comme une œuvre plus mature et, même si l’œuvre originale de Baldwin qui inspire le film y est pour beaucoup, plus approfondie.

un couteau dans le coeur

2. UN COUTEAU DANS LE CŒUR – Yann Gonzalez
Gonzalez propose une telle tendresse pour ses personnages qu’il m’est simplement impossible d’y résister. Tout en n’ignorant jamais leurs échecs personnels, UN COUTEAU DANS LE CŒUR présente sa troupe de pornographes avec une sensibilité infinie. Notant que la pornographie est un moyen d’expression nécessaire dans les communautés queer et sans éloigner les éléments souvent problématiques de sa production, Gonzalez signe un slasher qui défie les genres et force l’empathie même pour son tueur. Après LES RENCONTRES D’APRÈS MINUIT qui frise le chef-d’œuvre, Gonzalez démontre une fois de plus qu’il est un des cinéastes européens les plus intéressants du moment. Il est celui qui me touche le plus, en tout cas.

under the silver lake

1. UNDER THE SILVER LAKE – David Robert Mitchell
Il y a quelque chose qui cloche dans UNDER THE SILVER LAKE. Mitchell ne donne non seulement pas ses pistes de discours, il semble vouloir démontrer que toute recherche de discours dans son iconographie ne mènera à rien. Le réalisateur ne voile pas non plus l’absolue misogynie de son protagoniste et de sa quête absurde, espèce de cliché de paumés avec lesquels je flirte trop dont le seul don est de te réciter par cœur des répliques de l’âge d’or d’Hollywood. Il s’agit plutôt d’une apologie complète du manque de sens dans le cinéma surréaliste, dont le film reprend les formes en s’en moquant pourtant à chaque détour. Le sens, ici, n’est que projection personnelle. Le film a beau revêtir un discours informe avec fierté, la mise en scène de Mitchell est foisonnante d’idées, chaque scène apportant de nouvelles formes : c’est là que l’intérêt réside. Ce n’est pas trop con, finalement, pour clore l’année, la quête de sens, l’absurdité, toutes ces choses que l’on peine à s’expliquer. UNDER THE SILVER LAKE est peut-être mon film de l’année parce qu’il définit bien 2018. Ou peut-être que je m’invente des excuses.

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