Le poids de la routine

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17 novembre 2018 par Olivier Bouchard

Closing Time

Une plage de Taipei, trois heures du matin, les vagues se brisent avec régularité sur le sable et une unique silhouette s’affiche au loin, difficile à distinguer. La réalisatrice Nicole Vögele braque sa caméra directement sur l’événement d’une banalité déconcertante. Le bruit des vagues apaise de prime abord, mais le plan est long, trop long, impatientant le spectateur en attente de l’éventuelle coupure. La répétition, d’abord calmante, devient très rapidement source d’énervement.

La réalisatrice prend plusieurs minutes avant de présenter son sujet à proprement parler, mais le thème est déjà placé dans le premier plan. Elle enchaîne ensuite en errant dans les rues de la ville : un chien se promène sans maître dans la pénombre, le trafic réduit émet toujours son écho lointain, évoquant que la ville ne dort jamais complètement et, ultimement, elle s’arrête sur un petit restaurant qui illumine la nuit. Kuo et Lin y travaillent, servant les voyageurs et les quelques clients réguliers qui, comme eux, ne dorment que le jour. Le film affichait dans ses premières minutes une citation anonyme affirmant que ceux et celles qui vivent de nuit ont oublié qu’ils ont une ombre. Les gens qui intéressent ici Vögele ont oublié celle-ci depuis longtemps.

CLOSING TIME opère au rythme de la routine du restaurant, autant celles de Kuo et Lin que celle des clients réguliers, souvent venant de commerces voisins. Les gestes filmés ont déjà été répétés des centaines, voire des milliers de fois, et le poids de cette répétition se voit à l’écran. Le film doit beaucoup, peut-être trop, à Akerman. La routine s’accumule et la façon dont elle est vécue en dit long sur la personne qui l’habite. La réalisatrice prend une grande distance face à ces sujets. Elle les filme avec une beauté formelle et elle présente leur vie intérieure que par évocation, les comparant à plusieurs reprises à des poissons dans leur aquarium que l’on observe sans possibilité d’interaction. Ce qui est donné aux spectateurs est ce que ces personnes communiquent. Tout au long du film, des conversations sans conclusion se répètent : il faut savoir se reposer, trouver le temps de se changer l’esprit. Le temps est déjà occupé, toutefois, surchargé par la proéminence de la routine.

Dans cet univers occupé par la répétition, chaque petit dérobement à la routine prend des allures transcendantes. Kuo, qui se plaignait de la chaleur auparavant, s’arrête dans un cadre de porte pour attraper un courant d’air ; Lin entretient de nouvelles conversations avec des clients inconnus ou, encore, un étranger se fâche seul dans la nuit, car il a de la difficulté à bien ranger son scooter. Chaque minuscule moment est une fulgurance et, avec ceux-ci, la réalisatrice installe tranquillement son point d’arrivée. D’un autre côté, les éléments surréalistes de la nuit sont assimilés à la routine. Un chien errant, par exemple, probablement abandonné par son maître vient de façon régulière manger les restes qu’on veut bien lui donner. Il fait partie du paysage.

Dans le dernier tiers du film, Kuo se libère temporairement. Après être allé au marché, il ne retourne pas directement au restaurant et se permet d’errer. Il est impossible de déterminer à ce point l’influence de la cinéaste sur la situation, mais l’opportunité permet à celle-ci d’explorer sa thématique par contrepoint. La routine à laquelle il sait qu’il doit retourner éventuellement ne s’efface jamais complètement. À la toute fin, il est rappelé qu’alors que Kuo s’est échappé de sa routine, il fait maintenant partie des voyageurs qui créaient une partie de sa clientèle et dans ses moments de liberté, se soumettent à des répétitions semblables.

Pour autant, CLOSING TIME n’est pas à proprement parler un film défaitiste. Vögele voit une beauté dans la répétition tout comme dans les minuscules variations et invite à la voir. Le restaurant forme un repaire discret dans la nuit de Taipei et, pour toute la distance formelle du film, une impression chaleureuse en émane. La répétition de la routine peut apaiser ; certes si ça ne fait pas trop longtemps qu’on l’endure.

7

Closing Time – 2018 – 116 min – Suisse, Allemagne – Nicole Vögele

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