Philistine mascarade

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7 novembre 2018 par Benjamin Pelletier

Halloween

« He came home », encore. Plus difficile à tuer que n’importe quel superhéros, c’est donc la dixième fois depuis 1978 que Michael Myers revient hanter nos écrans, laissant sur son passage une trâlée de victimes ensanglantées et des recettes au box-office juteuses. L’annonce du projet avait de quoi titiller la curiosité ; David Gordon Green et son coscénariste Danny McBride, sous l’ombrelle de Blumhouse Productions, reprendraient l’action du film original exactement quarante ans plus tard avec un (autre) retour au bercail dans la banlieue de Haddonfield, notre bourreau masqué étant toujours à la recherche de Laurie Strode. S’agirait-il d’un retour aux sources épuré ou d’un énième prolongement fade d’une série d’horreur qui, malgré sa popularité et ses occasionnels élans créatifs, étire la sauce avec chaque nouvel opus ?

Étrangement, le résultat n’est ni l’un ni l’autre. Ignorant volontairement tous les développements narratifs des multiples suites, HALLOWEEN se veut avant tout un hommage aux codes, aux rythmes, à l’esthétique et aux personnages du chef-d’œuvre initial, allant jusqu’à piger sans retenue dans le sac à bonbons cinématographiques de Carpenter. Plusieurs éléments plastiques y sont repris par les cinéastes qui, de la typographie du générique d’ouverture aux innombrables allusions visuelles et musicales, s’assurent à chaque scène de donner une bonne tape dans le dos au spectateur familier avec cet univers. Fidèle à une certaine tendance hollywoodienne contemporaine, cette nouvelle version est moins la réappropriation inventive d’un classique canonisé qu’une tentative paresseuse de rejoindre le public par une auto réflexivité nostalgique des plus agaçantes.

Pour un film qui aspire à saisir l’essence et la simplicité de son homonyme, HALLOWEEN a les pieds coulés dans le béton de sa mythologie. On nous présente d’abord deux journalistes britanniques qui, fascinés depuis toujours par l’affaire Myers, décident d’aller rendre visite au tueur en captivité dans une prison psychiatrique. Le rythme expéditif du montage nous fait vite regretter la patience atmosphérique du Carpenter ; Green se montre vite incapable d’insuffler une quelconque ambiance à sa succession d’images, si bien que le point culminant de la scène d’ouverture, dans laquelle un des visiteurs sort de son sac le fameux masque emblématique, suscite plutôt le roulement des yeux que la frayeur ou l’anticipation morbide.

En 2007, l’adaptation de Rob Zombie, malgré ses forces, avait tendance à tomber dans l’analyse poussive. Le plus récent opus, lui, ne fait que naviguer à la surface de ce que l’on connaît déjà des protagonistes usuels. Les nouveaux arrivés, que ce soit la fille/petite fille de Laurie ou encore le psychiatre en charge de Myers, ne deviennent jamais rien de plus que des figures de carton, certains allant jusqu’à cannibaliser des scènes entières dont on aurait facilement pu se passer. Certes, il serait facile de rétorquer que le cinéma d’horreur est loin d’être un genre qui met de l’avant la complexité psychologique de ses personnages, mais reste que même la proposition originale de 1978, avec son scénario ténu, mais rigoureux, était dotée d’une dimension humaine qui échappe totalement à cette suite. Chaque personnage à l’écran s’exprime soit par banalité ne servant qu’à pousser l’intrigue de l’avant soit par répliques punchées à l’humour maladroit. Même Laurie Strode (Jamie Lee Curtis), isolée depuis des années dans sa grande maison truffée d’armes à feu et pièges en tout genre, s’impose davantage en tant que pâle copie de Sarah Connor dans TERMINATOR 2 qu’en réelle survivante en chair et en os.

David Gordon Green est aux rênes d’une carrière de cinéaste décidément singulière. Ses deux premiers longs GEORGE WASHINGTON et ALL THE REAL GIRLS, sortes d’incursions poétiques à la Malick dans l’Amérique rurale que Jeff Nichols sait si bien filmer aujourd’hui, constituent à mon avis de véritables tours de force du cinéma américain indépendant. Il va flirter avec le remake en 2004 avec UNDERTOW, une adaptation très libre et bien racontée du THE NIGHT OF THE HUNTER de Charles Laughton. Puis vient ensuite PINEAPPLE EXPRESS, point de non-retour suite auquel il fera un saut indigeste vers la comédie imbécile (YOUR HIGHNESS, THE SITTER) avant de revenir plus loin à un équilibre entre plus petits projets (JOE, PRINCE AVALANCHE) et commandes de haut profil (OUR BRAND IS CRISIS, STRONGER). Peu importe les raisons qui l’ont motivé à s’attaquer à l’objet culte qu’est HALLOWEEN, n’empêche que le cinéaste ne démontre aucune aptitude naturelle à manier les cordes du genre au-delà de la simple dédicace, son talent d’autrefois ici relégué à un banal cours 101 de peinture à numéro.

Revisiter le premier film en 2018, c’est se rendre compte à quel point Carpenter façonne le suspense par des mécanismes d’une simplicité exemplaire, s’apparentant autant à l’Hollywood classique de Hawks ou de Hitchcock qu’à la nouvelle garde de Romero, Craven ou Hooper. Michael Myers nous apparaît comme une manifestation pernicieuse, presque abstraite du Mal (crédité comme The Shapeau générique). C’est au final une figure fantomatique qu’on ne connaît que très peu. Le massacre, qui ne commence réellement que dans les 25 dernières minutes (elles-mêmes presque exemptes de sang), est précédé d’un exercice maîtrisé de préfiguration narrative au cours duquel chaque geste et réplique laisse entrevoir le cauchemar à venir. Bref, c’est tout ce que le nouveau film n’est pas et ne comprend pas, malgré le désir affiché de retrouver cette pureté. L’ensemble est pétri d’une lourdeur étouffante : trop de personnages secondaires, trop de changements de ton inutiles, trop de renvois léthargiques aux conventions déjà acquises par le public. Green, incapable de déployer une quelconque astuce de mise en scène, ne porte rien d’autre que le costume d’un imposteur.

Elle est là, au fond, la réelle déception de ce nouveau film. Pire qu’une simple suite modeste sans grande ambition, cette pseudo lettre d’amour à John Carpenter a la prétention de retrouver la genèse alors qu’elle ne fait qu’en extirper les pires clichés. Voilà le péril de vouloir répondre aux attentes et connaissances de l’auditoire plutôt que de tenter de réviser les fondements établis. Voir la petite fille de Strode en classe qui aperçoit Myers à travers la fenêtre tandis que l’institutrice donne un discours sur la fatalité procure le même effet d’ennui postmoderne que celui que procurent les gamins piégés dans un véhicule renversé à la merci de dinosaures affamés dans JURASSIC WORLD. Est-ce suffisant pour un film d’exister exclusivement afin de nous féliciter de notre aisance à fredonner le refrain de vieilles chansons ? La véritable terreur intrinsèque à HALLOWEEN, c’est celle d’une culture pop qui n’a de cesse que de se recycler elle-même ad vitam aeternam, rien de plus. La réputation de Carpenter en tant que maître de l’horreur ne pourrait être mieux solidifiée.

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Halloween – 2018 – 106 min – États-Unis – David Gordon Green

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