Conjuguer futur et imparfait

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24 septembre 2018 par Benjamin Pelletier

La Disparition des lucioles

Un peu comme des souvenirs de jeunesse que l’on déterre avec entrain, le cinéma québécois jouit depuis récemment d’un enthousiasme renouvelé pour l’expérience adolescente. LES FAUX TATOUAGES nous lâchait sur la rue Sainte-Catherine à Montréal pour ensuite nous faire migrer vers le quartier Centre Sud, tandis que CHARLOTTE A DU FUN se servait du magasin de jouets d’une banlieue sans nom comme terrain de jeu. Saint-Lambert se changeait en champ de bataille dans LA CHUTE DE SPARTE, tout comme le deviendra Baie-Saint-Paul l’an prochain dans AVANT QU’ON EXPLOSE. Dans le cas du nouveau long-métrage de Sébastien Pilote, c’est une petite ville industrielle du Saguenay-Lac-Saint-Jean qui devient pratiquement un personnage à part entière — à la fois « cul-de-sac » et « ouverture sur le monde », pour emprunter les mots de Léo (Karelle Tremblay) diminutif de Léonie.

Renonçant comme il le peut aux clichés de l’archétype d’ado rebelle, LA DISPARITION DES LUCIOLES réussit habilement à esquisser un jeune personnage dont la complexité dépasse bien vite la surface. À l’image de Marcel Lévesque dans LE VENDEUR, victime d’une tragédie individuelle qui reflétait les maux collectifs de son village, la crise adolescente de son héroïne s’inscrit dans un contexte foncièrement social. C’est autour d’un grand paradoxe que sa famille se définit : fille d’un syndicaliste exilé (Luc Picard) maintenant remplacé par un animateur de radio crasse de droite (François Papineau), Léo finit par retrouver ses repères masculins chez Steve (Pierre-Luc Brillant), un professeur de guitare solitaire dont le je-m’en-foutisme devient pour elle synonyme d’insoumission.

Bien sûr, certains paramètres du genre ne sont pas écartés. Les idées tenues à cœur par Pilote sont ici articulées au sein d’un canevas qui se veut délibérément plus accessible que ses deux films précédents. C’est donc en secondaire 5, tout près de la ligne d’arrivée, que nous retrouvons Léo, pour qui l’avenir constitue le plus vil de tous les gros mots. Le film dilue soigneusement l’espace aux lieux clés dans lesquels l’adolescente déambule quotidiennement, du casse-croûte rustique au bord de la baie en faisant quelques sauts par le sous-sol de Steve et le terrain de baseball. Les images de Michel La Veaux évitent d’emprunter le regard cynique de son protagoniste ; le Saguenay estival rayonne dans chaque plan extérieur, invoquant une beauté naturelle désarmante que Léo s’entête à ignorer.

C’est vraiment lorsque le personnage du père, Sylvain, arrive dans le portrait que LA DISPARITION DES LUCIOLES se focalise davantage. Avec des élans souvent touchants, parfois maladroits, le film se resserre sur la relation qu’entretient Léo avec les hommes de son entourage. Pilote évite judicieusement certaines décisions narratives évidentes qui auraient pu effriter l’authenticité de l’ensemble, particulièrement en ce qui concerne Steve (qui a potentiellement le double de l’âge de Léo). Les figures paternelles ne sombrent jamais dans la caricature ; Sylvain est révéré par sa fille alors que le beau-père, lui, est méprisé. On se trouve pourtant surpris lorsqu’une révélation décisive nous force à réévaluer cette dynamique familiale qui, jusque-là, semblait bien plus simple à cerner qu’elle ne l’est en réalité. Ultimement, Léo refuse de laisser ces modèles masculins la circonscrire, et c’est cette rébellion sous-jacente, bien plus que son désintérêt typiquement juvénile envers le futur, qui suscite davantage notre identification.

Au-delà de l’intelligence apparente des rapports affectifs que tisse Pilote tout au long du récit, le film procure aussi un plaisir désinvolte à suivre ainsi Léo dans son quotidien à la fois trivial et excentrique. De ses tentatives initiales (peu fructueuses) à se trouver un emploi d’été jusqu’à ses premiers quarts de travail (peu maîtrisés), sans compter ses échanges cinglants avec les adultes qu’elle côtoie, Karelle Tremblay incarne la jeune fille de région avec la même éloquence que Gilbert Sicotte dans LE VENDEUR ou Gabriel Arcand dans LE DÉMANTÈLEMENT. Le cinéaste détient assurément un don pour laisser les personnages prendre vie à travers ses comédiens, si bien que cette justesse excuse parfois certaines errances de scénario qui auraient pu être évitées. Si un montage sur SPRAWL II (MOUNTAINS BEYOND MOUNTAINS) d’Arcade Fire au milieu du film semble rehausser momentanément le rythme, on ne peut s’empêcher de ressentir la légère banalité du geste.

Malgré les occasionnels faux pas, on ne parle toutefois pas ici d’un film convenu ou complaisant. Plusieurs propositions de scénario toutes simples finissent par payer gros, surtout lors d’un dénouement où l’anodin chavire vers le poétique et où l’avenir, quoique tout aussi incertain qu’au départ, semble au moins plus lumineux. Bien plus qu’un nouvel ersatz de teen movieà la recette timidement remaniée, LA DISPARITION DES LUCIOLES rallie la lucidité sociale chère à Pilote à une forme cinématographique plus espiègle, laissant présager d’autres belles prouesses à l’horizon.

7

La Disparition des lucioles – 2018 – 96 min – Canada (Québec) – Sébastien Pilote

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