Homo Capitalisum

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27 août 2018 par Paul Landriau

Ceux qui travaillent

L’antihéros moderne par excellence, c’est ce français moyen, peu bavard, qui laisse ses actions parler à place, fonceur, fier, entêté, éduqué à la dure, mais qui ne fait pas le poids face au capitalisme sauvage. En 2001, chez Laurent Cantet, ce martyr français était poussé au mensonge insidieux, car trop séduisant ; sauver la face devant la famille, à défaut de sauver les meubles. S’emmurer dans son mutisme et garder les apparences en conservant le complet. Post-2008, la crise a bon dos et les dirigeants ne le savent que trop bien. Diviser pour mieux régner. Ainsi, chez les Dardennes, on fait rimer fin de semaine avec fin de contrat, où une Cotillard jouera malgré elle la quémandeuse auprès de ses possibles ex-collègues qui doivent choisir entre un bonus et son emploi à elle. Chez Guédiguian en 2011, près des sommets du Kilimandjaro, notre Homo Capitalisum touche les bas-fonds ; c’est qu’il s’est lui-même mis au chômage en se tirant au sort, méthode retenue par la direction pour licencier sans scrupule. La direction semble toujours pointer plus à droite. Qu’on ne s’étonne donc pas ainsi de la haine envers tout un chacun ; le nihilisme est la nouvelle hospitalité. Du haut de leur tour d’ivoire, les hautes huiles montent les travailleurs les uns contre les autres ; ainsi, ils ne remettent pas en cause le système. Jouer son emploi à la roulette russe, c’est la règle du jeu ; chez d’autres on dira que c’est LA LOI DU MARCHÉ.

De 2000 à 2018 donc, le troisième millénaire a pleinement embrassé ce capitalisme sauvage ; une nouvelle génération voit l’avenir avec pessimisme, on dit que les dettes étudiantes sont les nouvelles hypothèques — sauf que cette dernière possède un plafond. L’Homo Capitalisum a complété sa transition vers l’inhumanité. Du mensonge il passe au meurtre, avec à peine un soupçon d’hésitation, comme un vieux réflexe animal vite étouffé par les calculs absolus. Arithmétique mortelle. Les mathématiques ont éclipsé la philosophie et la morale a cédé le plancher à la valeur en bourse. Que sait-on de Frank (nom de personnage à connotation monétaire) sinon qu’en chiffres ? On apprend son âge, ses années d’expérience, les chiffres avec lesquels il conjugue son quotidien, le nombre d’enfants qu’il a (5, on ne retiendra pas leur nom à tous, et c’est ce qui est souhaité), le modèle d’iPhone que désire avoir son plus vieux, et le nombre de jambons que sa famille mangeait par année jadis dans son enfance modeste (1). Après avoir entretenu la supercherie un moment, il avoue à sa femme avoir été licencié ; l’occasion de recenser ses paiements mensuels ; 50 euros pour ceci, 1000 pour cela, l’épicerie, les assurances, les versements d’intérêts sur l’hypothèque, succession de chiffres encore et toujours, et bien peu de mots, sauf avec Mathilde, sa plus jeune, seul membre de la famille qui semble encore pouvoir résister à l’attrait des nombres toujours plus mirobolants. Se pourrait-il qu’apprendre ses tables de multiplication aboutisse en une division des sentiments ?

Les mots, plutôt rares, souvent en anglais avec les clients internationaux (anglais langue des affaires), souvent étouffés avec sa famille, souvent manquants pour passer à l’autocritique devant la psychologue qui elle, voit en lui un candidat parfaitement adapté à la réalité d’aujourd’hui. Son absence de passion semble la faire jubiler. Ces mots donc, utilisés avec parcimonie, ont un impact d’autant plus grand. C’est cette phrase assassine lancée par le fils que l’Homo Capitalisum tente de reconquérir : « On a accepté de ne pas avoir de père, mais on ne cèdera pas notre niveau de vie. » Parcourir la société comme un client qui à bord d’un appareil n’aurait connu que la première classe. Que faire quand l’avion s’écrase ?

Olivier Gourmet est sublime dans ce rôle de plus en plus compréhensif ; c’est que la stabilité d’emploi est maintenant mythe. Quelques années encore, et elle sera légende. Russbach, patient, sobre, n’en fait pas plus qu’il ne faut, tourne souvent à l’épaule ces Atlas qui tiennent le monde entier sur leur dos pour ajouter cette dose de réalisme social quasi synonyme de cette exploration des maux modernes. À trop se courber devant ces poncifs, on en vient à jouer du coude.

On ne chassera jamais tout à fait cette impression d’observer une bête en cage, tout en sachant pertinemment que nous avons plus de chance d’être la bête qu’un visiteur de ce zoo malsain. Venez mesdames et messieurs, venez les curieux, les jeunes et les plus vieux, venez admirer comment on se dépêtre de ce merdier dans lequel on nous a acculés sans aucune arrière-pensée ! Venez voir avec quelle résilience l’Homo Capitalisum trime afin de bien huiler la machine, venez voir et témoigner et applaudir tous à l’unisson les prouesses des temps modernes ! Avec une certaine cruauté, le récit place devant son protagoniste qui croyait vivre le rêve américain sa solution brevetée : une arme semi-automatique que l’une de ses progénitures rapporte de l’armée. Elle disait nous protéger des menaces extérieures, mais qu’a-t-elle pu faire face à l’invasion monétaire ? À bout de moyens, forcément financiers, mais surtout sociétaux, Frank passe la journée avec sa fille Mathilde à revisiter les éléments de la chaîne de montage qui mènent jusqu’à lui ; elle pourra ainsi terminer son rapport scolaire et le spectateur apprécier la très peu subtile leçon d’économie sociale 101. C’est le leg qu’il souhaite lui laisser, ainsi que le numéro de téléphone de sa mère « au cas où tu ne me trouves plus ». Jusqu’au bout, pour s’en sortir, s’accrocher aux chiffres. Petites fautes de goût mises à part, qui écrasent un citron déjà bien pressé, il faut reconnaître en cette énième charge contre l’appât du gain des matériaux de première qualité et une finition presque parfaite. S’il agace, ou s’il choque, c’est surtout qu’il y a de quoi déranger. Il ne faut surtout pas que cette crise devienne tolérable.

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Ceux qui travaillent – 2018 – 102 min – Suisse, Belgique – Antoine Russbach

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