Vos paupières sont lourdes

Poster un commentaire

22 juillet 2018 par Paul Landriau

Luz

Imaginez une séance de fin de soirée absolument complète pour un premier film allemand. Imaginez le penchant performatif et possessif de GRAVE. Imaginez un huis clos dans les dédales grisâtres impersonnels d’un commissariat où une jeune femme, chauffeuse de taxi, plonge dans une transe démoniaque grâce à un psychiatre en pleine possession de ses moyens. Imaginez un récit bref et intense, fascinant dès les simples crédits d’ouverture sur fond noir, car accompagnés d’une conception sonore absolument saisissante qui évoque de biais le travail de Mica Levi sur UNDER THE SKIN. Ouvrez les yeux, cessez d’imaginer, vous êtes devant LUZ, éblouissante proposition de Tilman Singer.

Un accident sur la route, une personne disparue, une conversation érotisée dans un bar, du flirt, de l’hypnose, des baisers illuminés qui provoquent bien plus que des coups de foudre ; l’abécédaire du film, tourné sur pellicule Kodak, évoque le film de détective revisité par des forces sataniques. Dans ce récit polyglotte, les personnages, tous doubles et/ou doublés, interprètent, écoutent, traduisent, analysent, devinent, tentent de faire sens des phrases prononcées. Toujours dans une position confuse, ils communiquent une étrange langue blasphématoire à travers un langage corporel idiosyncrasique. À cet effet, la multiple performance des acteurs principaux est saisissante. Jan Bluthardt, qui interprète un psychiatre aux yeux globuleux et cheveux épars prend des airs de Buffalo Bill lorsqu’il se travestira dans une scène fascinante (ne le sont-elles pas tous ?) et enfilera la robe d’une femme qui l’a contaminé plus tôt. Il possède cette force tranquille qui assoit directement son autorité. Elle sera surtout mise à l’épreuve lors de la scène de l’interrogatoire, pilier du récit, morceau anthologique où Luz (jouée par Luana Velis) recrée sous hypnose la scène qui a conduit à la disparition d’une jeune femme. Un cadeau inespéré pour une actrice, qui doit alors interpréter les différents personnages d’une autre scène, jouer avec des objets imaginaires dans jamais faire basculer la tension vers le ridicule. Velis, également à l’aise sur scène, captive totalement. Sa performance, sportive et inspirée, happe complètement.

Le récit s’accélère à ce moment et multiplie les points de vue, réels et imaginés, entre présent et passé, où chacun assume plus d’une voix. L’intrigue devient alors malléable selon les interventions de chacun, du détective trans qui envoie des ordres radio, du traducteur qui ne souhaite pas tout traduire par conviction religieuse, du psychiatre qui contrôle le chemin de la reconstitution et bien sûr de Luz qui semble possédée par bien plus qu’un contrôle hypnotique. Le montage s’en donne à cœur joie et les substitutions se multiplient. La référence initiale à GRAVE ne s’arrête pas là. L’actrice titulaire, Luana Velis, a bien des airs de Garance Marillier. Comme la Justine du film français, Velis joue ici une jeune femme lesbienne plutôt tomboy, ce qui est loin d’être anecdotique, car le film interroge les constructions sociales normalisées que requiert l’étiquette d’usage. Si l’habit ne fait pas le moine, est-ce la posture ou encore l’attitude qui détermine le sexe, l’identité ? Dans ce lieu froid et inhospitalier, on comprend la réticence à collaborer, et le psaume détourné que nous sert Luz n’a peut-être d’ancrage qu’une forme de défense.

Instruite dans une école catholique, où pour quelques centimètres de tissu manquant on vous gifle, Luz aura tôt fait d’explorer l’autre côté du jardin défendu. Baliser une expérience l’a rend invariablement séduisante. Comme elle plonge sans cesse corps et âme dans ses expériences, amoureuses et sociales, Luz deviendra le socle idéal pour les êtres malintentionnés.

Si le récit, qui se découvre par passages obliques et prend la forme d’un ruban de Möbius, reste emprunté à une tradition classique, c’est bien dans l’assurance de sa construction et l’intensité jamais flétrie de ses scènes qu’il s’élève. C’est par ces éclairages au néon, autant décor qu’outil, par ses grands angles et ses acteurs stoïques que le cinéaste réussit à capter l’attention du public. En privilégiant la pirouette subjective à l’information objective, le film entraîne le spectateur à travers un palais de miroirs juste assez déformant pour séduire et inquiéter. Il le fait dans la lumière, dévoile ses artifices sans aucune gêne, car il a totalement confiance en ses moyens. Une confiance presque naïve que permet la jeunesse, et donne lieu à un petit miracle.

Ai-je rêvé ce film ?

8

Luz – 2018 – 70 min – Allemagne – Tilman Singer

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s

sondage

%d blogueurs aiment cette page :