Les faux box-office

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6 juin 2018 par Pascal Plante

popcorn

Cette lettre ouverte a pour but de réorienter le débat sur ladite « rentabilité » des films québécois, et sur un potentiel « fossé » créé entre les cinéastes québécois et le public.

Nous comprenons l’inquiétude de monsieur Guzzo : c’est un exploitant de salle au Québec et il prêche pour sa paroisse, mais le débat est devenu si simpliste (box-office versus argent public) qu’il en est carrément devenu farfelu.

Nous croyons fermement en l’art de la conversation, alors lorsque madame Durocher demande « est-ce qu’on a le droit de trouver indécent de donner des millions pour des films qui ne seront vus que par la famille et les amis du cinéaste ? » (et qu’elle en remet une couche aujourd’hui) ou lorsqu’en récapitulatif post Gala Québec Cinéma, monsieur Dumas martèle « Boost ? Isla Blanca ? Les faux tatouages ? We’re Still Together ? Pas vu, presque pas entendu parler », ça mérite une réponse claire, dans toutes ses nuances, en tenant compte des paramètres écartés par le dialogue de sourds actuel.

Avant même d’entamer la conversation, rappelons gentiment que les films « obscurs » mentionnés ci-haut sont disponibles ici, à la portée de quelques clics, jusqu’au 10 juin.

***

Première chose à savoir : le nombre d’entrées en salle domestique n’est pas du tout le seul indicateur du « succès » d’un film, ni même du nombre de gens ayant vu un film.

  1. La télévision

Puisque la discussion actuelle est centrée sur le Gala Québec Cinéma, commençons avec un médium que 47 % des moins de quarante-cinq ans boudent, mais qui domine toutefois l’audimat chez une grande frange de la population : la télévision traditionnelle.

Prenons un exemple : en 2013, le documentaire DÉRAPAGES de Paul Arcand avait été vu à la télé par 1 816 000 spectateurs, contre 87 000 entrées en salle. 20 fois plus de gens l’ont visionné lors d’une seule projection à TVA qu’au cours de sa carrière entière sur nos salles de cinéma. Nous le mentionnons, car le Gala Québec Cinéma célèbre les films de la cuvée actuelle, qui n’ont, pour la grande majorité, pas encore atterri à la télévision, puisque cette fenêtre de diffusion arrive en queue de parcours dans la vie commerciale d’un film. Il est vrai que de présenter, lors d’un gala télévisé, une brochette de films qui, dans plusieurs cas, n’ont été accessibles en salle qu’à Montréal, Québec, et quelques autres grands centres, ça crée un fossé avec les spectateurs des régions. C’est dommage, surtout lorsqu’on se rappelle que le dernier succès-surprise du box-office québécois, LA PASSION D’AUGUSTINE, a su rejoindre ses 225 000 spectateurs grâce au succès qu’il a recueilli avec les cinémas en région. À l’inverse, nous savons que Robin Aubert a été amputé d’un auditoire considérable en étant confiné aux centres urbains, alors qu’il avait conçu LES AFFAMÉS spécifiquement pour les gens des régions.

Alors oui, un fossé s’est creusé, car les films nommés au Gala Québec Cinéma ne sont pas, pour la plupart, diffusés en salles à la grandeur du Québec et qu’ils ne sont pas (encore) présentés aux téléspectateurs sur leur médium de prédilection. Ces points seraient à repenser, peut-être, plutôt que de s’en prendre aux films nouveau-nés, en début de parcours.

Pour bien des films, quelle est-elle, la ligne de départ de ce parcours ?

  1. Les festivals de film

Eh oui, les petits lauriers qui tapissent les affiches de nos films.

Je me permets d’utiliser LES FAUX TATOUAGES comme exemple.

Lors de la première européenne au festival de Berlin, c’est près de 3 000 spectateurs qui l’ont visionné en salle lors des 4 projections publiques et des 2 projections du marché. Au prix actuel du billet de cinéma, c’est un bon 30 000 $ de box-office, ce qui représente le double de nos recettes au Québec (cet article du Journal de Montréal était d’ailleurs profondément erroné au niveau des chiffres…). À ce nombre de spectateurs, il faut ajouter les centaines de gens de l’industrie et journalistes ayant visionné le film par le biais de liens privés (screeners). Ça, ce ne sont que les retombées de Berlin. Certes, il s’agit du plus important festival auquel nous avons participé, mais le film est présentement sélectionné dans une trentaine d’autres festivals internationaux, ce qui signifie plusieurs centaines de spectateurs par apparition. Cet audimat se traduit en retombées monétaires considérables par le biais des licences de projections chargées à ces festivals étrangers.

Tout ceci est pour illustrer qu’un film comme LES FAUX TATOUAGES est beaucoup plus vu à l’étranger qu’au Québec.

Même constat avec un film comme LES AFFAMÉS, dont le succès critique et les nombreux prix en festivals n’ont pas nuit à le rendre aujourd’hui disponible à plus de 100 millions abonnés Netflix (en dehors du Canada et de quelques pays).

Est-ce triste ? Peut-être. Mais faire exister la culture québécoise au-delà de nos frontières, ça a de la valeur. Créer des ponts interculturels, ça a de la valeur.

Peut-on alors taxer les cinéastes d’utiliser les fonds publics pour créer des films destinés à l’étranger ? Avant même de répondre à cette question, rappelons qu’une production cinématographique est une PME en soit, et stimule l’économie locale en générant des dizaines et des dizaines d’emplois, et que ces salariés paient des impôts comme tout le monde, avril venu.

Quant au résultat final, et bien, l’ironie dans tout ça, c’est que malgré sa belle réception à l’international, LES FAUX TATOUAGES n’a pas du tout été « conçu » pour les Allemands, les Français, ou les Américains. Il est même très, très Québécois. Ce serait cruellement sous-estimer notre intégrité créatrice de penser que nous dévouons des années de nos vies sur chaque projet afin d’exister dans les Cannes de ce monde. Nous les visons tous, oui, car leurs sceaux d’approbation donnent des ailes à nos œuvres, mais sachant à quel point ces festivals sont contingentés (cette année, Cannes avait reçu 1906 soumissions pour la compétition officielle et n’en a gardé que 20, pour un total de chance de ~1 %), si notre valeur n’était jugée qu’à cette loterie, ce serait l’autoroute vers la dépression !

Alors, que reste-t-il si nous n’atteignons pas un festival de catégorie A et que notre box-office domestique bat de l’aile ? Fort heureusement, il y a d’autres fenêtres de diffusion :

  1. La sortie en ligne, la vidéo sur demande et la copie physique

Jadis dans les enceintes des clubs vidéo, et aujourd’hui en migration vers de multiples plateformes en ligne, nos films continuent d’exister après leur diffusion en salle.

Nous comprenons tout à fait le ressentiment de Robin Aubert par rapport à la décision de son distributeur canadien de ne pas aller de l’avant avec la sortie DVD/Blu-Ray des AFFAMÉS. Bien qu’étant sur la pente descendante, la copie physique demeure l’une des meilleures préservations de notre mémoire, car, en ligne, les films doivent se plier aux droits de suite des comédiens UDA, et doivent, après échéance, renégocier leurs licences de droits musicaux. Ces frais supplémentaires pour garder les films accessibles s’écrasent sur le dos des maisons de productions, qui doivent défrayer encore et encore pour ne pas que leurs œuvres antérieures soient rayées de la carte. Un modèle qui favorise le roulement de la nouveauté au profit de notre « je me souviens » proverbial.

Revenons une dernière fois sur le cas des AFFAMÉS, car, coup de théâtre, le distributeur sortira bel et bien un DVD et un Blu-ray. Preuve que le Gala Québec Cinéma peut générer des résultats tangibles. Cet effet d’entraînement post gala bénéficie bien plus les films qui volaient en dessous du radar, plutôt que les fameux films millionnaires, pour qui cette publicité supplémentaire n’a que très peu d’incidence. Mais des 720 000 spectateurs du Gala de dimanche dernier, quelques-uns s’aventureront vers BOOST, LA RÉSURRECTION D’HASSAN, LA PETITE FILLE QUI AIMAIT TROP LES ALLUMETTES, etc. C’en est presque drôle d’énumérer ces films dans une même phrase tant ils sont éclectiques. Que dire des magnifiques courts-métrages disponibles gratuitement (présentement à plus de 300 000 visionnements en une semaine sur la plateforme en ligne de Plein(s) Écran(s)) ? Une mine d’or de diversité thématique et stylistique. Et c’est tant mieux ! Le cinéma québécois n’est pas un « genre » en soit ; il y a de tout, pour tout le monde.

Par ailleurs, la postérité des œuvres par le biais de ces multiples plateformes est essentielle pour que les cinéastes auteurs s’inscrivent dans le temps, film après film, et entretiennent un lien avec les cinéphiles d’aujourd’hui et de demain. UN 32 AOÛT SUR TERRE de Denis Villeneuve, LA MOITIÉ GAUCHE DU FRIGO de Philippe Falardeau et tant d’autres reviennent dans la conversation à chaque nouvel opus de ces cinéastes phares. Les recettes initiales du box-office domestique n’indiquent pas de façon directement proportionnelle le succès du film dans les mois, années, décennies à venir. Le test du temps existe bel et bien. Guzzo nous martèle que si un cinéaste fait moins de 50 000 $ de box-office, il devrait être mis à carreau. Suivant sa logique (même inflation prise en compte), exit les Robert Morin, Rafaël Ouellet, Maxime Giroux, Sophie Deraspe, François Delisle, Mathieu Denis et Simon Lavoie, Denis Côté… la liste est longue. Ah, et exit la quasi-totalité des documentaires.

Plusieurs plateformes sont aujourd’hui en place pour diffuser notre cinéma.  Savez-vous qu’une importante partie de la collection de l’ONF est disponible gratuitement en ligne ? Que des distributeurs comme Les Films du 3 Mars ont leur plateforme VOD ? Que TFO a une surprenante collection de films canadiens gratuits ? Que Tou.tv regorge également de films incroyables ?

Nous vous le rappelons : jusqu’au 10 juin, vous pouvez visionner tous les films nommés au Gala Québec Cinéma ici. Pas d’excuse.

  1. Les salles… à l’international

Enfin, il n’y a pas que le Québec qui possède des salles de cinéma.

Les films sont vendus à des distributeurs étrangers, qui eux, composent avec le même combat que le nôtre : « Comment attirer les gens en salle ? »

Plusieurs pays y ont mis une volonté politique pour arriver à concurrencer les géants d’Hollywood. Avec des résultats. Les parts de marché du cinéma sud-coréen sont à plus de 50 %, et voici comment ils s’y prennent. En France, il y a des lois strictes sur l’affichage. En Chine, il y a un quota de films étrangers entrants.

La difficulté ajoutée au Québec provient du fait que nous sommes comptabilisés dans le box-office nord-américain, considéré comme le box-office domestique des États-Unis. Eux aussi se battent pour leurs recettes ! La mainmise des majors est telle qu’elle prévient depuis toujours l’instauration de quotas (comme en musique, par exemple) ou autre initiative du genre. Une solution possible ? L’éducation. Enseigner dès un jeune âge que le cinéma n’est pas qu’un exutoire : il peut aussi être un miroir. Il permet de faire vivre de profondes émotions par procuration, et, ainsi, affûter l’empathie. Le cinéma est une forme d’art qui peut nous permettre de grandir. Ça semble si facile à oublier, lorsque l’on parle de chiffres.

Mais allons au bout de nos chiffres, tiens.

Lorsque d’un côté nous louangeons des films au box-office domestique remarquable, mais qui demeurent confinés au marché québécois, et que de l’autre côté nous prenons en boucs émissaires des films au box-office domestique modeste, mais dont la principale valeur est perçue en dehors de nos frontières, nous nous retrouvons devant un faux débat. Nous plaidons aujourd’hui pour une accalmie de la rhétorique néfaste voulant que les petits joueurs n’aient pas leur place dans la mêlée. La coexistence est non seulement possible, elle est vitale pour la diversité et la richesse de notre cinéma. Encourageons la curiosité et l’ouverture.

Mais de grâce, si nous voulons jouer le jeu de la comparaison, regardons le portrait global.

Pour LES FAUX TATOUAGES, entre notre box-office domestique, nos ventes internationales, nos licences de festivals et nos revenus sur les plateformes en lignes, laissez-moi vous dire que nous nous portons très bien merci, que vous ayez entendu parler de nous, ou non.

Ah, et nous venons tout juste de conclure des ventes télé. Si vous l’avez manqué partout ailleurs, vous pourrez enfin le découvrir là, ce film obscur.

Cordialement,
Pascal Plante, cinéaste

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