Bauernfrühstück

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7 mai 2018 par Paul Landriau

Bauernfrühstück

Chaque jour la température grimpe, l’excitation également. Pour les jurys, quatrième et dernier jour de visionnement de la compétition. Salles combles systématiques, projections impeccables, films variés, cinéastes reconnaissants, personnel aux aguets. Cela dit, il fait si beau, si chaud, que l’on flâne devant le cinéma, pas trop pressé d’aller s’enfermer à l’intérieur. Il faut comprendre que le système de climatisation est en panne. Résultat : on étouffe.

La séance de 20 h prend du retard. Le deuxième court commence, un film d’animation minimaliste aux tons de gris et au design onirique. Un cheval galope dans un long couloir et passe sous une forme géométrique qui semble suinter. Au loin, un autre cheval (ou son doppelgänger ?) galope à sa rencontre. Effets stroboscopiques, saccades sonores saisissantes. Puis, le noir. Pas de générique. Attente dans la salle. Le désavantage des films expérimentaux, c’est qu’on ne sait jamais vraiment quand applaudir. Puis, les lumières s’allument, signal qu’on passe au film suivant. Applaudissements polis, confus. Attente. On introduit le troisième film, le réalisateur vient remercier le festival. Premières images, cela semble un drame sur des jeunes en banlieue. Puis, éruption vocale de l’un des organisateurs du festival : « This is not the good film!! » La parfaite série de projection prend fin. On stoppe la projection. Quelques minutes passent. On rejoue le deuxième film, celui sur les chevaux. Confusion dans la salle, rires, remarques sarcastiques. « Nowadays, every film looks the same! » Bon, peu importe, il ne dure que 5 minutes. Peut-être manquait-il la fin, ce qui expliquerait l’absence de générique ? On revient à cette séance stroboscopique. Même fin (?), même absence de résultat. On rallume les lumières. On nous explique qu’un problème de DCP empêche le film de jouer correctement. Ils vont tenter de régler le problème et pour l’instant, on passe au véritable 3e court. Pensée pour le cinéaste du court d’animation, qui n’espérait certainement pas que cela se passe ainsi.

Avec tout le retard engendré, la séance termine vers 22 h 10. Un public attend déjà impatiemment aux portes pour la séance initialement prévue à 22 h consacrée aux vidéo-clips internationaux. Dans la salle, la directrice de la programmation demande au jury de rester dans la salle. Le temps que la salle se vide, on nous explique que puisque l’on doit délibérer immédiatement après la séance (les résultats devant être envoyés maximum à 8 h le lendemain matin), nous allons revoir le film d’animation, dans une autre copie qui serait fonctionnelle. L’un des membres du jury principal s’impatiente et lui demande d’accélérer le tempo. Tension. Il faut chaud, on a tous hâte de sortir prendre l’air. Le film recommence, et cette fois la scène « stroboscopique » ne l’est pas du tout. Le film propose sa conclusion quelque 20 secondes plus tard. Applaudissement sarcastique d’une personne. Tout ça pour ça ? Évidemment, il était nécessaire de laisser la chance au film afin de le considérer avec les 52 autres de la section selon les mêmes critères, mais je ne crois pas que c’est tout à fait le dénouement que le festival prévoyait. Prise de notes et réflexion, puis direction le café-bar du coin, question de se rafraîchir la gorge et la mémoire.

Délibération de plus de deux heures avant de s’entendre. J’ai oublié déjà la moitié des films. Je dois régulièrement consulter mes notes et le catalogue pour savoir de quoi il est question. Ce premier tri mémoriel, inévitable, donne déjà une bonne indication des images que je conserverai, des films qui ont exercé un impact. Vous vous doutez sans doute combien il est difficile d’obtenir un consensus parmi une foule aussi variée et internationale, mais partout le mot se passe : quelle étrange compétition, furieusement tournée vers les œuvres radicales, expérimentales et indépendantes. À peu près aucun film de fiction « classique ». Des œuvres dans tous les formats. Un geste radical et sans aucun doute réfléchi, le festival ayant composé sa sélection à partir d’un bassin de quelque 6000 soumissions. Pour ma part, je trouve cela séduisant ; quelle inspiration de voir un festival à la confiance si grande qu’il peut se permettre une aussi grande liberté ! Me vient en tête les réflexions de Peter Bosma dans son essai FILM PROGRAMMING — CURATING FOR CINEMAS, FESTIVALS, ARCHIVES, lecture qui m’a accompagné tout au long de la semaine. Une étrange dynamique contradictoire est le métronome de tout festival : il faut d’un côté privilégier les gros noms et les valeurs sûres, afin d’attirer et de satisfaire un public, et de l’autre, mettre de l’avant des œuvres inédites, afin de les lancer et de stimuler les conversations. Un festival doit après tout établir les tendances et prédire les courants. Mon collègue Ricardo m’explique également que cette approche pointue spécifique utilisée par Oberhausen est une façon de se démarquer ; on dénote pas moins de 400 festivals de cinéma en Allemagne annuellement.

Débats et arguments se poursuivent, nous franchissons minuit sans nous en rendre compte. Aux petites heures du matin, nous textons à la responsable des jurys le film gagnant. Il faut également lui envoyer notre motivation (court texte introductif qu’on lira sur scène le lendemain) d’ici 8 h. On se retrousse les manches et on compose à trois. On révise et réduit. On essaie de capturer notre pensée en une poignée de mots précis. Ceci étant fait, l’heure est à la fête et la liberté ! Demain, nous pourrons enfin nous promener sans pression ni agenda. Le plaisir commence, mais le festival se termine. Voilà le grand drame des évènements éphémères. Direction le Festival Bar, où un DJ légendaire fait bouger les gens de tout horizon.

« Quelle heure est-il ? » me demande ma collègue Irena. « Je n’ai plus de batterie », lui répondis-je. C’était vrai de mon cellulaire et de mon corps aussi. Retour à l’hôtel, rendez-vous dans la chambre de notre collègue, il est environ quatre heures et demie. Nous envoyons par courriel notre texte au festival et à notre association. Un jury, contrairement à un cinéaste, n’est pratiquement jamais réinvité dans le même festival. Demain sera possiblement la dernière fois que je verrai Oberhausen de ma vie. Pourquoi suis-je si mélancolique ? Je semble finalement saisir le sens du terme sans équivalent français Weltschmerz, que m’a appris Ricardo : une sorte de sentiment qu’un individu ressent lorsqu’il comprend que la réalité physique ne peut satisfaire les demandes de l’esprit. Je me console ; demain, nous allons rendre un cinéaste très heureux. Je ferme les yeux.

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