Hähnchenschnitzel

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6 mai 2018 par Paul Landriau

Hähnchenschnitzel

La plus grande ironie du circuit festivalier c’est de traverser le monde afin de mieux parler à ses voisins. Inévitablement, chaque fois que je voyage, je me retrouve à conférer surtout avec mes compatriotes. Dans ce cas-ci, la représentation québécoise étant pratiquement inexistante (excepté le très beau film d’animation UNE VISITE en compétition internationale), c’est surtout in englishque j’ai discuté avec des distributeurs et cinéastes canadiens. Les deux solitudes, peut-être, mais en terra incognita, faut bien être solidaire.

Pas que j’ai quoi que ce soit contre le cinéma canadien (anglais), bien au contraire ! J’ai beaucoup à apprendre et pas grand-chose à dire. Ce qui m’angoisse, c’est plutôt le climat des réceptions mondaines, dont celle d’aujourd’hui organisé par l’ambassade du Canada en Allemagne. Enfin, pas le climat, plutôt ma propre insécurité. J’ai reçu un carton, alors je m’y pointe ; je ne m’enlèverai cependant jamais totalement de la tête le sentiment d’être un imposteur. Plus j’y pense, plus c’est ridicule : je suis ici en tant que Canadien, Québécois, cinéphile, critique, jury, programmateur.

On sert des canapés, je me repose sur celui du fond. Je partage plus d’affinités avec le DJ condamné à faire un set à bas volume. Triste image. Tant pis, je prends mon courage à deux mains, une flûte de champagne dans l’autre et je fonce, bien déterminé à rencontrer quelqu’un. Étant marié, j’ai perdu l’habitude.

Merveilleuse découverte que ces deux distributeurs canadiens, V-Tape et CFMDC, coorganisateurs de la réception, qui partageront plus tard en soirée un programme afin de présenter leur catalogue. « L’an dernier, il y avait trois programmes canadiens, mais vu que le festival a des quotas de contenu européen à respecter, nous devons partager la même séance », m’avouera la directrice exécutive du CFMDC, Lauren Howe. Elle se désole surtout du faible nombre de films canadiens projetés, et non du fait de devoir partager sa salle. Les deux organismes basés à Toronto, aux missions et catalogues similaires, ont collaboré à maintes reprises. Le CFMDC a célébré l’an dernier ses 50 ans, ce n’est pas rien. Échange de cartes d’affaires, alors que je me souviens que j’ai également un festival à promouvoir et des films à dénicher. « On s’écrit », lui promets-je.

22 h, petite salle au cinéma Lichtburg, la Star. Programme canadien. CFMDC ne présente que le premier film, laissant le reste de la séance à son collègue. Choix audacieux, et payant. (Qui me rappelle, mais c’est un peu hors sujet, le pari de Nintendo, au plus gros salon de jeu vidéo au monde il y a quelques années, de ne présenter qu’un seul jeu, le nouveau ZELDA pour la Switch. Les gamerscomprendront.) WATCHING THE DETECTIVES (2017), de Chris Kennedy, est tout simplement époustouflant. Le mieux encore, serait d’imiter la responsable du catalogue, qui a affirmé qu’il ne servait à rien de parler du film, puisqu’il est en soi assez fort. Comme les occasions de le voir se font rares, ne m’en tenez pas rigueur. Ce film récent, sur un phénomène moderne (ou plutôt, son penchant numérique), est projeté sur 16 mm. Aucune trame sonore n’accompagne l’œuvre de 35 minutes, sinon le familier roulement du projecteur. La salle est attentive, le film impose le respect.

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Boston, 2013. Des bombes viennent d’exploser au marathon. Le monde entier est choqué. Les suspects ne sont pas identifiés. Pour une poignée d’internautes ayant soif de vengeance, création sur Reddit (l’un des plus sites communautaires au monde) d’un sous-groupe dédié à l’évènement. Puisque le marathon est un évènement populaire dans une grande ville au 21e siècle, une myriade de photos et vidéos circulent. Appel à la communauté pour analyser ces photos et tenter de démasquer les terroristes. Le Far West moderne c’est des citoyens (américains ou non), branchés en permanence, étalant leur théorie instantanément, discutant, notant des photos, se consultant. Le film, de manière méthodique, nous montre, une après l’autre, des captures d’écran des commentaires, orthographe et syntaxe intactes (et donc variables à souhait), entrecoupés des photos et des zooms sur certaines parties que les usagers mettent de l’avant afin d’appuyer leurs dires. « Look at this brown guy, he is suspicious. » « This one is not looking in the same direction. » « THIS GUY IS A CREEP. »Tonalité changeante au fur et à mesure que la tension monte. La bisbille au sein de la communauté règne. Certains sont vite à condamner des gens capturés sur place, simplement parce qu’ils détonnent de la foule. D’autres confrontent ce raisonnement. D’autres écrivent des blagues de mauvais goût. Les modérateurs du forum perdent le contrôle. Le film, à force de nous montrer les mêmes images, encore et toujours, avec une flèche ici, ou un agrandi là, nous entraîne dans ce tourbillon si séduisant qui a ruiné un nombre incalculable de soirées, où l’hypertextualité si facile du web nous enchaîne à notre écran, notre jugement étant de plus en plus insensibilisé par la masse constante d’informations nouvelles.

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La conspiration a parfois des airs de fan theory, et je songe alors aux recherches de mon ami Simon Laperrière. Il faudra que je lui note ce film. Ces inventifs détectives amateurs ont un pouvoir bien réel. Le lendemain matin, le New York Post publie en une l’une des captures d’écran de deux suspects mentionnés sur le forum. Il s’avèrera plus tard qu’ils sont innocents. Les informations privées de l’un d’eux a trouvé le chemin de la sphère du web : il devra effacer ses comptes sur les médias sociaux et tenir profil bas. Parce qu’il est projeté sur 16 mm, alors qu’il aurait très bien pu être projeté numériquement (ce qui serait le réflexe logique, vu le sujet), on a l’impression d’assister, en privé, à la démonstration d’un hurluberlu dans un club underground. On a tête aussi, évidemment, le film de Zapruder sur l’assassinat de JFK (dont le cinéaste partage le nom de famille, est-ce que je deviens fou ?). Me revient alors en tête une présentation que j’ai donnée lors d’un colloque à l’Université de Montréal sur la malléabilité du temps et de la création d’univers pour certaines ruptures temporelles causées par des évènements traumatiques très forts comme justement l’assassinat de JFK ou le 11 septembre 2001. Ces internautes, avec leurs nombreuses théories divergentes et complémentaires, participent indirectement à la création d’un univers particulier à l’esthétique unique, ce film venant ajouter sa pierre à l’édifice. Autre coïncidence, les nombreux traits et flèches ajoutés aux photos trouvent écho sur les décorations murales de la salle de cinéma elle-même, où diverses lignes rouges s’entrecroisent dans un motif abstrait ! On n’y croirait pas nous-mêmes si on ne l’avait pas vu de nos yeux – le film semble prendre emprise sur la salle et nous tous. Il nous hypnotise et nous affecte psychologiquement. Je vais m’arrêter ici, j’ai l’impression déjà d’avoir sombré trop loin. Bref, un grand film.

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