Mineralwasser

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5 mai 2018 par Paul Landriau

Mineralwasser

Deuxième journée à Oberhausen ; on prend ses aises, on se balade, on se perd, on revient sur nos pas. Tant de gens s’approprient l’anglais à leur façon, on s’amuse à deviner de quel pays ils viennent avant de leur demander. On discute et l’on s’amuse, autour d’une pinte de bier fraîche à 3 euros. Évidemment, on parle de sa patrie, on fait le chauvin, on louange les cinéastes de la maison. Unanimité autour de Denis Côté, nous fûmes tous éblouis par VIC + FLO ONT VU UN OURS. Respect pour Denis Villeneuve. Amour/jalousie envers Xavier Dolan. Aucune mention de Denys Arcand. C’est une autre époque.

Pourtant, dans cette ville modeste, constante dichotomie entre l’histoire et le présent. Anciennes usines en pierre construites pour la Deuxième Guerre, jamais oubliées, jamais détruites, conservées en avertissements. La nature, elle, s’en fout, ses plantes infiltrant les briques et envahissant les murs. Des arbres partout, du vert tout autour, il fait bon vagabonder sans but précis. Des serveurs courtois, des invités honorés, des cinéphiles ô combien respectueux (personne n’ose entrer dans une salle durant un film ; à chaque générique, une poignée d’enthousiastes spectateurs se faufilent avec empressement). À l’hôtel, une vieille distributrice à cigarettes qui doit probablement servir avant tout comme objet décoratif qu’utilitaire. Un collègue sur le jury, le très érudit Ricardo Brunn, allemand, programmateur pour les festivals de Berlin et Dresden me raconte son enfance dans l’Allemagne de l’Ouest. Il a deux jeunes filles. Son conseil pour le jour où je deviendrai père : faire découvrir Miyazaki. Comme quoi, certains trucs sont universels.

Que de cafés, que d’antiquaires, que de banques ! Que d’endroits mignons et de mots beaucoup trop longs où il faut prononcer chaque lettre ! Là-dessus, le français est beaucoup plus laxiste. Ils donnent dans la précision, nous faisons de la décoration.

Au programme ce matin, une séance de la section MuVi consacrée aux vidéo-clips. Quelle étrange expérience que de se retrouver dans une salle de cinéma pour écouter l’équivalent d’une playlist YouTube ! MTV pour les bourgeois ? Ce programme, bien sûr, ferait grincer des dents n’importe quel DJ, les styles musicaux étant complètement incompatibles ; le cinéphile lui, y redécouvre un plaisir indéfinissable qui lui rappelle ses années formatrices de l’adolescence, où il semble que son choix de genre musical à embrasser est le plus primordial. Celui-ci déterminera la trame sonore de sa vie, mais également son apparence, son comportement, sa philosophie. Étrange cheminement de vie que semblent suivre tous les jeunes depuis des générations. De voir ces vidéo-clips, tous très soignés, nous amène sur une piste de réflexion ; est-ce qu’ils ont tué la comédie musicale ? Video killed the musical genre! Autrefois extrêmement populaire, central même au développement du septième art, depuis que THE JAZZ SINGER a fait courir les foules, ce genre semble dépassé, les quelques rares sorties étant avant tout plébiscités par les fans conquis d’avance. Est-ce que MTV, puis YouTube ont comblé ce désir ? Plusieurs des courts visionnés dans leur « version longue » avaient d’ailleurs de courtes introductions fictionnelles et parfois métatextuelles, avec adresse au spectateur, avant le basculement dans la chanson et le rythme, ce moment magique pour lequel on paie notre ticket pour une bonne comédie musicale. L’achat subséquent de la trame sonore de nos comédies musicales préférées n’est-il pas un indice supplémentaire de ce lien qui m’apparaît au fond évident ? Peut-être ne fais-je que ressasser des idées reçues.

Parmi les bons clips, coup de cœur pour celui de BOYS (chanson de Charli XCX) réalisé par Sarah McColgan. Il m’était familier, Olivier Bouchard en ayant dit du bien dans son Top de fin d’année, et pourtant, car ma liste de films à voir n’en finit plus de prendre de l’expansion, je ne l’avais encore jamais écouté. Faute est réparée, et la pertinence des festivals une fois de plus confirmée. Dans un registre ironique similaire, le très coloré NOBODY HANGS OUT ANYMORE, chanson et réalisation de London O’Connor. À message simpliste approche loufoque. Pari réussi.

Publication en complément par des historiens et des membres du festival d’un essai théorique sur le genre, un beau livre orangé intitulé AFTER YOUTUBE. S’il est traduit un jour, je mettrai la main dessus. Pour les germanophiles, possibilité de se le procurer à la librairie éphémère érigée par le festival dans un café en face du cinéma principal. En voilà une bonne idée qui devrait être systématiquement émulée dans chaque festival digne de ce nom. Au-delà des nombreux livres pointus offerts tant en allemand qu’en anglais — je me suis offert le très pertinent FILM PROGRAMMING de Peter Bosma dans la collection Short Cuts, une sélection de DVDs qui ne court pas les rues. Toutes les zones y sont, plusieurs filmographies disponibles, dont certains coffrets édités par l’ONF. Quand je vous dis que le Québec rayonne !

Pour l’heure, faute de pouvoir me prononcer sur les films de la compétition internationale, devoir de réserve de jury oblige, quelques brefs mots sur la section Re-selected, qui sort des archives de films marquants, afin de les projeter en pellicule, oui merci. S’il n’y a plus rien à ajouter sur NUIT ET BROUILLARD, permettez-moi de louanger l’onirique RANGIERER (1984) de Jürgen Böttcher, un fabuleux film documentaire d’observation comme on n’en fait plus, à la photographie sublime et à la mise en scène discrète. Guère de message ou d’intentions, sinon celui de magnifier le travail de ces locotracteurs, profession vouée à disparaître (le projectionniste de cette séance doit se sentir solidaire), qui très simplement, systématiquement, relient et délient les wagons des trains de marchandises arrivant à destination. L’histoire du cinéma étant intrinsèquement liée à celle de la locomotive, le cinéphile se surprendra à s’émouvoir à ce point de ce témoignage précieux. Sans toutefois s’emprisonner dans le doux confort de la nostalgie, il est parfois utile, voire capital, de se plonger dans le passé. L’exercice est toujours récompensé.

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