Les jeux permis

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8 mars 2018 par Benjamin Pelletier

charlotte a du fun

Intérieur, sex shop, jour. Charlotte, accompagnée de ses deux meilleures copines, se cherche une tenue pour bien émoustiller son amoureux. Le trio s’exalte et s’amuse devant la vaste sélection d’objets loufoques, jase de virginité et de YouPorn, se questionne sur les désirs du petit ami en question. Les personnages s’esquissent rapidement ; Mégane (Romane Denis), la rebelle bavarde, se moque amicalement d’Aube (Rose Adam), la grande timide, sur sa sexualité tardive pendant que Charlotte (Marguerite Bouchard), la « fille en couple », obsède sur ce que monsieur veut. Ou du moins, sur ce qu’il semble vouloir. Car celui-ci, apprend-on, est en fait homosexuel, plongeant ainsi notre jeune héroïne dans le célibat du jour au lendemain.

C’est donc sous coup d’échanges humoristiques bien rythmés puis infusés au Zeitgeist que commence à se tramer le récit, une quête identitaire et sexuelle qui, à défaut d’une grande originalité, sait se démarquer par son exécution. Bien plus qu’un simple AMERICAN PIE au féminin, CHARLOTTE A DU FUN s’acharne, sous son écorce narrative relativement familière, à dramatiser des enjeux présents, pertinents. Tôt dans le film, Charlotte devient confrontée aux doubles standards qu’implique inévitablement le dévoilement au grand jour de cette découverte de soi : « est-ce que je suis une salope dans le bon sens du terme ou dans le mauvais sens du terme ? », s’inquiète-t-elle. Ses deux amies, bienveillantes et compréhensives, l’encouragent dans cette excursion vers l’inconnu. Charlotte se met définitivement à avoir du fun.

La fête commence lorsque les trois adolescentes sont embauchées au Jouet Dépôt, magasin à grande surface dans lequel bossent une panoplie de futurs prétendants potentiels. Suspendu hors du temps par le noir et blanc de la caméra d’Alexis Durand-Brault, ce lieu principal devient le terrain de jeu de nos protagonistes qui sont eux-mêmes, à 17 ans, tiraillés quelque part entre la puérilité de l’enfance, l’audace aventureuse de l’adolescence et l’appel aux responsabilités de l’âge adulte. Le scénario de Catherine Léger tire tout ce qu’il peut de ce décor, autant métaphoriquement que littéralement ; c’est bien dans ces murs que Charlotte apprend à goûter, dans ses propres mots, à la « liberté ».

Plutôt que de nous offrir un traitement télévisuel bancal, la mise en scène tire une grande énergie d’un concept esthétique bien simple. Mis à part une infime poignée de champs-contrechamps, Lorain et Durand-Brault tournent en courts plans séquence sur caméra fixe, suivant les mouvements et déplacements de leurs protagonistes plutôt que de recourir à un montage plus convenu lors des échanges de dialogue. En résulte donc une réalisation épurée, mais dynamique et constamment sur le qui-vive (à l’instar de ses jeunes) ; un chassé-croisé dans lequel on sort du cadre à droite pour y revenir à gauche, où un blocking judicieusement répété laisse apparaître et réapparaître des personnages sur un trente sous. Bref, il n’y a pas que Charlotte qui s’en permet. Chaque scène laisse place à de jeunes interprètes dont la témérité devient la plus grande force du film, et les adultes (dans ce cas-ci les cinéastes, puisqu’on n’en voit pratiquement jamais à l’écran) sont déterminés à se tasser du chemin et à les laisser jouer.

Contrairement à de nombreux films du genre, il y a donc un réel souci cinématographique dans cette proposition québécoise, et c’est justement ce qui réussit partiellement à transcender les parcours routiniers qu’emprunte le récit. Trop de tournures dramatiques deviennent prévisibles même pour le spectateur le moins aguerri, incluant l’inévitable dispute entre nos trois amies durant le troisième acte qui, immanquablement, se résoudra aussi vite qu’elle fut commencée. Pour un film qui prône de front l’indépendance émotionnelle et l’importance des choix personnels, le scénario demeure souvent enchaîné sous le fléau de réflexes scénaristiques résignés. Alors que les mecs assoiffés d’AMERICAN PIE font vœu de coucher, les filles de CHARLOTTE A DU FUN finissent par faire vœu d’abstinence (clin d’œil, tu crois ?) en réaction au rapport quasi sportif que les garçons entretiennent face à leur sexualité.

Cependant, il se trouve tout de même, sous cette couche d’occasionnelle banalité, une sincérité des plus désarmantes. Face aux pressions venant des fronts masculins et féminins, Charlotte se met progressivement à s’accepter pour qui elle est, acceptant ainsi les multiples imperfections que cela implique. Elle finit par se raser les aisselles malgré les conseils de Mégane pour qui l’acte de laisser pousser ce poil est supposément libérateur. Elle se diagnostique elle-même « dépendante affective » même si, tout au long du film, elle tente aveuglément de se prouver le contraire. Aucune liberté ne peut être atteinte sans prise de conscience de soi, un constat qu’un autre conte d’adolescence récent, LADY BIRD de Greta Gerwig, avait aussi l’intelligence de mettre de l’avant. Sans nécessairement déployer la même maîtrise narrative, CHARLOTTE A DU FUN a toutefois bien plus à offrir qu’un cœur désinvolte à la bonne place, s’inscrivant en tant qu’homologue cinématographique d’un bon roman jeunesse ou d’une chanson populaire qui touche juste assez de bonnes notes pour nous faire pardonner les fausses.

6

Charlotte a du fun – 2018 – 89 min – Canada (Québec) – Sophie Lorain

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