Filmer à l’aveugle

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13 février 2018 par Paul Landriau

Certains de mes amis

Avant que l’on riposte et que l’on s’insurge et que l’on m’attaque, notez bien que le travail d’un critique n’est pas de jauger des intentions (aussi louables puissent-elles être), ou de porter jugement sur les personnes, les sujets filmés ; on critique le résultat, en soi et en contexte, mais aussi en comparaison de ce qui se fait d’autre, ici ou ailleurs. Faire un film sur ses amis, ou sur un ami pourquoi pas ? Quel est exactement ce proverbe marin qui dit qu’un ami est celui avec qui on a partagé un baril de sel ? C’est-à-dire que l’on a vécu de longues et multiples aventures avec l’autre, que l’on a surmonté sa barrière de politesse pour y découvrir l’être intime et qu’on a partagé de nombreux moments précieux.

Comment cependant présenter dans un seul film une amitié, voire sept ? Est-ce possible d’illustrer une relation qui ne se bâtit qu’avec le temps ? C’est le défi qu’annonce Catherine Martin dans son dernier documentaire, qui est tellement privé de toute saveur qu’on en vient à se rappeler Jacques Poulin qui, à la relecture, effaçait tous les adjectifs afin de diriger son récit vers l’essentiel. En résultait une lecture aisée, mais vive, qui suscite l’intérêt.

Ce qu’on aurait aimé dire que la cinéaste a ici accompli l’équivalent, sauf qu’il faut avouer que d’avoir porté tous les chapeaux (réalisatrice, « scénariste », camérawoman, productrice, mais surtout monteuse) a plutôt nui au processus. Ces sept portraits donc, d’amis, mais aussi d’artistes, d’enseignants, de philosophes du quotidien et de bons vivants, sont, lorsqu’évalués individuellement, plutôt banals et collectivement carrément ennuyeux. Car le montage (ou son absence de) ne sert pas du tout l’ensemble. On assiste, l’un après l’autre, sans aucun retour ni lien qui auraient pu créer de la poésie, des échos, des mouvements, à ces semi-reportages d’une quinzaine de minutes chacun. On en vient rapidement à faire le décompte avec un peu trop d’entrain, ce qui est bien sûr tout sauf équitable pour le dernier sujet filmé (qui est probablement d’ailleurs le plus émouvant, vous comprendrez pourquoi si vous vous aventurer jusque-là). Pire, l’amitié annoncée est bien difficile à saisir, car si certains sujets certes se dévoilent, on ne sent pas vraiment de connivence générale tant la caméra est distante, fixe, oserais-je dire, morte ? La contrainte peut libérer la création, sauf qu’elle peut également l’étouffer, lorsque poussée à l’extrême. À moins que tout ceci résulte d’un manque de volonté, d’une peur de se lancer dans le travail requis ? Si l’on rejette tous les choix de mise en scène, impossible de se planter, non ?

Dans une logique inverse, le procédé aurait pu créer quelque chose de singulier ; je suis particulièrement admirateur de l’œuvre monumentaire de Gérard Courant qui en aurait un chapitre à raconter au niveau de la contrainte. Chez lui, on décèle une vision, un plan. C’est tout le contraire ici.

Nous évoquions le montage, revenons-y. Certains plans fixes, lorsqu’un sujet regarde la caméra, muet, s’étirent jusqu’au malaise. Vous savez, lorsque vous filmez avec votre téléphone une personne qui posait, car elle croyait que vous preniez une photo, et qu’au bout d’un moment elle réalise l’erreur et se sent maladroite ? C’est un peu l’ambiance qui règne ici. On aurait aimé plus d’échange, plus d’entrain, plus d’enthousiasme. On nous sert plutôt des résumés de recherches, de philosophies, de parcours professionnels, comme ces sujets en ont probablement donné tout au long de leur vie avec des longueurs en prime. Cette scène interminable de démonstration de flûte antique dans une église aurait sans doute gagné à être captée de multiples angles, à être résumée, à être dynamisée. Comme le reste, on nous le présente en intégrale, de front, de face, sans angle, sans choix, sans risque. Au premier segment, consacré à un peintre, impossible de ne pas songer à ce proverbe anglais « I would rather watch paint dry » (je préfèrerais regarder de la peinture sécher), car c’est littéralement ce à quoi nous avons droit avant qu’il prenne parole et nous explique sa démarche, un bon quart d’heure plus tard.

L’un des sujets du film, Gabor, photographe, semble résumer le documentaire auquel il prend part lorsqu’il raconte avec nostalgie ses premiers instants avec son premier appareil photo (c’était il y a un demi-siècle) : « Je n’avais aucun plan, aucune idée… je photographiais mes amis, ma famille. » Voilà. Filmer à l’aveugle, c’est se lancer tête première dans une aventure cinématographique, avec l’intuition que l’on pourra trouver quelque chose de bon à filmer ses amis, sa famille. Encore faut-il effectuer le travail subséquent de travailler et de retourner la matière, quitte à élaguer de gros morceaux, afin de voir une thèse se pointer. J’avais envie d’apprécier une sculpture sur l’amitié, je n’ai eu droit qu’à un bloc de matière brute.

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Certains de mes amis – 2017 – 115 min – Canada (Québec) – Catherine Martin

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