Top 10 2017 de Paul Landriau

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15 janvier 2018 par Paul Landriau

Top10Paul

Voici le Top 10 d’un homme occupé.

C’est que, voyez-vous, et au risque de me répéter, j’ai vécu une année assez chargée, une année charnière dois-je bien avouer, ce qui m’a laissé moins de temps qu’espéré (n’est-ce pas toujours le cas ?) pour visionner films, parcourir festivals et coucher sur papier pensées. L’heureux et chanceux cinéphile que je suis s’est marié en septembre, a signé la programmation de la deuxième édition de Plein(s) Écran(s) — qui a cumulé 2,5 millions de visionnements, ce n’est pas rien —, a déniché un emploi chez Technicolor et a même décroché une promotion. On ajoute à cela quelques présentations, une table ronde à Regard, un devoir de Jury à Fantasia et un semblant d’entretien de ce projet magnifique qu’est Point de vues, et on comprendra que ce Top est le moins exhaustif de ceux que vous pourrez dénicher. De toute façon, on le fait moins pour parader que pour pointer le doigt sur quelques pépites, et puis tant pis si vous les connaissez déjà.

Soyez donc clément si je vous dis que parmi les rendez-vous manqués, j’aurais aimé pouvoir attraper notamment THE KILLING OF A SACRED DEER, ATOMIC BLONDE, WIND RIVER, A TAXI DRIVER, BEACH RATS, BRIGSBY BEAR, IN THIS CORNER OF THE WORLD, GERALD’S GAME, BARBARA, VISAGES, VILLAGES, 120 BATTEMENTS PAR MINUTE, LA PETITE FILLE QUI AIMAIT TROP LES ALLUMETTES, THE MEYEROWITZ STORIES (NEW AND SELECTED), MUDBOUND, SONG TO SONG, THE WORK, EX LIBRIS : NEW YORK PUBLIC LIBRARY, THREE BILLBOARDS OUTSIDE EBBING, MISSOURI, LOVELESS, THE OTHER SIDE OF HOPE, HAPPY END, WONDERSTRUCK, THELMA, HANAGATAMI, JEANNETTE: L’ENFANCE DE JEANNE D’ARC, LES GARÇONS SAUVAGES, ON THE BEACH AT NIGHT ALONE et j’en passe car il faut bien que cesse l’humiliation.

Un mot tout de même sur le grand retour de David Lynch grâce à la résurrection annoncée de TWIN PEAKS, cette œuvre singulière de Mark Frost et Lynch qui a redéfini la télévision au tournant des années 90 et qui revient donner une leçon à tout le monde, rappelant à Netflix qu’au-delà des algorithmes et du budget encore faut-il du talent et de la patience. J’ai jonglé avec l’idée de mettre le sublime épisode 8 tout au sommet de ce Top ; sauf que je n’ai pas encore terminé mon visionnement de ce grand retour. C’est qu’au lieu de la terminer en vitesse, je préfère attendre une accalmie et savourer cette saison comme il se doit, quitte à recommencer du début et revisionner les dix premiers épisodes. Cette œuvre est là pour durer, ça ne fait aucun doute ; les soubresauts entendus après une première place du Top Ten des Cahiers plus que méritée étaient sans doute le fruit de non-initiés.

Et comme le veut la tradition ici, nous ne prenons ni en compte les films ayant eu leur première mondiale avant l’année, peu importe leur sortie ici, ni en compte les films sortis après le 31 décembre que l’on aurait pu attraper avant la publication, tels PHANTOM THREAD et I, TONYA. Alors certes, c’est injuste pour PATERSON et PERSONAL SHOPPER, mais de toute façon, n’attendez pas après moi pour les voir ! Faites-vous donc un exquis double feature dès maintenant et revenez me lire plus tard.

Ces formalités derrière nous, que retiendra-t-on de ce millésime ? Avant de parler cinéma, de parler récit, il va sans dire que la vague nécessaire de dénonciation autour du mouvement #MeToo, purge éclatante du patriarcat sexiste régnant sur l’Olympe du septième art est absolument euphorisante. D’un autre côté, et je sais m’avancer en terrain dynamité, faut-il condamner les œuvres en soi ? Du moment qu’on peut mettre en contexte, faut-il boycotter les œuvres d’artistes imparfaits ? Est-ce que le nouveau film de Louis C.K., tristement intitulé I LOVE YOU DADDY sera un objet maudit à la façon du THE DAY THE CLOWN CRY CRIED de Jerry Lewis (sauf que cette fois-ci, le clown ne pleurait pas mais se masturbait ?) Je ne crois pas qu’il est de mon devoir d’indiquer à chacun ce qu’il doit ou non dénoncer, ce qu’il peut ou non apprécier. Condamner l’un, c’est en théorie les condamner tous, car où tracer la ligne ? Cependant, si 2017 marque un tournant et permet à plus de femmes d’obtenir des chances de faire entendre leur voix, alors je dis bravo, et merci.

Outre la misogynie rampante, comment ne pas écouter chaque film sous le prisme de Trump, surtout ceux d’origine américaine, qui ont connu il me semble une année cinéma particulièrement riche, ou est-ce que j’ai négligé les autres cinématographies ? Il me semble que le cinéma québécois n’a pas obtenu une fournée faste, si je m’abstiens de commenter sur les courts en général et sur le long de mon ami Pascal Plante, par tentative de neutralité.

Quelques personnes ont marqué l’année, je n’en citerai que quelques-unes ; je pense à Caleb Landry Jones, qui pourra ajouter à son curriculum vitae rien de moins que GET OUT, TWIN PEAKS : THE RETURN, AMERICAN MADE, THREE BILLBOARDS OUTSIDE EBBING, MISSOURI et THE FLORIDA PROJECT. Pas que des premiers rôles, mais avouez que ça en jette. Roger Corman des temps modernes, le puissant producteur Jason Blum semble le dernier refuge des cinéastes en manque de liberté. Si vous acceptez de garder votre budget sous les dix millions, vous faites ce que vous voulez ! Cette formule si simple et pourtant taboue nous aura permis cette année d’apprécier HAPPY DEATH DAY, CREEP 2, SPLIT et GET OUT. Je m’en voudrais également de ne pas mentionner le travail impressionnant du distributeur A24, mastodonte parmi les indépendants, qui aura livré en 12 mois LADY BIRD, THE DISASTER ARTIST, IT COMES AT NIGHT, GOOD TIME, A GHOST STORY, FREE FIRE, WOODSHOCK, THE KILLING OF A SACRED DEER et THE FLORIDA PROJECT. Son catalogue dit tout.

Finalement, puisque dix titres c’est trop peu, j’aimerais bien énumérer quelques titres supplémentaires qui pour une raison ou une autre n’ont pu se retrouver dans ce Top, mais ce n’est certainement pas faute d’intérêt : THE SHAPE OF WATER, BRAWL IN CELL BLOCK 99, THE BEGUILED, FUNNY COW, TIERE (ANIMAL), JUNGLE, WAR FOR THE PLANET OF THE APES, MOST BEAUTIFUL ISLAND, A GHOST STORY, HAVE A NICE DAY, OUR TIME WILL COME et DRIB.

Sans plus tarder ;

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10-lucky

10. LUCKY – John Carroll Lynch
L’Amérique dit adieu à l’un de ses monuments. C’est John Carroll Lynch, acteur à tout jamais associé au Zodiac Killer, merci Fincher, qui offre à Harry Dean Stanton ses derniers moments empreints d’une grâce nonchalante et d’une noblesse humble. Avec ses conversations de bar, le film répond à PATERSON, moins sexy certes, mais peut-être un brin plus sage. Les maximes tirées de l’encyclopédie qui trône au milieu du salon comme un graal font autant plus de sens lorsqu’articulées pas ce nonagénaire qui ne se laisse pas impressionner par ce jeune avocat venu assister un vieil homme ébranlé par la fuite de son fidèle Roosevelt. Cette tortue à la soif de liberté donnera lieu à une tirade à la limite risible et tout à fait émouvante par David Lynch lui-même, l’autre artiste qui a tenu les rideaux de la scène une dernière fois pour son ami et acteur favori. Lorsque Lucky quitte le film à la manière de son homonyme Luke, dur de retenir une larme pour ce cowboy qui aura marqué le paysage d’une nation.

9-Lady

9. LADY BIRD – Greta Gerwig
Triomphe à petite échelle, cette première réalisation de Greta Gerwig impressionne par son montage efficace et lyrique, par ses personnages riches et si attachants car si vrais, par la justesse du jeu de l’ensemble des comédiens, et ce en commençant pas son actrice principale, Saoirse Ronan. Récit initiatique comme on en a vu mille, et pourquoi pas ? Car quel genre n’a pas vu les itérations par centaines et les révolutions par dizaine ? Alors pour une fois, laissons à ce film tendre et espiègle à l’image de son protagoniste la chance de recevoir les éloges. Il le mérite bien.

8-Gook

8. GOOK – Justin Chon
Voici la relique perdue de la vague indie américaine du début des années 90. Justin Chon, acteur découvert grâce à TWILIGHT (il faudra un jour se résigner à admettre que cette saga cinématographique fût une véritable pépinière à talent !) signe ici son deuxième long, pamphlet enragé se déroulant à Paramount, CA durant une journée fatidique, un certain 29 août 1992. Entre l’esthétique de LA HAINE et la frénésie de DO THE RIGHT THING, Chon s’emporte et montre, à qui veut bien regarder, une réalité qui ne s’est guère améliorée depuis. Parfait complément à THE FLORIDA PROJECT (on y reviendra), le récit, s’il tourne autour de deux jeunes Américains d’origine coréenne qui opèrent tant bien que mal une shop de souliers pour dames (la véritable combine se trouvant dans la revente de baskets de luxe obtenus illégalement), le véritable cœur du film tient en cette jeune fille, Kamilla, seul personnage assez important pour mériter son propre intertitre. Cette jeune afro-américaine, interprétée avec justesse par Simone Baker, donne du zest et de l’humanité à un film qui donne parfois dans la surenchère et la caricature. Entre l’innocente jeunesse et la sérénité de l’expérience, peut-être est-ce que deux frères arriveront à tracer leur propre chemin.

7-Laissez

7. LAISSEZ BRONZER LES CADAVRES – Hélène Cattet et Bruno Forzani
Machines à images bien huilées, les infatigables Cattet et Forzani, après la romance et le cauchemar revisitent la castagne bien arrosée sous ciel d’azur. Acteurs choisis pour leur gueule magnifique (et magnifiée), échelle de plan parcourue de haut en bas — avec une préférence pour les gros plans extrêmes façon Leone —, mise en images littérales d’expressions imagées (il faut assister à cette golden shower ô combien jouissive !) et symboles sexués en Cinémascope ; il ne fait aucun doute que nous sommes ici au royaume belge de ces cinéastes aux côtés desquels Tarantino passe pour un metteur en scène sobre. Ce cinéma se vit en salles et se savoure physiquement car il sature nos sens plus que Nolan ne le fera jamais. Que certaines astuces s’épuisent (notamment le retour sisyphien à l’intertitre temporel), on peut l’admettre, et on préfère les scènes diurnes et démiurges à la seconde partie nocturne, mais n’empêche qu’on s’amuse comme un gamin et comme, on ose l’espérer, ces créateurs qui façonnent leurs films à la façon d’une bédé d’action. On y trouve également l’utilisation du cuir la plus fétichiste depuis que les sœurs Wachowski (frères à l’époque) nous offraient Trinity. Ça canarde !

6-November

6. NOVEMBER – Rainer Sarnet
De ces films qu’on ne croise qu’en festival, dont on espère un jour une sortie, ne serait-ce que pour pouvoir en discuter, il y a en tête de peloton cette fable rustique estonienne, œuvre ludique qui possède cette qualité de la narration qui captive totalement. Sarnet, puisant on suppose dans le folklore local, propose un voyage hivernal en terres désertiques, là où les esprits maléfiques, les Kratts, donnent vie aux outils et aux objets dans les parages, et où le démon peut prendre la forme d’un ami ou de la personne bien aimée. Un conte intemporel adapté d’un roman que l’on disait inadaptable ; gageons qu’en le lisant on ne pourrait pas plus déplier toutes les références et les enjeux de ce récit tentaculaire et enchanté, qui rappelle dans ses meilleurs moments la Russie mythique de l’ANDREI RUBLEV de Tarkovsky. Un film de légendes dont l’abécédaire accroche.

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5. MOTHER! – Darren Aronofsky
Qu’on s’insurge et qu’on s’exclame ; mais de quel droit, pauvre fou, oses-tu proposer un récit si vil, si idiot, si peu subtil et si vicieux ? Tu bafouais déjà Noé, voilà que tu frappes sur un genre entier ! Pour apprécier telle mascarade si grotesque, il faut nécessairement être tordu ! Ou peut-être, pour d’autres, tient-on ici la plus surprenante comédie de l’année, exploration sans complexe des dangers de la création, thérapie personnelle et exorcisation de son propre mythe ; c’est bien en m’esclaffant à tout rompre que je vis la plus controversées des œuvres de l’année, étant entouré de mes garçons d’honneur dans la capitale américaine alors que l’on fêtait, justement, ma fin de vie de garçon. Vous me direz, c’est le contexte parfait pour une œuvre qu’on ne peut que beugler, une œuvre exclamée ! Un vrai joyeux bordel, infanticide et vulgaire — qui a dit que le cinéma ne faisait plus vivre aucune émotion ?

4-Blade

4. BLADE RUNNER 2049 – Denis Villeneuve
Qu’ils étaient préparés à le détester celui-là ! On ne suit pas un film culte sans risque et Denis Villeneuve, car sa passion est sincère et son intelligence plus à démontrer, a su évité la plupart des écueils inhérents à ce genre de production, dont une nostalgie trop superficielle et une piètre justification. Non content de prolonger la découverte du monde écrit par Dick et montré par Scott, notre québécois étendard de la science-fiction moderne a plutôt multiplié les avenues de réflexions alors que son avatar replicant ou pas, figure blanche privilégiée par excellence explore sans émotions des relations et lieux froids et virtuels. Le niveau de complexité narratif et d’abondance visuel est tel qu’il était autrefois l’exclusivité des animes japonais, marquant d’un pas de (hologramme féminin) géant les avancées technologiques récentes, véritable cheval de guerre des studios d’Hollywood. Sexiste par choix, cette dystopie futuro-chic vaut le coup d’œil et une relecture ou deux. L’ennui laissera possiblement la place au culte ; ce ne serait pas la première fois.

3-Florida

3. THE FLORIDA PROJECT – Sean Baker
Après l’urgent TANGERINE, Baker persiste et signe THE FLORIDA PROJECT, le feel good movie de l’année façon ethnographie de la classe américaine pauvre vue par Moonie, cette gamine qui n’a rien demandé et qui bouillonne de vie. Combien voudront l’adopter ? Poser la question, c’est y répondre. Antépisode spirituel au magnifique AMERICAN HONEY de l’an dernier, ce récit sans fard nous montre l’Amérique dans toute sa laideur et sa poésie. Tout ce drame en arrière-plan et tous ces rêves vides en voisinage passent au-dessus de la tête d’une jeunesse qui réalisera trop tard dans quel merdier ses parents l’ont laissé. Devant cette fourmilière entretenue tant bien que mal par un gérant débordé, mais malgré tout paternel, le spectateur y trouve un regard empli de compassion et une nonchalance bienvenue pour celui qui apprécie la valeur du temps. Un baume rose fluo.

2-Good

2. GOOD TIME – Joshua et Benny Safdie
La bravoure captée sur pellicule sans aucun répit, c’est par ici et maintenant – pas le temps de s’arrêter, embarquez au vol, suivez le guide —, et c’est les frères Safdie qui commandent, pardon, ce que vous entendez ? Ah ça c’est Oneohtrix Point Never qui signe la b.o. de l’année (avec Michael Giaccino quand même, mais ça c’est une autre histoire)… je m’égare, que disais-je ? Ah oui, cette virée frénétique, caméra épaule, Robert Pattinson bleaché et diamant à l’oreille (deuxième protagoniste de mon Top diplômé de l’école TWILIGHT, décidément), à travers Brooklyn et combines, on s’en sort on s’en tire, souvent en manipulant — faut bien improviser ! – les plus faibles à coup de mensonges éhontés afin de protéger son frangin, c’est qu’il est un peu lent voyez-vous, pas retardé, lent c’est tout, bref vous l’aurez compris cette virée new-yorkaise électrifiée soit vous êtes in soit vous êtes out mais là on n’a plus le temps de discuter. Alors, t’embarques ?

1-Call

1. CALL ME BY YOUR NAME – Luca Guadagnino
Si tant de films marquants parlent de l’ici et de maintenant, un seul film en dehors du temps, incroyablement simple et si parfaitement maîtrisé ; une histoire d’amour et de découverte, de murmures, de petits gestes, du soleil qui brûle et de la passion qui s’éveille, aura su séduire avec tant d’ampleur le cinéphile que je suis. C’est qu’en plus d’Armie Hammer, qui devient automatiquement une icône qui fera déclencher d’innombrables pubertés, de Timothée Chalamet, pour toujours un ingénu immaculé, d’Esther Garrel, vulnérable copine qui se contente d’accepter les mouvances de cet été, il y a Michael Stuhlbarg, clé de voute et père idéal qui vous fera fondre. Cet été italien sera l’été de tous les souvenirs et de toutes les tendresses ; un paradis sur terre où les atrocités du monde contemporain sont évacuées, où la sexualité se déguste comme le jus d’un fruit mur, où les paysages se parcourent sans presse, livre à la main, où plus rien n’a de sens que ce qui est futile. C’est limpide et clair, chaud à en marquer les victimes. Le film duquel on ne veut plus s’échapper ; le cinéma qui fait fantasmer.

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