Faut que ça fasse mal

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30 septembre 2017 par Olivier Bouchard

Rocco

Après s’être intéressés au ballet de l’opéra de Paris, les cinéastes Thierry Demaizière et Alban Teurlai tournent leur caméra vers le porno en faisant le portrait de Rocco Siffredi. Le contraste fait sourire, alors que certains plus poussifs y verront même une similarité dans ce travail des corps. Sauf que ROCCO, le film, ne s’intéresse pas tellement à l’industrie ni même à ses performeurs, mais seulement à la légende Rocco, la personne, prétendant à présenter un portrait complet, pour le meilleur et pour le pire. Sauf qu’en tant que portrait, le film est définitivement incomplet, et s’ajoute à la pile d’œuvres qui proposent un regard valable, parce que trop rare, sur l’industrie pornographique, sans toutefois être capable de jongler avec ses contradictions.

Siffredi mène le documentaire par le nez. Décidant qu’il est temps d’essayer de mettre fin à sa fructueuse carrière — pour une deuxième fois, son premier arrêt ayant été de courte durée — le pornographe utilise le documentaire comme ultime confession. L’exercice devient alors rapidement complaisant. Sans simplifier la vie du personnage, il se présente lui-même comme une fiction plutôt qu’une réalité, sa propension à traiter sa dépendance au sexe comme le levier de son misérabilisme énerve rapidement. De plus, pour autant qu’il présente sa sexualité comme une bénédiction qui devient tout aussi souvent un fardeau, Siffredi semble frileux lorsqu’il est temps d’explorer ses vraies angoisses par rapport à celle-ci. Il les nomme, au mieux, sans vouloir trop épiloguer, de peur d’égratigner son mythe.

Malheureusement, le documentaire le suit dans sa complaisance. En voulant faire le travail admirable — et réussi — de donner une parole à une figure controversée, les cinéastes n’y apportent pas de contrepoids.

L’industrie pornographique vient avec son lot de problématiques et, sans donner raison aux bien-pensants qui ne voient dans cette industrie qu’un divertissement dégénéré, la violence sexuelle qui y prolifère est en tête de liste. Siffredi, sur ce point, vient avec nombre d’accusations. Si on ne cherche pas à faire le procès du personnage, le film évoque de loin ces accusations sans chercher à les clarifier, l’absolue légèreté avec laquelle celles-ci sont évoquées semble déplacée. Dans des passages d’une curieuse superficialité, des actrices évoquent avoir été averties contre le fait de tourner avec Rocco. « Il te tuera », dit l’une, se rappelant le conseil qu’elle a reçu. En décidant de se concentrer presque exclusivement sur la parole de Siffredi, Demaizière et Teurlai s’empêchent d’explorer ce que leur personnage peut représenter pour les autres. Lorsque plus tard, les cinéastes documentent la dernière scène de Siffredi où il joue avec James Deen (lui-même accusé de multiples viols par plusieurs actrices et ex-compagnes), on est en droit de se demander si les documentaristes ne ferment pas les yeux face à la réalité qu’ils filment. Peut-être les sujets savent détourner le regard des cinéastes, ce sont des acteurs après tout, mais alors il est désolant de voir le documentaire donner une parole qu’à ceux qui sont déjà en contrôle de leur image.

Pour autant, involontairement ou non, le documentaire expose sans jugement une des zones grises de l’industrie. Siffredi a beau se présenter comme une figure qui, s’il filme une sexualité violente, respecte les limites des actrices avec qui il travaille, le tout n’est pas si facilement défini. Dans un commentaire qui fait grincer des dents, mais qui représente que trop bien la normalisation de l’industrie, Rocco affirme à une actrice que ses chances de réussite sont réduites si elle n’est pas prête à tourner des scènes de pénétration anale.

Dans une beauté toute relative, le plus beau passage du film exprime parfaitement cette problématique. Se préparant à tourner sa première et seule scène avec lui, l’actrice Abella Danger, déjà reconnue pour repousser les limites de sa propre sexualité — elle évoque avoir laissé James Deen lui uriner dans la bouche un peu plus tôt —, répond à Rocco lui demandant où se trouve ses limites qu’elle n’en a tout simplement pas. Rocco lui enfonce alors la main dans la gueule pour tester sa résistance à un réflexe nauséeux. Avec une attitude défiante, l’actrice surprend tout le monde par sa performance, jusqu’au caméraman de Rocco, son cousin, qui s’exclame de voir des larmes couler des yeux de celle-ci.

Loin de moi l’idée de faire le procès d’intentions d’Abella Danger. Sans tomber dans la même naïveté infantile du caméraman qui malgré son expérience semble tout nouveau au porno, la capacité physique de l’actrice à ne pas vomir avec la moitié d’un poing au fond de la gueule m’impressionne autant que celle d’Anthony Hopkins à ne pas cligner des yeux dans un gros plan continu (pour SILENCE OF THE LAMBS). Seulement, considérant que c’est une star du porno, il devient impossible de savoir d’où vient son intention. Son consentement à ce genre de domination sexuelle provient-il d’un réel désir de surpasser ses propres limites, d’une totale indifférence ou d’un choix de carrière calculé ? Au mieux, on ne peut qu’accepter ce qu’elle affirme présentement et rester à l’affut si le discours change plus tard. Dans une industrie définie par les prouesses sexuelles, la notion de consentement devient floue, car intrinsèquement liée au succès, ce que le film expose adroitement.

D’ailleurs, pour en revenir à ce caméraman.

Gabriele Galetta présente son propre cas d’étude. Alors que le film reste très respectueux, voire admiratif face à son sujet principal, il n’a aucun problème à faire de Galetta une grande farce. Acteur raté parce qu’impuissant face à la caméra, sa carrière est sauvée par Siffredi qui lui permet de filmer ses scènes. Pour autant que Siffredi reste composé en tout temps et contrôle parfaitement son image, Galetta apparaît comme un enfant imprévisible et incompétent dans un univers qui le dépasse. Se présentant comme quelqu’un de gentillet, Galetta est pourtant prompt à des colères imprévisibles et infantiles lorsque les choses ne vont pas comme il veut ou lorsque sa sexualité est remise en cause. Dans la dynamique burlesque entre les deux, l’homme à la sexualité débordante face à l’impuissant, une sorte de thèse se profile : ce dernier semble beaucoup plus dangereux. Face à ses échecs, Galetta est prompt à une violence incontrôlée alors que Siffredi ne le serait pas.

Tout ceci n’est toutefois que du cinéma. Les cinéastes créent une opposition dans leur montage et s’il n’y a peut-être pas là un effet délibéré, la réalité peut tout aussi bien être ailleurs. Le mythe de Rocco Siffredi reste ici un mythe. Toutes les fissures à l’emblème Siffredi que Demaizière et Teurlai se permettent d’exposer ne servent au final que de légitimer le monument qu’il représente dans la pornographie. Par le fait même, c’est un portrait incomplet. Alors que la pornographie ne fait que gagner en présence dans notre société, devenant qu’on le veuille ou non une facette à baliser de l’éducation sexuelle de plusieurs, il est important plus que jamais de l’étudier dans son ensemble. ROCCO pousse légèrement une porte déjà entrouverte, mais, finalement, reste bien loin de l’étude complète nécessaire d’une telle figure et de l’industrie dans son ensemble.

5

Rocco – 2016 – 105 min – France – Thierry Demaizière et Alban Teurlai

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