L’art de la guerre

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25 juillet 2017 par Benjamin Pelletier

Dunkirk

Nous sommes transportés ailleurs dès les premiers instants. Dans une ville fantôme, des soldats britanniques marchent le long d’une rue déserte, une pluie de cartes de propagande allemande lisant « WE SURROUND YOU » leur tombant tranquillement sur la tête. L’un d’entre eux s’arrête pour y lire le contenu. En dépit du danger potentiel imminent, celui-ci s’approche du rebord de la fenêtre d’une maison et, non sans rappeler Jean Gabin dans LE JOUR SE LÈVE de Marcel Carné, s’apprête à glisser une cigarette entre ses lèvres lorsque des coups de feu ennemis se mettent à retentir. La caméra de Hoyte van Hoytema suit la fuite des soldats avec doses égales de frénésie et de lucidité jusqu’à ce qu’on se rende compte, bien vite, qu’il ne reste plus qu’un soldat. Un jeune homme, à peine majeur, qu’on continuera d’accompagner durant plusieurs minutes jusqu’à son arrivée à la plage de Dunkerque, là où des centaines de milliers d’autres hommes vivront des épreuves similaires.

Ce prologue intense mais patient, presque entièrement dépouillé de dialogues et misant sur une tension immédiate, est fort apprécié de la part de Christopher Nolan, cinéaste qui a parfois été critiqué (avec raison) pour le déploiement souvent lourdaud et bavard de ses récits. Une attention particulière portée aux objets nous ramène à la simplicité poignante des scènes d’ouverture de FOLLOWING et de MEMENTO. L’action est catapultée sans besoin d’être conjointement expliquée. On se dit qu’après tout, on est peut-être en présence d’un nouveau Nolan, un réalisateur qui après avoir atteint et même dépassé les limites acceptables de sa démarche narrative en 2014 avec INTERSTELLAR, a peut-être décidé de réviser ses méthodes et de repartir à neuf.

Il s’agissait bien d’un très gros « peut-être ». Peu après notre arrivée sur la plage, le cinéaste ne perd pas de temps à établir les bases de son nouveau pseudo tour de magie. Des intertitres nous laissent savoir que le film se déroule sur trois niveaux d’action simultanés, chacun doté de sa propre rythmique temporelle. Surprise, surprise ? Malgré la force de frappe de plusieurs scènes individuelles, il devient de plus en plus évident que DUNKIRK n’est ultimement rien d’autre que l’esclave de son concept central, un dispositif narratif familier que le cinéaste s’acharne à peaufiner et à refiler au spectateur de film en film.

Dans ce cas-ci, c’est la bataille de Dunkerque filmée à la fois dans les airs, sur mer et sur terre. Tout comme dans INCEPTION et INTERSTELLAR, chaque moment déterminant du plus haut niveau d’action (dans ce cas-ci, le conflit aérien) engendre des retombées exponentiellement considérables sur celui d’en dessous. L’idée que quelques hommes à bord d’avions de guerre ont un rôle capital à jouer dans la survie de près de 400 000 hommes sur la plage en est une toute simple, belle et efficace ; toutefois, avions-nous besoin des pirouettes narratives de Nolan pour nous le faire réaliser ? Est-il nécessaire de revoir le même bateau couler trois fois pour comprendre l’enjeu dramatique au cœur de l’évacuation de Dunkerque ?

Cette fixation conceptuelle de Nolan, qui s’est véritablement cristallisée dans INCEPTION, mais qui a vu naissance dans THE DARK KNIGHT et sa pléthore de personnages, pousse DUNKIRK à bâtir toute sa puissance d’engagement sur le montage alterné. Alors que les films précédents l’utilisaient (dans plusieurs cas, à gros coup de marteau) lors des sommets dramatiques, ce nouveau film se veut littéralement comme un climax étiré de long en large, cherchant à capturer l’intensité de ces moments de grandeur durant 106 minutes. L’effet devient contre-productif puisqu’aussitôt le spectateur investi dans une scène, on s’entête à l’entrecouper avec celle d’avant, puis la prochaine, et ainsi de suite. On se met à regretter la virtuosité des premières minutes, où Nolan s’attardait justement à la richesse des détails visuels de son environnement et bâtissait la tension à partir de ceux-ci.

Nolan dit s’être inspiré notamment de Bresson, Clouzot et d’autres maîtres classiques qui arrivaient à bâtir des univers complets à partir des détails les plus subtils, mais le cinéaste n’affiche ni la persistance ni la minutie de ceux-ci. Une scène en particulier arrive peut-être à la hauteur de ces influences, ce passage insoutenable où des soldats, pris à l’intérieur d’un petit bateau, deviennent piégés entre la menace extérieure des coups de feu et la menace intérieure d’un potentiel espion. Le conflit humain s’entremêle aux plans répétés de la coque perforée, chaque retour laissant paraître encore plus de trous de balle. À la menace humaine s’ajoute la menace naturelle alors que les trous laissent entrer l’eau de la marée, qui monte en accord avec la tension. Autrement, DUNKIRK s’acharne trop longuement à une forme de chaos anonyme, cherchant à recréer le plus viscéralement possible le côté aléatoire et déconcertant de la guerre sans jamais fournir le niveau de chaleur humaine nécessaire pour se dissocier d’une mécanique purement spectaculaire.

Ceci dit, le film nous montre au moins que Nolan est plus à l’aise que jamais aux reines d’une production d’une telle envergure, la richesse incandescente de la pellicule 70 mm se mariant parfaitement aux compositions chargées de Van Hoytema. Si la faiblesse d’un THE DARK KNIGHT RISES ou d’un INTERSTELLAR, par exemple, découlait du fait que Nolan avait du mal à conserver la cohérence impeccable de ses films plus modestes, DUNKIRK a la vertu d’être beaucoup plus concis. Nolan sait reconnaître une bonne histoire, n’empêche qu’il n’a pas toujours été le metteur en scène le plus habile. Comme l’a si bien fait remarquer David Bordwell, il a longtemps été l’équivalent cinématographique d’un excellent auteur qui n’aurait cependant pas la plus belle des proses. Naturellement intuitif et hyper efficace depuis ses premiers courts-métrages, Nolan filme sans shot list, planifiant ainsi la construction visuelle de ses scènes un peu sur le tas, comme on dit. Résultat : plusieurs de ses superproductions en souffrent par moments, et sa filmographie nous montre qu’il n’est pas un réalisateur d’action né ; il a dû le devenir. Beaucoup d’images saisissantes de DUNKIRK mettent en évidence le bout de chemin que le réalisateur a parcouru pour parvenir à capturer cette histoire, même si le résultat final n’arrive pas à concilier l’effet de ses moments individuels.

Cependant, Nolan ne semble pas avoir la prétention d’offrir quelque chose de métaphysique ou même de vouloir transcender les messages typiques du cinéma de guerre, ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi. Une des scènes du dénouement du film, celle où l’on aperçoit le personnage de Tom Hardy pour la dernière fois, constitue un moment génial et minimaliste d’héroïsme muet ; ce serait un passage d’anthologie s’il avait fait partie d’un meilleur film. DUNKIRK restera plutôt dans les annales du genre pour son innovation technique et son hyperréalisme (combien de fois liront-ont le mot « immersif » dans les critiques écrites sur le film ?), jusqu’à ce qu’une autre œuvre encore plus impressionnante, encore plus visionnaire, encore plus « ci » ou « ça », nous fasse lentement mais sûrement oublier la précédente. Tel est le destin de cette nouvelle proposition, un objet initialement fascinant, mais vite frustrant dont les ficelles narratives demeurent tellement visibles qu’elles en deviennent oppressantes, un amas d’obus qui n’atteint jamais vraiment la cible.

Ce qui manque plus que tout, au fond, c’est une présence de chair et de sang, non pas littérale (puisque l’absence de violence graphique inutile fait du bien), mais bien figurative. Une profonde froideur émane non seulement de DUNKIRK mais de ses quelques films précédents, comme si Nolan représentait sans cesse une idée des êtres humains sans être capable d’en filmer des vrais. Mark Rylance et Tom Hardy sont certes des acteurs versatiles et talentueux, mais ils incarnent ici des figures nobles sans réelle dimension. Certains diront à tort que Kubrick, le cinéaste auquel Nolan est inexplicablement comparé à tout bout de champ, est aussi un réalisateur antipathique, calculateur, dénué d’émotion. Pourtant, DUNKIRK n’a ni le courage d’inclure un réel moment de pathos assumé digne de la finale de PATHS OF GLORY ni la volonté d’inclure une réflexion sous-jacente perturbante sur l’humanité comme le fait FULL METAL JACKET. Nolan se rapproche peut-être davantage d’un Spielberg dans ses intentions, mais son inhabileté à pleinement rallier les drames personnels aux drames collectifs nous fait réaliser à quel point seuls les grands réussissent à y parvenir. Un film d’été hollywoodien avec de la tête et du cœur, c’est à chérir. DUNKIRK n’en est malheureusement pas un.

5

Dunkirk – 2017 – 106 min – Royaume-Uni, Pays-Bas, France, États-Unis – Christopher Nolan

Une réflexion sur “L’art de la guerre

  1. MarionRusty dit :

    Je pense que cette froideur est voulue, tant pour nous mettre à la place des soldats que pour ajouter cette tension rythmée par Zimmer. Et je trouve beaucoup de Bresson dans ce film.

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