La Solitude

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18 mai 2017 par Olivier Bouchard

Hot Girls Wanted - Turned On

Suite au long-métrage documentaire Netflix HOT GIRLS WANTED, le sous-titré TURNED ON entend exposer de quelles façons les nouvelles technologies ont changé notre rapport à la sexualité et aux relations amoureuses, en s’intéressant principalement aux industries pornographiques, mais aussi à l’omniprésence des téléphones intelligents dans nos interactions sociales. D’emblée, en ouvrant la thèse sur la possibilité affirmée d’être ouvertement féministe dans les industries pornographiques en consacrant son premier épisode sur des réalisatrices du milieu, TURNED ON approche son sujet en évoquant rapidement la question du genre. Non seulement le sujet a sa valeur, il est carrément nécessaire. Erika Lust, l’une des réalisatrices présentées dans le premier épisode l’exprime : on ne peut nier que la pornographie fait aujourd’hui partie intégrante de l’éducation sexuelle. Pour autant, la série oublie aussitôt cette question et s’attarde à ses sujets sans ligne directrice claire, se contentant de leur importance apparente pour justifier son existence.

Déjà, la singularité des approches par rapport à chacun des sujets, peut-être faute du traitement épisodique, crée son lot de problème. Le thème unifiant les épisodes étant très vague, TURNED ON peine à joindre ses sujets sous une réelle problématique et crée par le fait même de fausses équivalences. Si l’industrie pornographique représente le point de départ, la série s’attarde aussi aux applications de rencontre et même, dans son dernier épisode, à l’utilisation des réseaux sociaux. Si cette première influence certainement l’utilisation que certains font de ces derniers, en isolant ainsi chacun de ses épisodes, TURNED ON ne traite pas de ces connexions, mais ne fait que les placer sous le vague couvert de l’influence de la technologie sur les relations sexuelles. De toute façon trop arrêtée à chacun de ses sujets, la série rate foncièrement les causes sociales et humaines qui créent les problématiques de chacun de ses épisodes et, en fin de compte, ce qui les aurait réellement unis dans une même idée.

Si chacun des épisodes pouvait donner lieu à sa propre déconstruction, je ne m’en permettrai qu’une seule : il nous est présenté la vie d’un homme dans la quarantaine qui enchaîne les relations passagères grâce aux applications Tinder et Bumble. Avec très peu de respect pour ses partenaires, il les laisse tomber dès que le moindre problème apparaît. Confronté en fin d’épisode à l’une des femmes qu’il a laissé tomber, celui-ci se ravise enfin : son attitude consommatrice face à l’amour ne fait que blesser les autres, il doit s’engager plus sérieusement. L’amour romantique est sauf. Fin.

Passé le caractère bienpensant de cet épisode et son esthétique issue d’une téléréalité, TURNED ON prétend implicitement que les applications de rencontre sont la cause d’une mentalité qui pousse à voir les relations humaines par un rapport de consommation et, à première vue, on ne saurait la contredire. Ces applications se vantent effectivement de possibilités nombreuses, hors du hasard des rencontres sociales, facilitant le type de comportement évoqué ici. Sauf que n’ayant qu’un seul intervenant face à son sujet, la série limite son discours à l’anecdote. Si les applications facilitent certains types de comportements relationnels, elles ne peuvent se limiter à ceux-ci que grâce aux personnes qui les utilisent. Les règles arbitraires sur lesquelles elles sont construites répondent à des standards sociaux néfastes qui les précèdent, les applications s’y conformant par effort de normalisation pour attirer un plus grand nombre d’utilisateurs. Rien n’empêche de les transgresser.

L’homme évoque rapidement la solitude dont il souffrait avant de s’être trouvé une méthode pour ses rencontres qu’il vante fièrement. Par le fait même, il parle du réel problème auquel cette série ne fait que s’intéresser sommairement. Les standards relationnels, les rôles prédéterminés hommes/femmes et les attentes amoureuses socialement établies ne sont pas adaptés pour tous et ne permettent pas toujours d’établir des relations saines entre les personnes. Le code est trop strict et, si certains y trouvent leur compte, ceux et celles qui n’y adhèrent pas risquent la solitude.

Parce que ces applications, tout comme la pornographie, font leur commerce sur la solitude des gens, elles ne gagnent pas à remettre en cause les standards dont elles sont issues. Toutefois, il est possible de voir au-delà de ces limites. C’est ce que réussissent, par exemple, ceux et celles qui trouvent des relations significatives à partir d’applications. C’est également ce que s’efforcent de faire les studios travaillant une pornographie féministe. Que cela vienne de l’individu ou de l’industrie même, les technologies ne sont pas une fin en soi.

Pourtant sur la bonne piste lors des premières minutes (les rôles du masculin actif versus un féminin passif étant alors remis en cause), TURNED ON perd de vue les problèmes qu’elle entend déconstruire en adoptant un caractère réactionnaire face aux nouvelles technologies. Au mieux, la série ne traite des problèmes relationnels qu’en surface. Dans ses pires moments par contre, elle réaffirme des standards sociaux restrictifs. Notamment dans sa représentation très prude de sujets qui ne gagneraient qu’à être présentés crument ; n’allant jamais plus loin que de présenter des seins à l’écran pour conserver sa bonne morale, la série réitère une vision du genre essentialiste où le corps féminin est plus aisément sexualisé que le corps masculin. Dans ces rôles prédéfinis se trouve un vrai problème qui mérite sa déconstruction, mais TURNED ON saute trop promptement sur la défense de relations standards versus celles possibles grâce aux technologies pour trouver de réelles solutions. Alors que les relations humaines se redéfinissent, le traitement et les idées de la série sont trop peu subversifs pour offrir des alternatives valables.

En jugeant les relations rapides comme invalides au profit de l’amour romantique, en voyant dans l’obsession d’un homme pour une camgirl une prison affective qu’il s’est construite lui-même, en répétant sans cesse le caractère surnaturel de la pornographie, TURNED ON oublie le caractère fonctionnel des réalités qu’elle décrie. Celles-ci représentent parfois des alternatives, certainement insatisfaisantes, mais nécessaires à plusieurs, aux manques affectifs et sexuels vécus par ceux et celles qui ne trouvent pas et ne peuvent peut-être pas trouver leur compte dans les normes sociales. En évitant de s’attarder à l’infinie solitude qui pousse plusieurs à adopter des comportements aux allures parfois malsaines, TURNED ON, malgré de bonnes intentions, est carrément dépassée par son sujet.

Hot Girls Wanted: Turned On – 2017 – 6 épisodes (41 à 58 min) – États-Unis – Jill Bauer, Ronna Gradus et Rashida Jones

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