Côté B

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12 avril 2017 par Benjamin Pelletier

Song to Song

Il fut une époque, il n’y a pas si longtemps de ça, où la réputation de Terrence Malick le précédait. Talent et singularité de visionnaire à part, on a longtemps placé une auréole au-dessus du cinéaste en raison d’une filmographie clairsemée de quelques chefs-d’œuvre, un total de cinq films en trente-huit ans si l’on se rend jusqu’à THE TREE OF LIFE. Généralement, ou bien on apprécie leur grand déploiement, les idées philosophiques explicitement étudiées, la juxtaposition poétique des images — ou bien on se lasse des incessantes bifurcations narratives, de l’approche évasive aux personnages, de la « prétention » qui émane de son aspiration au sublime. Au-delà du « j’aime ou j’aime pas », toutefois, c’est l’absence totale de compromis qui fascine le plus chez Malick, cette capacité à produire expérimentation après expérimentation au sein d’une industrie qui tente plus que jamais de limiter la prise de risques et la variance des paris incertains.

Bien sûr, cette capacité avait ses limites, raison pourquoi le réalisateur mythique a si peu travaillé à Hollywood durant toutes ces décennies. Du moins, jusqu’à récemment. Son dernier opus d’une quasi-trilogie, SONG TO SONG, quatrième film de fiction en sept ans (en plus du documentaire VOYAGE OF TIME, inédit à Montréal), ressort les mêmes thèmes précédemment explorés dans TO THE WONDER et KNIGHT OF CUPS : l’euphorie illusoire du succès commercial, la difficulté à connecter affectivement dans le monde contemporain, les vertus simples de la nature versus la confusion de la jungle urbaine. Si ma formulation de ces prémisses thématiques semble plutôt clichée, voire niaise, c’est bien parce que les idées présentées à l’écran le sont tout autant. Recyclage bien plus que remodelage, SONG TO SONG déçoit par sa complaisance et transforme les mécanismes cinématographiques de prédilection de son auteur en simples formules.

Ryan Gosling, Rooney Mara et Michael Fassbender incarnent (ou désincarnent ?) de beaux jeunes gens de la scène musicale d’Austin, Texas, un milieu tout aussi superficiel et avare que l’était le Hollywood de KNIGHT OF CUPS. Un peu plus structuré que ce dernier sans en être moins elliptique, SONG TO SONG atteint finalement les limites stylistiques dont les derniers films du réalisateur s’approchaient dangereusement. Le regard encore rivé sur de jeunes créateurs et leurs questionnements amoureux/professionnels, accompagnés de leurs états d’âme transmis via narration ennuyeuse frôlant le narcissisme, Malick frappe le mur, incapable de convaincre le spectateur de la nécessité de ce nouveau projet. Aurait-on mieux aimé SONG TO SONG s’il était sorti en salles avant KNIGHT OF CUPS ? Ce n’est pas impossible, mais dans le contexte d’une carrière fascinante et de ses récents détours, il est difficile de ne pas rester sur sa faim.

Comme à l’habitude, il y a beaucoup de beaux moments individuels à trouver ici. Autrefois l’un des plus habiles sculpteurs de pellicule, Malick s’amuse plus que jamais à utiliser différents formats numériques et à changer son « look » de scène en scène. Austin et ses festivals vibrent à l’écran, les interprètes s’y immisçant splendidement. Toujours fidèle à ses tendances impressionnistes, le cinéaste relaie audacieusement entre extraits du MÉNILMONTANT de Dimitri Kirsanoff et plans sous-marins style GoPro, par exemple. Mais même en ressentant cette présence d’un artiste encore en amour avec l’image et ses possibilités plastiques, rarement est-il possible de s’accrocher émotionnellement à ce qu’on nous lance. D’autres réflexes esthétiques sont maintenant devenus familiers et lassants ; ballets de couples se fuyant dans le cadre en grand-angulaire, surabondance d’images architecturales, plans de Steadicam hyperactifs. L’émergence excitante d’un style distinctif a régressé jusqu’à la trivialité d’une marque de commerce.

Sans nécessairement affirmer que les personnages découlent de la caricature (difficile de rivaliser avec toutes les conquêtes de Christian Bale dans KNIGHT OF CUPS), reste que Malick nous a rarement livré de protagonistes moins intrigants. Un peu à l’instar de Sebastian dans LA LA LAND, Gosling joue un jeune musicien déchiré entre ses aspirations artistiques et les demandes du marché. Le personnage de Rooney Mara, indécise entre la pureté de Gosling et la notoriété d’un producteur (Michael Fassbender), devient probablement la figure la plus intéressante de ce triangle amoureux. Quant à Natalie Portman, on oublie rapidement sa présence. Hormis une scène surprenante où elle réalise des choses sur elle-même et son entourage en s’entretenant avec une travailleuse du sexe, le film n’offre que très peu à son égard. Certains diront que « les films se répondent », qu’un Malick, de toute façon, c’est d’abord et avant tout une odyssée sensorielle ou un poème visuel. Beaucoup, nous soupçonnons, resteront indifférents devant le manque de profondeur de l’ensemble, surtout ceux qui ont tant été interpellés par l’œuvre en son entier depuis BADLANDS.

Devant l’épilogue, moment presque obligatoire où Gosling et Mara quittent le milieu musical pour la simplicité de la campagne texane, on a presque l’impression d’assister à une compilation paresseuse des thèmes malickiens aménagée par un fan et non par l’auteur lui-même. Cette étrange fin heureuse dans laquelle les personnages retournent immanquablement vers l’idée rousseauiste d’homme naturel, concept que Malick tient à cœur durant toute sa carrière puis particulièrement dans THE NEW WORLD, n’a ultimement pas plus d’effet qu’un slogan contreplaqué. Au final, il nous reste donc plus grand-chose sinon une valse statique des corps et de la caméra au service d’intentions artistiques superflues, l’interminable bande-annonce séduisante d’un film qui n’arrive jamais.

4

Song to Song – 2017 – 129 min – États-Unis – Terrence Malick

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