Une légende qui en n’a pas l’air

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3 mars 2017 par Paul Landriau

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Une expédition dans le Grand Nord ne s’improvise pas comme cela ; il faut prendre le temps de s’habiller en conséquence, chaque couche étant un nouvel outil pour mieux affronter le froid mortel qui nous attend au-dehors. Il faut également apporter avec soi des provisions et des objets, au cas où. Tel un brave citoyen d’Iqualuit, le film mythique de Kim Nguyen prend son temps, habillant son couple d’amoureux torturés dans la première moitié de son aventure polaire afin de les préparer aux intempéries inévitables. L’économie des moments choisis nous permet de comprendre la situation initiale, presque un cliché des récits du Nord. Des âmes en peine affrontent le froid et la dureté de ce quotidien comme purgatoire nécessaire des actes qu’ils regrettent. S’aiment-ils par passion ou par nécessité ? Le film ne se porte pas juges de leurs sentiments. À de tels froids, il faut opposer un peu de chaleur humaine.

En somme, une romance usuelle jusqu’à ce que Lucy annonce à Roman qu’elle est acceptée dans un programme de biologie, et désire retourner là-bas. Cet ailleurs, c’est la civilisation qu’ils ont renoncé et dont Roman préfère la mort à la revoyure. Cette rupture imposée le fait mourir à petit feu. Après une tentative avortée de suicide, il sera observé en clinique. C’est alors que Lucy lui inspire une expédition aveugle à travers ce désert glacé. Ce n’est qu’à ce moment que le film de Nguyn prend son air d’aller, les amants aspirant à un nouvel éden. L’énergie du film est renouvelée et le récit électrique. Du drame mondain nous explorons, surpris, l’aventure risquée et palpitante. C’est un réel plaisir d’avoir le sentiment exubérant de ne pas savoir ce que la suite nous réserve.

Tout en étant ancré dans un certain réalisme — les conditions éprouvantes du tournage étant palpables —, le film use de touches lyriques qui font entrer le film du côté de la légende orale. Si le titre du film provient d’une blague locale qu’on se plaît à raconter, le film lui-même deviendra peut-être cette espèce d’objet hétéroclite comme on trouve trop peu souvent sur nos écrans, que l’on se plaira à recommander à nos amis cinéphiles aventureux, en décrivant sans trop expliquer que l’ours du titre dialogue avec le protagoniste.

Cet ours apparaît à quelques moments clés du film afin de guider le protagoniste, celui-ci étant le seul capable de dialoguer avec l’emblème polaire au grand dam des personnages secondaires. Ange gardien, dieu, symbole ou simple voix intérieure, on peut au fond lui faire signifier ce que l’on souhaite, car la retenue que fait preuve le film envers cet outil l’empêche de sombrer dans le ridicule ou la fable trop explicite. Tout juste cette trouvaille narrative donne une certaine couleur au film, pourrait-on dire, en référence au fameux tableau, blanc sur blanc. Comme toute bonne légende, c’est moins la destination qui importe que l’aventure, et pour la décrire, Nguyen est un excellent évocateur, plaçant ici et là des éléments étranges mais pas déplacés, comme ces cadavres d’animaux pris dans la glace, tous mort par fidélité à la hiérarchie, capturé par le froid polaire en un tableau bucolique ; une nature morte en plein air.

Si les conditions extrêmes limitent les mouvements possibles de caméra, et leur confèrent une certaine rigueur parfois distrayante, le travail sonique et musical est lui libre de cette contrainte, et ajoute à l’atmosphère mythique de manière très subtile, à coups de notes feutrées. À contrario, pour célébrer la fin d’une épreuve particulièrement dangereuse, quoi de plus dynamique que la chanson célèbre de Jack White, Seven Nation Army, l’un des deux seuls musiciens qu’apprécie le protagoniste ? Lorsqu’on a vécu si longtemps au fond du gouffre, toute remontée apparaît comme un nouvel élan de vie.

6

Two Lovers and a Bear (Un ours et deux amants) – 2016 – 96 min – Canada (Québec) – Kim Nguyen

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