Top 10

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11 janvier 2017 par Paul Landriau

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Qu’on me permette un petit préambule ; 2016 fut à titre personnel une année extrêmement réjouissante, mais également épuisante. Parmi mes grandes joies, siéger sur le jury des courts québécois au Festival Fantasia, animer une classe de maître pour Nadav Lapid au Festival du nouveau cinéma, tourner un documentaire dans le cadre des mes études et participer au lancement du festival Plein(s) Écran(s) à titre de directeur de la programmation. Lorsqu’on ajoute à cela un travail à temps plein et des études à temps plein, qu’on me pardonne une grande diminution du nombre de visionnements, et donc de la relative conformité et banalité de mon top 10. J’ai songé à passer mon tour cette année, mais ça serait peut-être prendre l’exercice trop au sérieux et me priver d’un plaisir personnel. Le but étant surtout de lancer une discussion au lieu que de la conclure, de peut-être rappeler à quelques-uns certaines des perles de l’année, et de me permettre un portrait figé dans le temps. En quelque sorte un polaroid de mon aventure cinéma. En le révélant, je me désole du faible nombre de productions étrangères, dur rappel que j’ai pour ainsi dire manqué les rendez-vous importants. De n’avoir pu attraper les derniers Sion Sono, Hong Sang-soo, Park Chan-wook, Lav Diaz, Wang Bing, Paul Verhoeven, en plus de ces films dont tout le monde parle tels TONI ERDMANN, THE WAILING, L’AVENIR, NOCTURAMA, AQUARIUS ; voilà un début d’explications pour ce palmarès. Au niveau local, j’ai vécu plus de déceptions que de surprises, sauf pour les courts ; j’ai presque placé l’un ou l’autre de ces films : MUTANTS, ONLY LOVERS LEAVE TO DIE, ELLE PIS SON CHAR, SPARKLE, en plus du très beau long métrage DÉSERTS. J’ai également hâte de voir CEUX QUI FONT LES RÉVOLUTIONS…, PAYS et PRANK.

Je me limite à dix choix pour la tradition. Pas très loin derrière, on y retrouverait certains films, au hasard, SULLY, THE NICE GUYS, TRAIN TO BUSAN, LEMONADE, TICKLED, EVERYBODY WANTS SOME !! Puis n’oublions pas, puisque nous aimons les décisions arbitraires, qu’ici à Point de vues nous ne prenons compte que des œuvres ayant eu leur première mondiale dans l’année, peu importe la sortie au Québec, ce qui laisse des œuvres se perdre dans les casse-têtes de la diffusion, mais permet aussi de lever le voile sur d’autres. Sinon, il est bien certain que THE LOBSTER y figurerait, tandis que LE FILS DE SAUL se plaçait dans mon top l’an dernier, ayant eu la chance de le voir en Abitibi. Avant de conclure, mentionnons rapidement ces autres gros canons que je n’ai pu placer dans mon horaire : MANCHESTER BY THE SEA, NOCTURNAL ANIMALS, CAMERAPERSON, AMERICAN HONEY, MIDNIGHT SPECIAL et tant d’autres. Malgré tout cela, voici dix œuvres marquantes et singulières qui m’ont particulièrement touché.

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10. BLUE JAY – Alex Lehmann
Voilà un portrait en douceur et hors du temps d’un homme et d’une femme ayant vécu des amourettes de jeunesse qui se retrouvent au hasard d’une allée d’épicerie. La caméra du réalisateur et directeur photo Alex Lehmann capture avec attention les moments de malaise et les sentiments qui furent de ces êtres qui se remémorent non sans regret les décisions qui les ont menés à ce point clé. Nuances de gris, et pas seulement à l’écran. Mark Duplass, qui a écrit le scénario en plus d’y tenir l’un des deux rôles principaux, aurait sans doute gagné à restreindre un peu sa finale, mais il a su trouver en Sarah Paulson une partenaire de jeu tellement vraie et majestueuse. Le parfait film modeste et réconfortant façon Woody Allen naguère ou la trilogie BEFORE de Linklater.

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9. POPSTAR: NEVER STOP NEVER STOPPING – Akiva Schaffer et Jorma Taccone
Formés à l’école SNL où ils proposaient de nombreux courts vidéos absurdes et surtout des chansons pop aussi idiotes que catchy, le trio de Lonely Island prend d’assaut le grand écran avec l’aide du producteur Judd Apatow pour nous livrer une parodie déjantée sur notre culture musicale hypertrophiée. Donnez-leur du pain et des jeux, mais surtout des héros, des vedettes qui aujourd’hui n’ont besoin que d’être connues pour être connues ; voici le premier théorème circulaire auquel s’attaque le film à travers son avatar Conner4real, patronyme crédible dans les dédales d’un 4chan ou d’un Reddit ; mais le film ne se limite pas à pointer le ridicule ni à pointer le fait qu’il pointe, heureusement ! Déconstruction d’une structure commerciale et formatée entrecoupée de gags variés causant la surprise. Vrai documenteur sur un faux groupe véritable. Il faut les entendre chanter avec entrain Mona Lisa, you’re an overrated piece of shit ! Pourquoi parler de loups, de réfrigérateurs stéréo, de Reine des abeilles et d’Optimus Prime dans une entrée sur un film de concert ? À vous de le découvrir.

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8. LA LA LAND – Damien Chazelle
En quelques années à peine l’ouragan Damien Chazelle aura fait sa marque à Hollywood, tantôt en scénarisant GRAND PIANO ou 10 CLOVERFIELD LANE, tantôt en signant avec WHIPLASH l’une des œuvres les plus magnétiques des dernières années. Il persiste et signe avec LA LA LAND, son troisième long, œuvre naïve et sincère sur la beauté des obsessions personnelles. « L’amour, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile » disait Cyrano. Si la romance est plutôt convenue et le récit un peu trop bavard par moments — j’aurais préféré qu’il me prouve que le jazz est crucial plutôt que de me l’expliquer —, le film brille dans ses moments plus lyriques où le cinéaste use des techniques du cinéma d’hier et d’aujourd’hui afin d’illustrer le tourbillon qui habite les protagonistes. La finale encore une fois est là où le film prend son envol et se permet les plus grandes libertés. On sort donc de la séance avec une appréciation bonifiée ; l’équivalent du musicien qui tient absolument à effectuer un rappel qui éclipsera la partie principale de son spectacle. Nous sifflerons cependant le thème principal, magique.

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7. PATERSON – Jim Jarmusch
Attrapé in extremis au FCVQ, après trois heures de route, ce petit bijou de Jarmusch reprend là où ONLY LOVERS LEFT ALIVE nous avait laissés. À la texture du rock on substitue le travail du poète, qui ne se trouve pas nécessairement là où on le croit, mais peut-être bien dans ce chauffeur de la ligne Paterson, prénommé de la même façon. Si son épopée vampirique était un long solo de guitare, nous avons ici une exploration à la batterie tout en retenue ; Adam Driver et son jeu particulier nous envoûtent, Goshifteh Farahani en rêveuse aux mille projets nous séduit, et le quotidien de ce couple soudé comme deux montagnes est trop banal pour être farfelu et trop charmant pour être quelconque. Autour d’eux gravite une galerie de personnages qui vivent le drame à leur échelle. On aurait volontiers assisté à de nombreuses autres journées dans cet univers décalé.

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6. ARRIVAL – Denis Villeneuve
Ce qui ne devait en principe n’être qu’un petit projet pour se réchauffer la main avant d’attaquer la suite d’un des classiques de la science-fiction s’avère l’une des plus belles surprises de l’année. J’avais commencé un texte intitulé Rencontres de la troisième typographie en référence au film de Spielberg, car c’est l’une des nombreuses œuvres de science-fiction dite « pour adultes » auxquelles on songe en visionnant le film de Villeneuve. Si la grosseur de l’allégorie est parfois un brin dommage, il faut voir avec quel doigté et avec quelle retenue il déroule son récit. C’est en usant de l’ellipse et en laissant le soin aux personnages d’étudier une situation donnée dans le temps qu’il maintient le spectateur en haleine. Une simple visite d’un des vaisseaux extra-terrestres du film devient un moment de bravoure. Il y a ce long plan qui dévoile pour la première fois l’un des vaisseaux ainsi que la base des opérations où la brume vient caresser la plaine ; j’aurais juré plonger tête première dans une couverture d’un des livres de science-fiction russe bon marché qui ont formé mon imaginaire. C’est donc moins pour ce qu’il dit que pour son vocabulaire visuel que le film m’enchante.

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5. JACKIE – Pablo Larraín
Exploration en finesse du poids titanesque reposant sur les épaules de la première dame des États-Unis lorsque JFK se fait assassiner. À peine le sang épongé qu’elle est prise dans un maelström politique et historique ; c’est qu’elle compte bien faire entrer son mari dans l’Histoire pour les bonnes raisons. En resserrant son récit sur les quelques jours suivant le meurtre le plus étudié de notre époque, et surtout en s’interrogeant sur la charge succombant à la première dame, Larraín trouve un moyen d’humaniser une tragédie qui va au-delà que de simples faits. Natalie Portman brille en monarque devant préserver sa dignité, habituée sans doute d’être dans l’ombre. Elle doit s’assurer de garder les apparences en public, mais vit un cauchemar labyrinthique en privé. Il faut la voir déambuler sans but dans les nombreuses suites présidentielles pour comprendre sa douleur. Ses marches seront les dernières. Quel poids à porter ! En dehors de Portman, l’autre miracle féminin du projet est Mica Levi, qui signe une nouvelle trame sonore imposante et magistrale après celle d’UNDER THE SKIN.

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4. HAIL, CAESAR ! – Joel et Ethan Coen
On peut, à l’instar de la filmographie de Woody Allen, séparer grosso modo l’œuvre des Coen en deux registres, celui de la comédie et celui de la tragédie. J’ai tendance à préférer leurs films ouvertement comiques, même si tous leurs drames sont drôles par moments et toutes leurs comédies parfois cruelles et tristes. Ce dernier projet, l’un des nombreux films américains de l’année concernant l’histoire de son propre médium, tourne autour d’un homme à tout faire d’un des grands studios, qui vogue d’un plateau à l’autre afin d’éteindre les multiples débuts d’incendie. Affaires conjugales, kidnapping d’une grande vedette, salaires, caprices et potins à fournir à la presse rapace qui contribue malheureusement au bon maintien d’un écosystème lucratif, tel est le quotidien d’Eddie Mannix, joué avec prestance par Josh Brolin. Comme toujours dans un film des frères Coen, on peut compter sur des dialogues savoureux, une distribution impressionnante et souvent utilisée à contre-rôle et à quelques moments d’anthologie. Si l’on apprécie grandement les prouesses de Channing Tatum et un numéro aquatique, rien ne surpasse la révélation de l’année en Alden Ehrenreich, acteur spécialisé dans le western qui se fait imposer un film de mœurs axé sur les dialogues. Duel de classes et de situation sociale entre lui et le cinéaste raffiné dont sort grand vainqueur le spectateur. Would that it were so simple!

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3. HARMONIUM (FUCHI NI TATSU) – Koji Fukada
Une famille japonaise bien rangée, modeste, accueille un jour un homme à l’habit et aux habitudes impeccables. Il viendra travailler au garage familial et dormir sous le même toit. Il viendra habiter la demeure et les pensées de cette famille pas aussi unie que l’on croit. Ce qui commence comme une tranche de vie prendra un autre sens au fur et à mesure du dévoilement des passés de l’un et l’autre des personnages. Depuis le temps qu’on m’en parle, je suis enchanté d’avoir pu plonger dans l’œuvre de Koji Fukada, méticuleuse et solide, qui frappe avec précision non sans souligner les moments de poésie de la vie courante. Une direction d’acteur au diapason, une intrigue efficace qui se dévoile par légères touches et une tension de tous les instants ; voici ce qu’accomplit ce talentueux cinéaste. Mention pour Kanji Furutachi, clé de voute du récit.

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2. THE NEON DEMON – Nicolas Winding Refn
Donnons au minimum le mérite à Refn de proposer des œuvres signées et d’électriser le paysage parfois trop sage du cinéma mondial. Nombriliste ou escroc selon certains, le cinéaste danois a trouvé ici un sujet en adéquation avec son approche esthète de la surface brillante et des paillettes ; le milieu de la mode. Une jeune ingénue vient dynamiter le milieu ultra compétitif des visages et des corps auxquels s’associeront les plus grandes griffes, car elle possède ce je-ne-sais-quoi qui échappe aux autres. Que l’on partage ou non le constat, les personnages eux sont fascinés par cette créature immaculée et tenteront tous de s’en approprier l’essence. Respectant sa logique interne jusqu’à l’extrême, la réalité de ce pays des merveilles ne connaît ni la moralité ni les règles du nôtre, et se transformera tantôt en rituel vampirique, tantôt en orgie nécrophile. Ça serait répugnant si ce n’était un tel délice pour l’ouïe et la vue. N’est-ce pas pour cela qu’on va au cinéma ?

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1. O.J. : MADE IN AMERICA – Ezra Edelman
Double surprise peut-être de voir non seulement un documentaire, mais une minisérie ravir la position de tête de la liste d’un cinéphile peu familier avec le petit écran, mais ceux qui m’ont écouté au cours des derniers mois énumérer les mérites de l’œuvre-somme d’Ezra Edelman n’y trouveront que la conclusion inévitable de mon année cinéma. Puisque l’œuvre a joué en festivals, sur grand écran, j’en ressens encore moins une imposture, peu importe ce qu’en pense mon collègue. Récit extrêmement fouillé sur la vie, la carrière, l’image, l’impact, le procès, le legs et la place d’O.J. Simpson dans l’Histoire sportive, culturelle, sociétale des États-Unis, mais également une contextualisation nécessaire et magistrale sur les enjeux de l’époque qui ont donné lieu au Procès du siècle. À titre très personnel, cet objet de quelques 7 heures et demie m’aura permis de revisiter des images qui ont troublé ma jeunesse, ayant assisté en direct comme tant d’autres à la folle escapade d’un héros qui me faisait tellement rire dans L’AGENT FAIT LA FARCE. Déchéance d’une icône puis triomphe des Dieux de L’Hollywood sur le système de justice ; qu’est-ce que le peuple peut espérer pour sa part ? Triste constat également qu’une poignée de décennies plus tard, si peu de choses ont changé. Alors que le pays le plus puissant au monde donne ses clés à une vedette sans expérience politique, les artistes et cinéastes ont plus que jamais le devoir de mettre en garde le public. Un tel monument devrait selon moi être enseigné dans les écoles, ne serait-ce que pour se rappeler que certains enjeux raciaux sont loin d’être insignifiants, et apprendre que derrière chaque image se cache une légende. Même si l’œuvre existait dans un vacuum exempt de politique, ce serait une leçon de rigueur documentaire, donc à célébrer tout autant, pour son montage, pour sa fougue, pour son rythme, etc. Riche, éloquente et nécessaire, cette première position n’a jamais eu de rival.

***

On se souhaite donc pour 2017 de grands moments de cinéma, mais également des petits moments pour soi et pour ses proches. Bonne année et merci de nous suivre.

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