Top 10

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7 janvier 2017 par Olivier Bouchard

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J’écrivais au même moment, l’an dernier, à quel point 2015 m’avait été difficile. Ironie, alors, qu’au moment où le monde vie une hécatombe culturelle — en plus de sembler en voie de s’autodétruire sous l’effet de jeux de pouvoirs politiques hypocrites —, que mon année 2016 fût personnellement réparatrice. Dans son intention la plus honorable, ces célébrations annuelles du cinéma permettent non seulement de faire ressortir les œuvres qui nous apparaissent importantes, mais de faire un bilan personnel d’un cheminement émotif à partir de l’art. Ce pour quoi, donc, je me permets à ce point de parler d’autre chose que de cinéma. Je vous épargne tout de même la citation de Godard ; je peux frimer tout seul sans avoir à recourir à la Nouvelle Vague, merci. 2016 est pour moi l’année où, alors que les fatalistes voient la fin du monde, je me permets d’être positif, de garder une part d’espoir, et tant pis s’il nous faut un miracle.

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10. NOCTURNAL ANIMALS – Tom Ford
NOCTURNAL ANIMALS, absolument non maitrisé, mais bluffant par moment, est le plus beau brouillon de l’année. Tom Ford, avec grande classe, se heurte magnifiquement à un mur. Trop ambitieux, le film joue difficilement avec trois niveaux de récit et mélange intériorisation avec réalité, donnant du coup l’impression d’un réalisateur qui cherche désespérément à se prouver, à faire sa marque alors même qu’il a derrière lui un premier film pourtant bien vu. Le geste est donc — on m’excusera ici de ne pas égaler la classe de Ford — tout croche, mais si beau, tellement beau même. Qu’on pardonne des dialogues trop explicatifs et une scène de cauchemar toute pourrie lorsque le film excelle dans son pivot central (celui des animaux nocturnes, justement) de telle façon. À noter aussi, même principalement, que parmi les cinéastes réalisant cette année des portraits de femmes, Ford lui évite à la fois l’écueil d’offrir un personnage trop parfait, trop lisse, et l’autre, trop fréquent, de ne pas donner à celui-ci un regard féminin. La marque, peut-être, du passé de Ford dans le monde de la mode ou simplement celle d’un cinéaste trop ambitieux mais qui ressent son film au lieu de l’intellectualiser. NOCTURNAL ANIMALS est désespéré, démesuré et, alors que tout est prêt à déraper, la fin, vertigineuse, magnifique, est une prise de contrôle d’un cinéaste qui évite le désastre de justesse et livre un film prenant malgré tout.

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9. MADEMOISELLE (AH GA SSI) – Park Chan-wook
Règle tacite, peut-être, qu’il me faut un film par top dont le sujet soit le sexe. Que ce soit clair, par contre, que MADEMOISELLE n’a rien d’un film érotique. Celui qui se titillera devant le dernier Park Chan-wook n’est pas seulement tordu (nous le sommes un peu tous), il a aussi une image carrément incorrecte de la façon qu’opère la sexualité. MADEMOISELLE, toujours non érotisant, capture l’esprit plutôt que l’acte. Joueur et taquin, parfois même au point de se faire un tout petit peu mal, le film va dans tous les sens et cherche à surprendre à chaque détour. L’exercice irrévérencieux frôle souvent le trop-plein et certains gestes sont maladroits, voire même ratés, mais l’humour, la propension aux jeux d’esprit et carrément la prestance sauvent l’ensemble. J’y retourne et peut-être que, maintenant, vous voyez où je veux en venir, MADEMOISELLE n’est pas un film érotique, mais il capture l’esprit des jeux de sexualité. En fait, thématiquement, c’est un flirt BDSM. Voilà qui est dit.

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8. DIAMOND ISLAND – Davy Chou
Qu’on se passe de mes apartés maniaques sur des pratiques sexuelles légèrement en marge avec mon prochain film, DIAMOND ISLAND qui est, plus sérieusement, un tout petit film, fragile et beau. Davy Chou y dresse le portrait senti d’une jeunesse ouvrière cambodgienne qui vit sa véritable existence de nuit. Sensible et compréhensif dans son approche, le réalisateur évite toute forme de didactisme même dans les passages, plus faibles, où il traite de front la réalité sociale de ses personnages. Les contrepoints qu’il offre, lorsque les personnages vivent leur jeunesse en marge de cette réalité, sont toutefois très réussis et dévoilent avec douceur l’ampleur émotionnelle de ces jeunes. La tension centrale est donc nécessaire et, à défaut d’être parfaitement mise en place, fait de DIAMOND ISLAND un film qui trouve une émotion bien réelle, sans manipulation de sentiments de la part du cinéaste.

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7. ELLE – Paul Verhoeven
Film à débat s’il en est un (chose à laquelle Verhoeven, ou Huppert au passage, est loin d’être étranger), on aura eu droit à toutes les opinions face aux idées sur le genre et la sexualité supposément avancées par ELLE. Œuvre misogyne ou féministe, ELLE crée certainement la conversation sur le sujet. Si la première hypothèse semble terriblement réductrice face au discours du film, la deuxième prête peut-être trop d’intentions claires à un film qui joue sur l’ambiguïté de son discours. ELLE, certainement, dans un total massacre de la bonne conscience et de l’acceptable, ouvre le questionnement sur ses sujets et sur leur représentation. Loin de moi l’idée d’affirmer que le film se place au centre — la position de l’insignifiance — je crois qu’il avance des idées beaucoup plus progressistes que certains et plusieurs ont, à mon sens, critiquées trop aisément, trop rapidement. Pour le reste, Huppert donne la performance d’une vie, elle qui a pourtant eu plusieurs « performances d’une vie », et Verhoeven prouve qu’il est toujours pertinent, même franchement nécessaire, de déconstruire les mœurs avec affront. Je ne sais pas où, dans plusieurs années, la discussion sur le film de Verhoeven se sera arrêtée, mais, pour le moment, on se félicitera que le film a même ouvert celle-ci.

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6. LA FEMME DE LA PLAQUE ARGENTIQUE (DAGUERROTYPE / LE SECRET DE LA CHAMBRE NOIRE) – Kiyoshi Kurosawa
Chaque bon top qui se respecte contient son indéfendable. LE SECRET DE LA CHAMBRE NOIRE, ou encore LA FEMME DE LA PLAQUE ARGENTIQUE, première production française de Kiyoshi Kurosawa dont les multiples dénominations trahissent une certaine incertitude par rapport à l’essence du film, est le mien. Navet proclamé pour la critique, donc, ou du moins ce que plusieurs appelleront avec circonspection faussement gentille « une déception », LA FEMME DE LA PLAQUE ARGENTIQUE (je m’arrête à cette identité qui cherche moins le cinéma de genre, plus la poésie) existe en phase du cinéma fantastique de ses contemporains. Canalisant Poe, loin de l’horreur, Kurosawa filme la tragédie par le biais du fantastique, justifiant une progression prévisible et même assez banale par une mélancolie désabusée. Le film rebute par son jeu vieillot, par ses fantômes hiératiques et par sa tristesse affectée. Pas incompris, mais plutôt hors de son temps, Kurosawa travaille un filon qui intéresse peut-être de moins en moins de spectateurs. Mais alors, vu les temps qu’il fait, justement, en 2016, qu’on me permette d’élever un indéfendable archaïque au rang de film majeur de l’année. Tant pis, alors, si nos fantômes nous trainent dans la mélancolie par moment, le passé mérite d’être inspecté pour le futur.

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5. SWAGGER – Olivier Bazinet
« Vite, avant que la mélancolie s’empare de tout » disait, chez Carax, la Binoche avec sa bine de jeunesse. Si le Kurosawa est pris dans le passé, SWAGGER est le film de l’avenir (hormis, dans l’évidence, un Mia Hansen-Løve que je n’ai pas vu). Film sur les émotions, les impressions et les rêves, SWAGGER démontre même l’importance de la fiction dans le processus documentaire, du mensonge comme cheminement à la représentation de la réalité. Celle-ci, celle des banlieues parisiennes dans le cas présent, étant souvent bien moins sombre qu’elle paraît à une vue platement journalistique. Dans un geste optimiste et pourtant profondément politique, Olivier Bazinet permet le rêve dans un univers qui l’inspire rarement. Si, dans les temps qui courent, le regard critique n’a rarement été aussi nécessaire, déterminer où mettre son énergie positive est ce qui, en fin de compte, sauvera l’avenir. Moi et mes airs mornes ne serons jamais aussi branchés que les jeunes de SWAGGER et il me faut tout de même admettre que mon cynisme arrêté a ses limites face au renouveau fascisme de notre monde politique. La nécessité alors est d’avoir de l’espoir, de la classe et, qu’on m’excuse, du swag.

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4. AMERICAN HONEY – Andrea Arnold
Un autre film qui, par le biais de cinéma social, propose une vision positive d’une certaine jeunesse mal vue. AMERICAN HONEY est un relâchement magistralement contrôlé de la part d’Andrea Arnold. Critiqué de toute part pour son laissé-allé dans le récit, c’est à partir de celui-ci qu’Arnold atteint, à mon sens, l’identité de ses personnages. L’errance n’est pas ici le purgatoire d’une génération dont l’avenir fût volé, mais l’ultime résistance à une dictature de la routine, des avenirs préprogrammés d’une société qui n’a rien à faire de l’identité. Le geste d’Arnold était nécessaire et le résultat est magistral. Points supplémentaires pour une trame sonore qui ponctue le récit aussi librement que tout le reste et, donc, en parfaite adéquation. Pour un « gros » film, AMERICAN HONEY m’apparaît complètement sincère et, surtout, libre.

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3. HAVARIE – Philip Scheffner
Contrepartie de l’indéfendable, il me faut toujours au moins un foutraque par top. Un truc expérimental tellement à part, tellement étrange, que son existence même relève de l’absurde. En quelque sorte le film somme du reportage YouTube, HAVARIE prend un seul plan de trois minutes et demie glané sur internet et le ralentit jusqu’à ce qu’il dure une heure et demie. Celui-ci, tout flou, tout moche, ne communique que le moment de sa capture : un croisement entre un bateau de croisière et l’embarcation fragile d’un groupe de migrants. Au mieux, l’image devient ici une abstraction hypnotique, pourvu qu’on soit patient, mais c’est dans les discours en voix off que le film prend son sens. De ce court moment émanent de multiples perspectives différentes dont les implications dépassent, au final, les pauvres petites trois minutes. Politiques et personnelles, les ramifications d’HAVARIE, ultimement, englobent leurs générations et s’inscrivent dans le cours de l’Histoire. L’expérience vaut pour son regard humain, précis, sur la crise des migrants et qui n’évite pas, non plus, d’évoquer la globalité du problème.

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2. A LULLABY TO THE SORROWFUL MYSTERY – Lav Diaz
J’imagine que Lav Diaz est de ces cinéastes desquels le premier film vu devient une sorte d’événement personnel. Longtemps, on m’a conseillé son cinéma, mais l’impossibilité de simplement l’inclure dans un horaire décent m’en a gardé éloigné (A LULLABY TO THE SORRWOFUL MYSTERY dure huit heures et n’est pas son plus long !). J’aurai eu besoin d’une certaine folie pour me permettre une journée avec le film de Diaz — journée qui s’est terminée avec une bouteille de vin, soyons franc —, mais le cinéaste vaut le dévouement. Ce que Diaz réussit, à mon sens, dans la durée, est le refus total d’un cinéma narratif d’utiliser une structure divisée en actes habituels. Très près du roman, A LULLABY justifie chaque moment non pas dans leur importance par rapport au récit, mais dans leur existence même. Diaz peut plus qu’aucun autre cinéaste donner à chaque instant sa signification propre, atteignant à la fois une grandeur et une densité étrangères au cinéma narratif classique. Dans la longueur de son film, Diaz s’assure que celui-ci ne peut pas être consommé, mais au contraire se doit d’être vécu. Mon premier Diaz vu, A LULLABY TO THE SORROWFUL MYSTERY est à ce point gigantesque que son souvenir devient une part intégrante de mon vécu.

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1. TONI ERDMANN – Maren Ade
Consensus critique et relatif succès commercial, peu de films réussissent à réunir différentes opinions comme TONI ERDMANN. D’autant plus que la proposition de la réalisatrice Maren Ade est loin d’être simple d’approche, l’ambiguïté étant nécessaire à son discours. De cette difficulté de l’œuvre sont issues les multiples réceptions. Le film, par ailleurs, est loin d’être drôle comme certains l’ont annoncé. Pourtant, ses idées rejoignent et emportent de sorte que les multiples approches par rapport à celui-ci finissent au même point.

Si je m’inclus dans l’engouement général qui cherche à placer, déjà, TONI ERDMANN comme l’une des œuvres majeures de l’histoire du cinéma, il est difficile, pour le moment, de savoir comment le film s’inscrira dans l’histoire. On peut, avec raison, s’énerver face à ces chefs-d’œuvre proclamés promptement ; TONI ERDMANN gagne cependant de l’intérêt avec du recul. Le geste d’Ade n’est pas immédiatement bouleversant, mais s’enrichit à l’introspection. Sans donc vouloir aller vers des jugements hâtifs, on peut affirmer que le film reste et prend en ampleur avec le temps.

2016 est l’année de TONI ERDMANN, donc, parce que 2016 est l’année où la situation mondiale apeure. Par l’humour, même lorsque celui-ci n’est pas, en fait, drôle, Ade offre à la fois le geste radical de la dissidence et celui de la réconciliation personnelle. Loin d’ignorer ses maux, le film trouve coup sur coup son levier et sa réaction dans l’absurdité sociale et dans son mal émotionnel. Sans être niais, Ade donne une approche aujourd’hui plus que jamais nécessaire face au monde contemporain. Pour les plus jeunes, comme moi, qui ont eu le privilège de ne jamais vivre ainsi une telle angoisse mondiale, 2016 faisait espérer à un miracle. TONI ERDMANN est le mien.

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