Trois minutes

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20 novembre 2016 par Olivier Bouchard

havarie

HAVARIE vient en quelque sorte se placer comme contrepoint au FUOCOAMMARE de Gianfranco Rosi. Alors que ce dernier évoque la crise des migrants dans son ensemble, montrant beaucoup mais donnant peu de voix aux individus vivant celle-ci, le film de Philip Scheffner utilise, tout en arrivant à des fins similaires, un procédé opposé et d’autant plus radical. Avec un seul plan de quelque trois minutes et demi glané sur internet, mais ici ralenti à l’extrême pour s’étirer sur toute la durée du film, Scheffner expose une idée unique qui révèle pourtant une multiplicité d’intentions, de conflits et de points de vue.

Le plan unique, un esquif chargé de migrants filmé à partir d’un bateau de croisière, ne montre donc que très peu. Trop flous, les passagers de l’embarcation, tous comme leur nombre, sont impossibles à identifier. Leur mouvement semble erratique et il est impossible de déterminer si leur embarcation s’approche ou s’éloigne. Toutefois, la lenteur exacerbée — chacune des images filmées par la caméra est ici aisément identifiable — donne ici tout son sens à l’attente. Chacun des mouvements — de caméra, de l’embarcation, des passagers, des vagues — est vécu à l’extrême. L’arrivée des secours concordant à la longueur du film, les migrants, tout comme les témoins sur le bateau, vivent à la fois dans la stupéfaction de ce à quoi ils assistent mais aussi dans l’incertitude de ce qui est à venir.

Ne pouvant se servir de l’image pour explorer un récit, HAVARIE évolue alors à partir d’entrevues et de bruits ambiants. Très limité dans ce qu’il montre, le film n’a, à l’opposée, aucune limite dans son univers sonore. Les intervenants — témoins de l’événement, sauveteurs, passagers de l’esquif, etc. — multiplient les origines, les langages, les accents entendus. Scheffner n’hésite pas à leur faire évoquer leur passé et leurs aspirations ; ce qui a, au fond, mené les intervenants vers ce moment précis. Du coup, le film, malgré son plan unique, évoque l’avant et l’après de l’image. Ce sont plusieurs récits, plusieurs vies qui, à ce moment précis, à ces coordonnées précises, convergent.

Encore une fois, Scheffner ne force pas l’universalité de son sujet, celle-ci vient d’elle-même. Les intervenants et leurs récits sont très particuliers. Certains parlent de leur mariage, de leur enfance ou des raisons de leurs départs, alternant allègrement entre l’anecdote personnelle et l’explication du sujet en vue. Nécessairement, alors, leur vie s’inscrit dans l’Histoire, plusieurs événements politiques majeurs sont évoqués parfois comme motivation de départ mais, aussi, simplement comme souvenir. Si les individus en finissent à représenter des événements qui les dépassent, jamais ils n’en perdent leur unicité, leur individualité.

HAVARIE ratisse donc large. N’offrant à la fois, avec son aspect visuel claustrophobe, que très peu mais, aussi, à partir de son univers sonore, l’ampleur de plusieurs vies, le film demande à son spectateur de lier les deux éléments formels et donc de voir dans un très court moment l’accumulation d’événements menant à celui-ci. De la même façon, Scheffner, d’un geste radical et précis, donne un film exigeant, qui nécessite une extrême patience, mais dont la portée se révèle immense.

8

Havarie – 2016 – 93 min – Allemagne, France – Philip Scheffner

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