Prisme optique

Poster un commentaire

12 novembre 2016 par Benjamin Pelletier

moonlight

Lorsqu’on parle d’« émotion brute » au cinéma, on a trop souvent tendance à invoquer ces films qui s’acharnent à vouloir extérioriser coûte que coûte les joies et (surtout) les chagrins de leurs personnages, cherchant ainsi à fournir au spectateur une petite capsule « véritable » de condition humaine par le biais d’une grandiloquence affective souvent triviale. Inutile ici de citer les œuvres ou les cinéastes concernés. Sans vouloir affirmer que grandes paroles et grands gestes ne peuvent rimer avec grand cinéma (loin de là), il est parfois facile d’oublier à quel point le médium peut atteindre son apogée grâce à ce qu’il se contraint à garder sous la surface. Il ne s’agit pas là d’une grande révélation ; qu’on pense à Hou Hsiao-hsien ou à Nuri Bilge Ceylan, par exemple, nombreux sont les maîtres contemporains qui utilisent l’émotion latente comme matière première de leur art.

Pourtant, rares sont les films comme MOONLIGHT qui réussissent à rallier retenue et pathos de façon si concluante. Chronique d’un passage trouble de l’enfance à l’âge adulte divisé en trois parties, le deuxième film de Barry Jenkins (MEDICINE FOR MELANCHOLY) ne se visionne pas ; il se fait immédiatement ressentir. D’abord parce qu’il nous fait accéder à une réalité quotidienne qui n’est pas, dans beaucoup de cas, la nôtre — celle de grandir noir et homosexuel en Amérique — par une sensibilité d’approche éliminant toute forme de condescendance misérabiliste. Aussi parce que le cinéaste, ayant lui-même grandi dans les rues de Liberty City, ghetto de Miami, imprègne l’environnement de son protagoniste d’une beauté impressionniste étonnante. Malgré l’infortune apparente qui entoure le petit Chiron (d’abord enfant), Jenkins est assez intelligent pour ne pas nous le dérober de son innocence, offrant ainsi un traitement esthétique beaucoup plus poétique qu’ethnographique. Car pour le jeune garçon, grandir à Liberty City implique simultanément de vivre l’angoisse occasionnelle de l’intimidation et le bonheur évasif des clairs de lune à la plage.

Mais tenez-vous le pour dit, MOONLIGHT n’a cependant rien d’un mélodrame à l’eau de rose ou d’un faux discours rassurant sur l’amour de soi. Tout comme le superbe CAROL l’année dernière, ce nouveau film, à l’instar de Chiron, nous brûle par l’évocation tragique de ses désirs refoulés et de ses passions inassouvies. Lors de la deuxième partie, l’enfant passe à l’adolescence et commence à se découvrir davantage. Par un concours de circonstances aussi accablant qu’inévitable, Chiron vit sa première déception amoureuse avec un garçon dans la trahison et la violence, aboutissant vers un moment si éprouvant que son futur en deviendra irrévocablement altéré. Suggérant l’émotion au lieu de la dicter, le film a le bénéfice de pouvoir recourir aux visages et aux expressions d’acteurs tout simplement sublimes, accordant aux regards (comme nous le disait Bergman) une puissance plus évocatrice que n’importe quel discours.

Sans divulguer le cours des événements, on découvre lors de la troisième et dernière partie que Chiron (maintenant appelé « Black ») a choisi de poursuivre une idée factice du rêve américain tout en ayant tenté d’obscurcir sa véritable identité : il est devenu vendeur de drogue affranchi. Son physique frêle d’adolescent troqué pour une carapace costaude de gangster menaçant, Black ne dupe pourtant pas le spectateur qui l’a vu évolué pendant plus d’une heure. Les mêmes yeux fragiles, la même voix hésitante nous dévoilent un Chiron qui demeure ce gamin mal dans sa peau malgré sa nouvelle apparence de colosse, encore inapte à accepter qui il est. Même si, à priori, les trois acteurs incarnant ce personnage ne se ressemblent pas, Jenkins et son équipe de casting sont parvenus à trouver puis à mettre en scène des interprètes qui, par leurs gestes et réactions des plus simples, manifestent l’expression uniforme d’un seul et même vécu.

Ultimement, ce film est bien plus qu’un simple coming of age identitaire, et ce même s’il remplit parfaitement les critères du genre. En plus de couvrir les avenues universelles propres à cette quête de soi (malgré l’exécution parfaite, le scénario n’est pas entièrement à l’abri de certains clichés), le film se montre véritablement unique par la spécificité de ses enjeux premiers. Rarement aura-t-on vu en salles une exploration aussi profonde de la masculinité afro-américaine ! Basé sur une pièce inédite de Tarell Alvin McCraney magnifiquement intitulée IN MOONLIGHT BLACK BOYS LOOK BLUE, le récit et ses images ont majoritairement pour but de remettre en question les représentations traditionnelles de l’Homme Noir à Hollywood, manipulant les effigies trop souvent obligatoires de victime ou de bourreau tout en refusant de soumettre le sort final de Chiron à celles-ci. Alors que, dans un autre film, Black aurait probablement émergé de cette enfance difficile en tant que criminel endurci au cœur de pierre, ce film-ci prend le soin de maintenir sa sensibilité, sa vulnérabilité — et son désir, toujours là, toujours dormant.

C’est justement là, lors de cette dernière partie, que MOONLIGHT affiche pleinement sa tendresse. Dans un segment encore plus intime que les précédents, Black renoue avec une flamme de son passé, le tout présenté par une succession de scènes dont la nostalgie romantique sous-jacente rivalise avec IN THE MOOD FOR LOVE et THREE TIMES tellement la suppression forcée des émotions génère une tension déchirante. « This is the Story of a Lifetime » est-il écrit sur l’affiche du film, et en effet les derniers moments de l’œuvre nous font vivre avec mélancolie cette remise en question d’une vie entière, celle d’un garçon noir qui est devenu l’homme qu’il était prédisposé à devenir au lieu de celui qu’il aurait dû être.

9

Moonlight – 110 min – 2016 – États-Unis – Barry Jenkins

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

sondage

%d blogueurs aiment cette page :