Ceux qui font du cinéma radical et engagé inspirent des textes résolument élogieux

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9 octobre 2016 par Pascal Plante

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Brassens demandait aux jeunes révolutionnaires : « Mourir pour des idées, c’est bien beau, mais lesquelles ? » Ces dites idées, elles sont effectivement difficiles à articuler pour les quatre protagonistes de CEUX QUI FONT LES RÉVOLUTIONS À MOITIÉ N’ONT FAIT QUE SE CREUSER UN TOMBEAU, mais ils s’en foutent. Ils sont en colère. Le statu quo n’est plus une option. Il faut se lever. Brasser la cage d’un Québec zombifié. Se souvenir, aussi, pour au moins être à la hauteur des plaques de nos VUS. « I’m as mad as hell, and I’m not gonna take this anymore ! » scandait l’animateur de nouvelle prophétique du NETWORK de Lumet (puisque le film fait un usage outrancier de citations, je m’y adonne, moi aussi !). Cette haine est le moteur principal du quatuor torturé, mais cette haine sera également à l’origine de leur décadence.

D’abord campé au cœur des soulèvements étudiants du printemps 2012 pour ensuite s’échouer quelque part dans la lassitude du Québec d’aujourd’hui, CEUX QUI FONT LES RÉVOLUTIONS… étudie à la loupe la radicalisation d’un groupuscule pour qui manifester n’est plus suffisant. « Nous sommes en guerre », diront-ils afin de justifier le sacrifice de leur individualité au profit de leur cause. Héroïque d’un côté, questionnable de l’autre, cet oubli de soi les enroue dans une frustration de plus en plus profonde, révélant peu à peu des visages fragiles, meurtris, fatigués, et désillusionnés. Voici en peu de mots une façon possible de baliser le récit du film-fleuve de Mathieu Denis et Simon Lavoie… mais il y a tant à dire.

Tout dans ce film laisse présager la grandeur : de l’ouverture orchestrale sur fond noir aux envolées lyriques de danse contemporaine, en passant par les ponctuations de tragédie grecque sophoclienne, tout colle, étrangement, dans un essai cinématographique radical. Car oui, il fallait être radical, ne serait-ce que pour être à la hauteur des personnages. Il fallait déranger, aussi. Si la violence, la perversité ou l’étrangeté ne vous a pas achevé au cours de la première heure et demie, attendez l’intermède sur fond de black-métal-brûleur-d’église… vous serez servis ! Sans faire de mauvais jeu de mots, les cinéastes ne font pas les choses à moitié. Cette absence de compromis confère toute sa singularité à l’œuvre. Ce qui irrite les uns stimule les autres. Ne rien faire ressentir aurait été l’ultime péché d’un film traitant de telles thématiques. Le sujet est foncièrement émotif. On y parle d’identité collective. Si ce sujet ne vous touche pas, de près ou de loin, alors peut-être qu’il faut faire une diète de télévision grand public.

Au-delà des expérimentations formelles et narratives réussies, la grande force du film gît dans son point de vue nuancé. Bien loin d’un film de propagande procarré rouge, CEUX QUI FONT LES RÉVOLUTIONS laisse également une place de choix à une panoplie de personnages secondaires véhiculant des divergences d’idées auxquels les cinéastes semblent parfois adhérer (ou du moins, en partie). Ces nouvelles perspectives permettent au film de ne pas imploser sous l’intransigeance du point de vue des protagonistes. Même si la sympathie que le spectateur éprouve à leur égard est constamment testée, leur lutte émeut. Des fleurs doivent être lancées aux comédiens, qui ont su déceler la vérité émotive de leurs personnages, et ce, malgré le caractère parfois littéraire du scénario. Chapeau.

Alors, si c’est pour se retrouver systématiquement à mi-chemin dans le débat des grandes questions de notre société, la question qui tue : pourquoi ce film ? Tout simplement, parce qu’il faut en parler. Voilà tout. Ce n’est pas parce qu’on a la gueule de bois qu’il faut renier nos nuits d’euphorie. Il faut dépoussiérer les conversations identitaires autant que faire se peut. Il faut se rappeler qu’on est en colère. Donc, même si Mathieu Denis et Simon Lavoie n’étaient peut-être pas les premiers aux barricades lors du printemps 2012, leur regard sage, juste, et nuancé est essentiel. Ce film est essentiel.

***

Je conclurai sur une anecdote, tiens. Cette année, je suis allé au spectacle de la Saint-Jean entre amis. Les Sœurs Boulay, Koriass… cool ! Mais bon, voilà que le spectacle va bon train… et qu’un sentiment d’étouffement m’envahit. La conclusion était évidente : je ne voulais pas fêter le Québec. Pas dans ces conditions. Je ne voulais pas être enivré ce soir-là, ni par l’alcool ni par le divertissement stérilisé qui m’était présenté. Et puis ce fut exponentiel : les gens saouls avec leurs tatouages de fleur de lys et leurs drapeaux m’irritaient. La musique, même, m’irritait. Qu’y avait-il à fêter, au juste ? Je ne croyais pas avoir été le seul à avoir ressenti ce profond malaise… maintenant, j’en ai la certitude. Mathieu Denis et Simon Lavoie le vivent au creux de leur être, ce malaise. Ils en ont fait un film. Je les en remercie.

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Ceux qui font les révolutions à moitié n’ont fait que se creuser un tombeau – 183 min – 2016 – Canada (Québec) – Mathieu Denis et Simon Lavoie

Une réflexion sur “Ceux qui font du cinéma radical et engagé inspirent des textes résolument élogieux

  1. […] I don’t always write reviews, but when I do, I give ✮✮✮✮. […]

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