En l’absence de Dieu

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31 août 2016 par Olivier Bouchard

Dekalog

Le premier épisode de DEKALOG ouvre succinctement la lecture de la série. Dieu est mort. La morale de l’époque des croyants n’existe encore que par atavisme social. Toujours bien présente, s’y fier est avouer préférer sa spiritualité à une prétendue logique objective, à une morale objective. Sauf que cette dernière n’existe pas. En scène, un père et son fils qui, fascinés par la nouveauté technologique des ordinateurs de bureau, s’en servent pour faire des choix aux conséquences pourtant tragiques. Si la morale des croyants est désuète, celle purement mathématique – celle qu’on nomme logique ou encore objective – de la technologie n’est certainement efficace que dans une existence qui ne peut être qu’absurde.

« Tu n’auras pas d’autres dieux face à moi ». Dieu est mort, certainement. Sa morale, elle, ne l’est pas. Et alors peut-être mérite-t-elle d’être observée en son absence. Kieślowski ne filme pas ici des contes moraux, ni même des paraboles, mais une confrontation des fondements de la morale occidentale face à l’illogisme du monde. Le cinéaste, porté vers les œuvres conceptuelles, ancre ici ses dix récits dans les dix commandements. L’exercice d’association est toutefois farfelu. L’inspiration est tantôt vague, tantôt directe, et souvent les transgressions faites face aux commandements agissent tels des motifs et ne sont point des thèses centrales aux épisodes. Chacun des épisodes constitue son propre récit, sa propre idée et sa propre confrontation. À priori, l’ordre de diffusion est malléable et aléatoire.

C’est dans l’utilisation de ses motifs que le réalisateur établit un discours constant au long de la série. Discours qui, lui, progresse, alors que chaque épisode est un renouveau. Se détachant des récits, les motifs deviennent alors des adresses au spectateur. Le plus marquant de ceux-ci, l’apparence récurrente d’un homme anonyme, regard à la caméra en prime, ouvre même la série. Kieślowski positionne d’emblée DEKALOG comme un essai méditatif.

Pourtant, le réalisateur évite admirablement de limiter ses épisodes à des discours. Traitant chacun de ceux-ci comme son entité propre, jamais il n’utilise ses personnages principaux — ceux qui ne constituent pas des motifs — comme des points sur sa thèse. De ce fait, il s’éloigne de l’inviolabilité des commandements. Hors de leur idéal abstrait, ceux-ci représentent autant d’idées qu’il y a d’intentions, autant de morales qu’il y a de contextes. Si une personne ment pour manipuler, l’autre le fait pour concrétiser l’inexprimable. Le commandement dans sa perfection n’a plus de sens autre que d’en donner un à sa transgression concrète. Il vient rapidement l’idée que les lois sociales ne sont qu’un médiocre facsimilé d’une morale religieuse, ne donnant que des repères aux politiciens. Malléable par hypocrisie, on ne peut donc que s’en inspirer, et non s’y plier aveuglément. L’incroyable qualité du scénario est alors de ne pas se concentrer sur l’exposé intellectuel ou sur ses récits émotionnels, mais d’utiliser l’un au renfort de l’autre. Aussi philosophique que l’exercice puisse paraître, il s’ancre fortement dans la réalité, et ce pour les dix épisodes.

Le format épisodique permet d’ailleurs à Kieślowski d’avoir une liberté dans son traitement qu’il n’aurait pas au cinéma. Relativement cohérent durant la série, le ton change toutefois drastiquement lors de certains épisodes. Le dernier, le seul aux accents comiques, terminera d’un rire nerveux une série qui s’ouvrait pourtant sur le drame. Le huitième épisode, quant à lui, se fige longuement lors d’une digression à propos des « enfers éthiques », répondant ainsi à plusieurs situations que le spectateur a vues auparavant. Comme de fait, c’est le seul passage qui réfère directement un des dix commandements. L’unité thématique étant traitée avec des tons variables, propres au format épisodique, elle prend un caractère malléable, pertinent dans une multiplicité de contextes. En tant qu’observation critique de la morale, DEKALOG survit l’impertinence de la réalité. Rarement une œuvre d’art résistera tant à la vie concrète.

Qu’on se le dise, au risque de se répéter, le travail formel de Kieślowski est impérialement impeccable. Loin de se limiter aux formes typiquement télévisuelles, il use de son cadre pour renforcer la symbolique de son discours. Abondante en métaphores visuelles, la série entrelace ses images qui, régulièrement, se répondent et se complètent. Deux épisodes détonnent, ceux-ci en format cinéma pour en faciliter l’exportation à l’étranger en tant que longs métrages, mais DEKALOG possède tout de même une constance esthétique exemplaire. Même dans les sauts de tons, la série garde une forme qui lui est propre, justement parce que cette forme répond à toutes les émotions, à tous les niveaux de celles-ci, dans l’intériorisation autant que dans l’extériorisation.

Œuvre complète dans ses idées, le questionnement ouvert dès le premier épisode de DEKALOG se retrouve toutefois sans aucune réponse définie. Des confrontations soulevées, la qualité morale de leurs actants reste toujours ambiguë, sa quantification laissée au soin du spectateur. Dieu est mort, il emporte avec lui les règles universelles aux applications abstraites ; il emporte avec lui la rigidité morale de la foi. Il ne laisse qu’une fondation désuète. La morale contemporaine ne peut donc être que malléable, imprécise et changeante. Il devient du devoir individuel de chacun de déterminer les limites et tenants de son propre jugement moral, et ce, pour le bien de tous.

9

Dekalog – 572 min – 1989-1990 – Pologne – Krzysztof Kieślowski

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