L’Incorruptible

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19 juillet 2016 par Benjamin Pelletier

De Palma

Pour tout cinéphile s’étant déjà retrouvé sur YouTube durant des heures à fouiller pour des parcelles d’entrevues de leurs réalisateurs préférés, la nouvelle d’un documentaire entièrement constitué d’un entretien entre Brian De Palma et les coréalisateurs Noah Baumbach et Jake Paltrow apparaissait comme un véritable cadeau tombé du ciel. Cinq ans plus tôt au domicile de Paltrow, les deux cinéastes, d’abord et avant tout amis du grand érudit américain, décidaient de tester leur nouvelle caméra numérique. Un seul cadrage, un mur grisâtre et un foyer en arrière-plan, puis De Palma en semi-rapproché. Voilà une formule toute simple qui, trente heures de tournage et quelques années de réflexion plus tard, a poussé le duo à convertir leur matériel personnel en long métrage documentaire. À cette entrevue s’est ajoutée une sélection d’extraits impeccablement assemblée de la filmographie du cinéaste, le tout explorant chronologiquement, film par film, une des carrières les plus fascinantes du cinéma hollywoodien contemporain.

Qu’on soit fan inconditionnel ou détracteur assumé de De Palma, cet éternel rebelle dont l’excentricité formelle a su hypnotiser et aliéner les publics à parts égales, il est difficile de s’ennuyer ici. Malgré leur admiration apparente pour le sujet et son œuvre, Baumbach et Paltrow réussissent à construire, à partir de fragments d’entrevues bien choisis, une ligne narrative progressive digne des meilleurs documentaires du genre tout en évitant de s’imposer en tant qu’adorateurs fanatiques. Toute forme de commentaire éditorial est délaissée au profit d’un De Palma à la première personne, les extraits de films venant appuyer les propos énoncés. Le cinéaste demeure constamment vif, candide et accessible durant l’entrevue : pensez John Ford, mais à l’inverse !

Ce format sobre, mais éclairant permet aussi au spectateur de se familiariser avec les racoins plus obscurs de la filmographie de De Palma. Le film s’attarde autant aux premiers longs métrages tels que THE WEDDING PARTY, GREETINGS et HI, MOM ! (dans lesquels Robert De Niro s’est fait connaître) qu’aux classiques cultes connus de tous (CARRIE, SCARFACE, THE UNTOUCHABLES) en passant par les plus grands échecs critiques (THE BONFIRE OF THE VANITIES, MISSION TO MARS). Un autoportrait honnête dans lequel le cinéaste accorde autant d’importance à ses quelques victoires qu’à ses innombrables défaites, DE PALMA évite la simple anecdote pour nous offrir plutôt l’effigie complète d’un artiste visionnaire aux prises avec un système de production parfois castrateur. Peu importe le résultat ou la réception de chaque nouveau film, voici un metteur en scène qui, pour le meilleur et pour le pire, est toujours demeuré intègre à lui-même et à sa vision du médium.

Un film de De Palma, c’est d’abord sensoriel avant d’être intellectuel ; c’est cette ultime extase envers l’image de cinéma et les articulations tordues de son langage. En effet, les transitions de scènes les plus intéressantes du documentaire surviennent lorsque le cinéaste saute d’un film à l’autre en décrivant l’évolution logique de ses techniques visuelles.

Avec OBSESSION, son premier suspense purement dérivé de Hitchcock, il explique ce pour quoi l’image de la lentille bifocale en est venue à remplacer partiellement l’écran divisé (ou split screen, procédé qu’il avait rapidement adopté et rendu sien), soit afin d’extraire une réaction plus émotionnelle que cérébrale chez le spectateur. Plus tard avec CARLITO’S WAY, il vante cette fois-ci les mérites du plan-séquence méticuleusement orchestré (dans son cas, la poursuite de la gare) dans lequel le personnage et le public entrent en symbiose de par leurs réactions simultanées au danger imminent. Au-delà de Spielberg, qui rendait souvent le plan-séquence relativement invisible, ou de Kubrick, un des premiers champions incontestés de la caméra Steadicam, De Palma cadre et recadre, attrape et relâche ses sujets puis contorsionne l’espace encore plus majestueusement que quiconque à Hollywood, si bien que revoir son SNAKE EYES et son plan d’ouverture de neuf minutes devient l’équivalent cinématographique de manger trop de gâteau d’un coup. Bien que ce rapport obsessionnel à la beauté artificielle du cadre ne se rallie pas à la sensibilité personnelle de tous les types de cinéphiles, n’empêche qu’il est difficile de rivaliser avec l’ambition artistique et esthétique déployée par l’ensemble de son œuvre.

Malgré tout, De Palma nous raconte à plusieurs moments de quelle façon il a passé la majorité de sa carrière à lutter contre les studios et la MPAA (Motion Picture Association of America) à propos du contenu violent de ses films, la réaction des producteurs exécutifs qui détestaient ce qu’ils voyaient lors des tests de projection, et à quel point le flop d’aujourd’hui efface instantanément le triomphe d’hier. En plus d’offrir une classe de maître lucide et passionnante sur l’aspect technique/créatif de la profession de réalisateur dans le contexte hollywoodien, le film et sa figure centrale réussissent aussi à rendre compte des sacrifices et des déceptions inévitables qui font partie du métier. Viennent en tête son renvoi de la production de GET TO KNOW YOUR RABBIT en 1972 ou son désenchantement par rapport au blockbuster américain avec le fiasco de MISSION TO MARS, deux épisodes détaillés sans retenue par le cinéaste.

Bien entendu, les plus grandes jouissances cinéphiles de ce documentaire dérivent (du moins, dans mon cas) de cette orgie d’extraits cultes tirés d’une filmographie complètement éclatée dans laquelle même les débâcles demeurent dignes d’intérêt. À l’opposée d’un Michael Haneke qui dépèce les codes du thriller en invitant le public à se distancier le plus possible de son attrait spectaculaire, De Palma englouti son spectateur dans les plaisirs obscènes de ces mêmes codes, poussant les limites de la tradition hitchcockienne à ses extrêmes narratives et conceptuelles. Malgré l’étiquette occasionnelle de pasticheur ou de misogyne, aucun autre cinéaste ne cerne aussi bien la perversité inhérente de l’expérience cinématographique. À défaut de convertir les sceptiques, Baumbach et Paltrow auront du moins réussi à brosser un portrait aussi intime que divertissant, un incontournable autant pour les fans de De Palma et de son art que pour quiconque s’intéressant à l’envers du décor de la machine hollywoodienne.

8

De Palma – 2015 – 107 min – États-Unis – Noah Baumbach et Jake Paltrow

 

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