Rencontre avec Kevin Laforest

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23 mai 2016 par Paul Landriau

Kevin Laforest

C’était en avril, le printemps tardait à s’installer. J’avais demandé à Kevin Laforest, fondateur du blogue Extra Beurre, de m’accorder un entretien. Autour d’un café, pendant plus d’une heure, nous avons retracé son parcours de cinéphile, et discuté de nos différents coups de cœur. L’occasion d’aborder, dans le désordre, PULP FICTION, FARGO, LES ÊTRES CHERS, DEMOLITION, MIDNIGHT SPECIAL, La Boîte noire, le Mirror, le Hour et Woody Allen. Le dénominateur commun : la passion.

Paul Landriau : Tu es le fondateur du blogue Extra Beurre, en activité depuis janvier 2015. Je te croise souvent dans les projections de presse. Tu es très actif sur les médias sociaux ; on échange parfois sur Twitter. Je voulais, aujourd’hui, refaire le parcours de ce qui t’a amené à devenir ce passionné. Est-ce que tu t’es toujours considéré comme cinéphile ? Écoutais-tu beaucoup de films quand tu étais jeune, ou c’est venu par la suite ? Y a-t-il un moment particulier où tu t’es dit que le cinéma était très important pour toi ?

Kevin Laforest : Je ne me suis pas toujours considéré comme cinéphile. Du moins, la définition que moi j’en ai ; soit quelqu’un qui s’intéresse intensément au cinéma, qui réfléchit le cinéma, qui essaye de voir le plus de films possible. Ça, c’est venu plus tard. Mais, comme tout le monde, j’ai toujours regardé des films. Je ne me souviens même pas des premiers films que j’ai vus. Ma mère m’a dit que le premier film que j’ai vu au cinéma c’est SUPERMAN III !

P.L. : C’est le premier film que tu as vu au cinéma ?

K.L. : Je n’en ai aucun souvenir ! Je devais avoir trois ou quatre ans. J’ai probablement dormi ou pleuré.

P.L. : (rires)

K.L. : Sinon, je me souviens, vers mes sept, huit ans, je regardais souvent les films qui jouaient à TVA, le samedi soir. Les années 80, c’est les INDIANA JONES, BACK TO THE FUTURE, tous les films de Stallone, les Schwarzenneger, etc. Ce n’était pas un réflexe de cinéphile, accompagné de lecture d’articles, c’était simplement du divertissement, du plaisir. Pour répondre à ta question, le moment charnière, il y en a un. Pour moi, c’est quand j’ai vu PULP FICTION. Que j’ai vu tard, pas en 1994, à sa sortie, mais en 1995, car à cette époque je vivais à Saint-Jean-sur-Richelieu, et les films prenaient l’affiche plus tard qu’à Montréal.

P.L. : Tu as quel âge à cette époque ?

K.L. : 15 ans. Il y a eu les Oscar, où le film a remporté Meilleur Scénario. Il y avait à cette époque deux cinémas à Saint-Jean-sur-Richelieu, et l’un deux a décidé de programmer PULP FICTION après la cérémonie. Aux Oscar, il y a toujours des extraits des films, et ça m’avait intrigué. J’étais, bien sûr, déjà fan de Bruce Willis ! Et aussi de John Travolta, pour ses films musicaux. C’est le premier film que j’ai vu qui m’a laissé bouche bée. « Ce n’est pas ce que je connais. » Ce n’est ni une comédie straight, ni un film d’action typique de Bruce Willis…

P.L. : C’est dur d’imaginer maintenant un monde sans Tarantino…

K.L. : Ouais.

P.L. : Ce film-là en particulier, on dirait que ça a tout chamboulé. Ça a donné le ton au reste des années 90. Le post-modernisme, le cool. Il est devenu comme une sorte de pont entre l’Europe et l’Amérique. Qu’est-ce qui t’a marqué dans le film, la structure ? Le scénario ?

K.L. : Le fait que les dialogues ne font pas qu’avancer l’histoire ; les dialogues sur des tangentes totales. Que l’histoire ne soit pas racontée dans l’ordre chronologique. Quand t’as quinze ans et que tu n’as jamais vu ce type de cinéma, c’est impressionnant ! Évidemment, les détracteurs de Tarantino vont dire qu’il a tout volé, qu’il n’a rien inventé, sauf qu’il a popularisé une certaine idée du cinéma. Un film assez révolutionnaire qui a tout de même réussi à trouver son public, et qui a récolté plus de 100 millions $.

P.L. : Est-ce qu’à partir du film tu as essayé de retrouver la trace de ses influences ? Est-ce que cela t’a ouvert la porte vers d’autres cinémas ? Avais-tu déjà vu RESERVOIR DOGS ?

K.L. : Non, je l’ai vu après, en VHS. Ce qui est intéressant dans mon expérience avec ce film, c’est que ça ouvrait la voie à plein de nouvelles choses. À partir de ce moment-là, je me retrouvais face à un univers vaste à explorer. J’ai commencé à lire de nombreux articles. J’allais à la bibliothèque, je fouillais dans les revues de cinéma, et quand je dénichais un article sur Tarantino, je le lisais. Si tu connais son style de réponses en entrevue, il drope des références sans arrêt ! De le lire sur les films de la Nouvelle Vague, de films de Hong Kong, ça donnait envie d’aller dans les clubs vidéo et de dénicher ces films. Je découvrais également les contemporains de Tarantino. En 1996, c’est FARGO des frères Coen qui est la grande surprise. À ce moment, je suis déjà ouvert à un certain cinéma plus indépendant, atypique. Tout découle de là.

P.L. : PULP FICTION et FARGO coup sur coup, ça marque les années 90 ! Est-ce que ces films ont influencé ton choix d’études ? Quand as-tu commencé à écrire sur le cinéma et à étudier le cinéma de manière plus sérieuse ?

K.L. : J’ai fait mes études en cinéma au cégep d’Ahuntsic. J’ai eu comme professeur notamment Pierre Pageau, que je croise maintenant en projection de presse. Mon professeur préféré était Yves Lever, qui a d’ailleurs écrit la biographie controversée de Claude Jutra récemment.

P.L. : Est-ce que c’était clair à l’époque que tu voulais œuvrer dans le milieu ?

K.L. : Après le choc PULP FICTION, j’attrape une caméra VHS et je fais des expériences ! Je suis un peu plus vieux que toi !

P.L. : Moi j’ai connu les caméras mini DV ! (rires)

K.L. : Moi c’était avant ça ! Un vieux caméscope à la qualité médiocre. (rires) J’ai commencé à tourner de très très mauvais films. Des petits films de cinq, dix minutes. Des copies de Tarantino. Des histoires de gangsters. Un mauvais mélange de comédie et de violence. Des trucs nuls, mais assez drôles. J’ai encore la VHS de mes films ! Moi je trouve ça bien, car c’est fait avec mes amis, mais pour une personne extérieure, ce n’est pas regardable. Rendu au cégep, ça fait quelques années que je me considère cinéphile, je regarde beaucoup de films, ça m’intéresse. Alors je m’inscris dans le programme de cinéma.

P.L. : Est-ce qu’il y a des découvertes que tu fais durant tes études qui t’ont autant marqué que PULP FICTION ou FARGO ?

K.L. : Il y a eu des cours de l’histoire du cinéma où j’ai découvert des trucs, mais, sauf exception, ces films ne m’ont pas marqué. Je n’aime pas trop les films « académiques », les gros canons. Les films qu’en dehors des écoles, personne n’écoute.

P.L. : Les classiques…

K.L. : Ouais, les classiques qui ont une importance dans l’histoire du cinéma, mais qui personnellement ne me fascinent pas.

P.L. : Donc les CITIZEN KANE, CASABLANCA…

K.L. : Non, ça ce sont des films géniaux ! Justement, ces films-là, je ne les ai pas vus au cégep, mais par moi-même. Je pensais plutôt au CABINET DU DOCTEUR CALIGARI, par exemple. Je comprends que c’est un grand film, mais je ne crois pas que beaucoup de gens se louent ça la fin de semaine ! Alors que même sans être un étudiant en cinéma, je crois que tu peux t’intéresser à CITIZEN KANE. C’est un film divertissant au-delà de son importance historique. J’essaye de me rappeler d’autres films de ce temps-là, mais ça fait vingt ans… Je me souviens aussi d’un cours de « cinémas nationaux », où chaque film avait son importance dans sa culture locale, mais c’était rarement des films intéressants. Les discussions autour des films étaient souvent plus intéressantes que ceux-ci. Du moins, pour un gars de dix-sept, dix-huit ans à l’époque qui s’intéressait à un autre genre de cinéma.

P.L. : Tu fais donc des études au cégep, tu décroches de bonnes notes ?

K.L. : Oui et non ! J’étais dans un programme général, avec des cours théoriques et d’autres pratiques. Du côté théorique je m’en sortais très bien. Langage du cinéma, cinéma québécois… Écouter des films, faire des recherches, analyser, c’était ma force. Du côté de la production, je n’avais pas nécessairement beaucoup d’intérêt, et donc je n’avais pas de grosses notes. J’ai découvert que le côté technique ne m’intéressait pas. Passer une heure à installer un éclairage, ça m’ennuie. Je suis plutôt solitaire. L’écriture, ça se fait à son rythme, avec ton papier et ton crayon. De devoir travailler en grosse équipe et de toujours faire des compromis, j’ai trouvé ça difficile, et ça m’a enlevé le goût de faire du cinéma.

P.L. : Il y a le cliché que les critiques de cinéma sont tous des cinéastes frustrés ! Mais dans ton cas, il n’y a jamais eu de tentative d’en faire une carrière. Tu t’es rapidement dirigé vers l’écriture, l’analyse.

K.L. : Indirectement, oui. Mais ce n’est pas au cégep que j’ai choisi d’être critique, d’être journaliste. Pour moi c’était toujours un projet parallèle. J’ai simplement commencé à écrire pour moi, de mon côté. J’écrivais dans le vide. Chaque fois que j’écoutais un film, je prenais des notes. C’était d’abord des petits paragraphes, puis des paragraphes plus étoffés.

P.L. : Comme un carnet de bord ?

K.L. : Oui, c’est ça. La seule logique, c’était qu’en voyant autant de films, j’avais peur de les oublier ! En écrivant sur chaque film, même si ce n’est que quelques lignes, je pouvais me relire et me rappeler des histoires, des impressions. En 1997 je commençais le cégep et je commençais à écrire sur tout ce que je regardais. À l’été 1998, j’ai commencé à mettre ça en ligne. J’avais accumulé une centaine de textes. Mon premier site web était sur GeoCities ! On parle du tout début des sites web de cinéma fait par des fans. Ain’t It Cool News existait depuis un an ou deux. C’est un site que je ne lis plus, mais que je suivais beaucoup à l’époque. J’ai même écrit pour eux.

P.L. : Ah oui ?

K.L. : De façon vraiment ponctuelle. Je ne sais plus comment le site fonctionne, mais à l’époque n’importe qui pouvait envoyer un texte, et avec un minimum d’intérêt, ils publiaient ton texte.

P.L. : Tu écris donc à l’époque en anglais. Ton journal, était-il en français ?

K.L. : Non, en anglais. Là je suis revenu au français, mais j’ai longtemps écrit en anglais. Simplement parce que tout ce que je lisais était anglophone. Le premier critique qui m’a marqué est Roger Ebert, comme beaucoup de monde. C’était celui qui était à la télévision ! J’écoutais Siskel & Ebert avant même de commencer le cégep. C’était inspirant de les voir débattre des films de cette façon. Ce n’était pas que la grosse nouveauté hollywoodienne de la semaine qui était débattue, mais cinq ou six films chaque semaine. Ils discutaient de documentaires, de films indépendants, internationaux… Il y a beaucoup de films que j’ai découverts grâce à cette émission.

P.L. : De nos jours, avec internet, avec ton site web, avec les recherches que tu fais, c’est presque impossible de « découvrir » un film par hasard. Ceux qui sont dans le milieu reçoivent des dizaines de communiqués de presse toutes les semaines. Un an à l’avance, on sait que tel film s’en vient ! Il y avait peut-être à l’époque ce sentiment de découvrir des films sortis de nulle part. Surtout au Québec, la distribution est souvent décalée par rapport aux États-Unis. Le critique était un chercheur de trésors !

***

P.L. : Quel est ton premier poste en tant que journaliste ou critique de cinéma ?

K.L. : Mon premier poste professionnel a été au défunt Mirror. J’ai commencé en 2003, je crois. Ça fait un bon cinq ans que j’écris à propos de tous les films que je vois. Nouveautés comme films de répertoire. Nous étions alors dans la belle époque du DVD ! Je me souviens encore de mon premier disque, c’était FIGHT CLUB, acheté en 2000, 2001 ? En 2002, j’ai commencé à travailler à La Boîte noire, sur Laurier.

P.L. : Tarantino aussi a travaillé dans un club vidéo !

K.L. : Oui ! Ce n’était pas nécessairement la raison, je me cherchais simplement un emploi dans le domaine. J’allais déjà y louer des films. J’ai déposé mon c.v. sans attentes et j’ai eu le poste.

P.L. : Tu entres donc dans la caverne d’Ali Baba ! Tu peux louer des films quand tu veux.

K.L. : Tu n’as même pas besoin de te déplacer, puisque tu es déjà là pour ton travail ! Chaque soir, littéralement, je finissais à 23 h, et en rentrant à la maison j’écoutais un film avant de me coucher. J’avais un rythme de vie assez nocturne. Je découvrais le cinéma à travers les suggestions de mes collègues ou des clients.

P.L. : Un des grands plaisirs des clubs vidéo à l’époque — il faut pratiquement en parler au passé, il n’y en a à peu près plus —, c’est de se promener dans les allées, de regarder les pochettes. Louer un film juste parce que tu aimes la couverture du VHS ! Ou alors se diriger vers une section thématique que le club vidéo affichait, Exploitation, Italien, Western, etc. Le plaisir de se promener dans les allées comme dans une bibliothèque, perdu dans ses pensées. Choisir un peu au hasard, selon l’envie du moment. Il est encore possible de perdre son temps sur Netflix à naviguer entre les différentes pages, mais il n’y a pas ce parcours physique, cette marche. On a perdu l’exploration du cinéma.

K.L. : À La Boîte noire, c’était classé par réalisateur. J’avais peut-être déjà vu ANNIE HALL, MANHATTAN et HANNAH AND HER SISTERS de Woody Allen, mais je n’avais pas vu toute sa filmographie. Je me donnais donc comme objectif de visionner sa filmographie complète, de manière chronologique. Tous les soirs, je me ramenais un Woody Allen. Après quelques semaines, j’avais retracé le parcours du cinéaste. Je n’écrivais pas nécessairement un 500 mots sur chaque film. Je lançais un dossier, et je notais également des tendances, similitudes, caractéristiques et spécificités de tel ou tel film. Ce n’était que des impressions, pas des textes complets. D’ailleurs, il faudrait que je revisite beaucoup de Woody Allen.

P.L. : C’est un des plaisirs du cinéphile, de revisiter des classiques, ou même de revoir un film qui nous avait déplu la première fois. Peut-être peut-on le redécouvrir sous un nouvel angle. Peut-être que notre regard a changé.

K.L. : C’est donc grâce à La Boîte noire que j’obtiens mon emploi au Mirror. J’avais contacté à l’époque les chefs de section cinéma des journaux, principalement les hebdos culturels. Voir, Hour, Mirror, etc. À ce moment, c’est Matthew Hays le chef de section du Mirror, et c’était un client régulier à La Boîte noire, avec qui j’avais de longues discussions sur le cinéma. Il suffit parfois d’un bon contact ! Je ne fus pas engagé sur-le-champ, mais quelques mois plus tard, il me demande si ça m’intéresse toujours. Évidemment, j’ai dit oui ! Il cherchait quelqu’un pour faire des blurbs. Il y avait alors une section calendrier ; sur les films qui prenaient l’affiche cette semaine-là, quatre ou cinq avaient droit à leur critique, les six ou sept autres obtenaient un blurb, soit un 100 mots. Pendant la première année que j’étais au Mirror, j’écrivais quelques blurbs par semaine.

P.L. : Et cela te convenait.

K.L. : Ça me convenait absolument ! C’était le rêve d’être payé pour aller voir des films ! Je commençais à découvrir les visionnements de presse, une chose que je trouvais fascinante !

P.L. : Qu’est-ce que la projection de presse a de fascinant ?

K.L. : Le fait d’écouter un film le matin, ça donne une autre expérience. D’habitude, on écoute les films le soir, dans mon cas la nuit. Je n’étais pas un lève-tôt. J’ai dû prendre l’habitude d’y aller, un café à la main ! J’ai aussi été impressionné de côtoyer certains critiques que je lisais.

P.L. : L’impression d’entrer à la cour des grands.

K.L. : Sans en faire partie vraiment, car certains sont à un autre niveau. Mon travail en comparaison était très anonyme. J’adorais ça, mais ce n’est pas comme être à la télévision, à Flash…

P.L. : Tu commences au Mirror et au fil des ans tu cumules les emplois connexes. Tu deviens rédacteur en chef pour le Hour, notamment. Qui n’existe plus, je crois ?

K.L. : Non, malheureusement. Pratiquement toutes les places pour lesquelles j’ai travaillé n’existent plus !

P.L. : Je ne t’inviterai pas à Point de vues ! (rires)

K.L. : (rires)

P.L. : En 2015, tu lances Extra Beurre. Qu’est-ce qui t’a poussé à lancer ce site, et à devenir indépendant ?

K.L. : Le Hour a fermé en 2012. J’ai commencé à faire quelques petits trucs durant les années suivantes. En janvier 2015, je lançais Extra Beurre. Je n’ai jamais vraiment arrêté de voir des films, et même d’écrire. À la base, j’avais lancé un Tumblr, juste un petit journal disparate. J’écrivais très peu, sauf sur des films qui m’inspiraient, comme THE DARK KNIGHT RISES, THE MASTER, CAMION… J’étais encore dans un beat anglophone. Je le faisais pour moi-même. Je ne crois pas que beaucoup de gens me lisaient. L’idée d’Extra Beurre, c’est aussi une sorte de résolution de l’année 2015. Le début de l’année, c’est l’occasion des bilans et de se demander ce qui nous attend pour l’année qui vient. Je gagnais ma vie en tant que travailleur autonome. Je fais beaucoup de traduction, révision, rédaction, mais très peu de journalisme. J’avais, et j’ai encore la passion pour le cinéma. En 2015 donc, je décide de recommencer à le faire de manière sérieuse. Beaucoup de journaux ont disparu, ou ont été réduits. Le Voir n’est plus hebdomadaire par exemple. Il y a moins de possibilités. Sauf sur le web. J’ai eu quelques offres pour certains sites au fil des ans, sauf que c’était toujours le même discours, du manque de fonds. Personne n’est payé. Je me disais, tant qu’à être bénévole, j’aime mieux le faire pour moi !

P.L. : Selon tes conditions, selon ta ligne éditoriale.

K.L. : Oui, c’est ça. Tu connais mon site, je ne vais absolument pas tout voir ce qui prend l’affiche chaque semaine. Il y a parfois douze, treize films qui prennent l’affiche en même temps, au mieux j’en vois trois telle semaine. J’y vais vraiment selon ce qui me fait envie. Quand j’étais au Voir ou chez Mediafilm, je ne choisissais pas nécessairement ce que je voulais. Mais c’était mon travail ! J’ai souvent été agréablement surpris par des films qui à priori ne m’intéressaient pas. Et même si je détestais le film, il y a pire situation dans la vie que d’être payé pour critiquer un film. Malgré tout, si ce n’est pas ton travail, et que tu fais ça par passion, tu peux faire un tri. Pourquoi j’irais voir le nouveau film des VISITEURS si ça ne m’intéresse pas ? Je vais plutôt aller voir le nouveau Richard Linklater, quelque chose qui m’excite ! L’écriture va être plus inspirée. C’est pour ça que j’ai lancé mon propre site plutôt que de devenir collaborateur d’un projet plus gros. J’avais également l’impression que ce que je voulais faire n’existait à peu près pas au Québec, en français.

P.L. : Qu’entends-tu au juste par cela ? Que voulais-tu faire, précisément ?

K.L. : Il y a d’excellents blogues de cinéma au Québec, j’adore par exemple le blogue de Jozef Siroka à La Presse, mais c’est de très longs textes. C’est un gars super intelligent, super intéressant à lire, mais ce n’est pas tout à fait ce que je souhaitais faire. Il doit faire deux ou trois textes par semaine maximum, mais à voir la qualité et la longueur des textes, on comprend pourquoi. Moi je voulais faire un site à l’image de ce que je lis plus régulièrement, certains sites américains, on peut dire, de « geeks ». Chaque jour, il y aura plusieurs courts textes, que ce soit pour une bande-annonce, une affiche, une annonce de casting…

P.L. : Donc ne pas faire que de la critique, de l’analyse, mais de l’actualité. Un lieu de rendez-vous pour les amateurs qui ont des atomes crochus avec tes intérêts.

K.L. : Oui, c’est ça. Quelque chose qui est plus un blogue. Quelque chose de régulier. Comme je suis travailleur autonome à la maison, je peux gérer mon temps et naviguer entre mes contrats et l’actualité cinéma et la gestion de mon blogue. Ça me permet de trouver des trucs au courant de la journée. « Ah, une nouvelle bande-annonce de STAR WARS ! » Je l’écoute, la publie sur mon blogue…

P.L. : Et tu l’accompagnes d’un petit commentaire.

K.L. : C’est ça, un petit deux, trois lignes. Certains sites vont publier 1000 mots sur une bande-annonce, mais de mon côté j’aime mieux attendre le film avant de me lancer dans un gros texte. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas nécessairement le petit commentaire qui accompagne la publication, mais c’est de partager l’article sur les médias sociaux et les conversations qui en découle.

P.L. : Tu participes beaucoup aux conversations avec les fans de ton site.

K.L. : Oui, je trouve ça très important.

P.L. : Interagir avec le public.

K.L. : Quand j’étais avec La Boîte noire, d’une certaine façon le meilleur emploi de ma vie, je pouvais passer huit heures à parler de cinéma. Les employés et les clients étaient tous cinéphiles ! À moins d’être dans le gros rush, mais sinon on échangeait beaucoup entre nous. Et on n’était pas toujours d’accord, pas du tout ! Deux de mes bons amis, Jean-Carlo et Sébastien, et moi-même n’étions jamais d’accord ou presque. On pouvait avoir un débat qui continuait sur toute la journée. À une autre échelle, les médias sociaux c’est un peu la même chose. Et parfois, les meilleures discussions sont celles avec des gens qui ne sont pas d’accord avec toi. C’est la nature humaine.

P.L. : C’est sûr que si tu es totalement d’accord avec une opinion, tu n’as rien à ajouter.

***

P.L. : Que penses-tu de l’année cinéma jusqu’à présent ? On a déjà plus du quart de l’année derrière nous. Des coups de cœur ? Je sais que tu as beaucoup aimé DEMOLITION de Jean-Marc Vallée. D’autres films ?

K.L. : J’ai eu deux gros coups de cœur dernièrement. J’ai vu MIDNIGHT SPECIAL de Jeff Nichols que j’ai complètement adoré. C’est un genre de film assez spécifique, qui me fait triper. Un film de genre d’auteur ! Très weirdo, très indépendant. Ce style de film…

P.L. : On pense à LOOPER, UNDER THE SKIN, ces films-là…

K.L. : LOOPER j’ai adoré, UNDER THE SKIN j’ai des réserves, mais c’est bourré de qualités. Si on remonte plus loin, MIDNIGHT SPECIAL fait penser à UNBREAKABLE, un autre film que j’ai adoré. Un film de superhéros minimaliste, faut le faire ! MIDNIGHT SPECIAL, c’est dans cet esprit. Un peu de Spielberg, mais moins spectaculaire, plus intimiste. Ça ne donne pas toutes les réponses. Sinon, Christopher Nolan fait des mégaproductions, mais c’est un de mes cinéastes préférés en ce moment, on sent sa signature.

P.L. : Ses films sont très personnels malgré leur budget. C’est un des héritiers de Spielberg. C’est un des seuls qui, à Hollywood, peut exiger à peu près tout ce qu’il veut. Avoir une sortie 70 mm dans le cas d’INTERSTELLAR, il y a peu de cinéastes qui peuvent l’exiger. Je suis sûr qu’il a toujours le montage final de ses films. Un des rares cinéastes de cette envergure qui a encore une liberté. À l’image de Tarantino.

K.L. : Il y en a très peu des cinéastes de ce type. D’habitude, c’est le cinéma à plus petit budget, le cinéma indépendant qui propose des films à la signature forte. J’aime pas mal tous les genres de cinéma, je suis très ouvert. J’aime me faire surprendre. L’autre récent coup de cœur, qui est peut-être mon film de l’année pour le moment, c’est EVERYBODY WANTS SOME !! de Richard Linklater. Je n’ai pas eu autant de plaisir au cinéma depuis très longtemps.

P.L. : C’est un film très amusant !

K.L. : J’ai a-do-ré ! J’ai eu un gros sourire durant tout le film. Je me suis identifié à ce film même sans connaître l’expérience de faire partie d’une équipe sportive. Je n’ai pas vécu les années 80 durant mon adolescence non plus. Mais cette camaraderie masculine est universelle.

P.L. : C’est plaisant de voir un film sur des adolescents fait de manière aussi intelligente. Les personnages, oui, sont plein de testostérone, un peu con, vont se saouler, souhaitent tirer un coup, etc., mais la sincérité qui émane du film est touchante. On sent que ça vient d’un endroit très personnel. Je ne sais pas à quel point c’est autobiographique, mais c’est certainement fin. Les personnages, tous frôlant le cliché, sont malgré tout bien construits, et on y croit. On s’attache à ces personnages qui sont charmants malgré tous leurs défauts ! Ce type de film, on le voit plus à propos de jeunes filles. Un coming of age du point de vue masculin aussi intelligent, c’est plutôt rare. Linklater arrive toujours à nous sortir un lapin de son chapeau ! Personne ne savait à l’époque qu’il tournait BOYHOOD sur douze ans ! Ce film-là, encore une fois, sort un peu de nulle part.

K.L. : Ce n’est pas une grosse campagne de promotion, le film est sorti uniquement dans une salle à Montréal, en anglais. C’est dommage, car c’est un film assez commercial si on oublie le fait qu’il n’y ait pas de vedette. Je peux recommander ce film à n’importe qui, même quelqu’un qui n’est pas du tout cinéphile, et je suis convaincu qu’il aimerait ça.

P.L. : Ce n’est vraiment pas un film d’auteur austère et complexe. Même sans connaître le cinéaste, on peut apprécier le film.

K.L. : Oui, c’est très drôle, les personnages sont attachants. Je ne comprends pas pourquoi il n’a pas eu droit à une plus grosse sortie. C’est sûr que sans acteur connu, c’est dur d’attirer un grand public. En plus, historiquement, Montréal c’est une ville de base-ball, même si ce n’est vraiment pas le noyau du film.

P.L. : Peut-être que la sortie rapprochée de BATMAN V SUPERMAN : DAWN OF JUSTICE a rendu les autres studios frileux. C’est peut-être la seule raison. C’est dur d’être dans l’ombre d’un tel mastodonte médiatique. Au niveau du Québec, quelque chose t’a marqué ? Un film que tu attends avec impatience ?

K.L. : L’an dernier, je suis tombé complètement en amour avec le cinéma d’Anne Émond avec LES ÊTRES CHERS, et elle revient déjà cette année avec NELLY. C’est vraiment le film québécois que j’attends le plus. Je connais très peu l’auteure, je l’ai vu à Tout le monde en parle, mais je n’ai pas lu ses livres. Je suis très curieux d’en découvrir plus.

P.L. : Est-ce que tu vas lire un de ses livres avant la sortie du film ?

K.L. : Je ne sais pas, peut-être est-ce que je vais avoir l’envie d’ici là ?

P.L. : C’est quelque chose que tu fais assez souvent sur Extra Beurre, revisiter l’œuvre passée d’un cinéaste à l’occasion de la sortie de son nouveau film. Tu as par exemple écrit sur le fameux western de Jean-Marc Vallée en anticipation de DEMOLITION.

K.L. : C’est la continuation de ce que je faisais à La Boîte noire. Parfois, c’est très paradoxal, mais on a tellement de choix, entre les visionnements, Netflix, les DVD, que je ne sais plus quoi regarder. Je peux perdre une demi-heure sur Netflix avant de décider de ne rien regarder. En me créant un mini-festival personnel, ça me donne un prétexte pour découvrir des films. DEMOLITION, je l’ai vu il y a quelques semaines déjà. J’ai vraiment aimé. J’avais le goût de découvrir des films de Jean-Marc Vallée, il y en avait quatre que je n’avais pas vus. J’ai écrit des petits textes sur ces films.

P.L. : D’écouter ces films dans un court laps de temps, ça permet de comprendre l’univers d’un cinéaste. Même des films qu’on a déjà vus, de les réécouter dans la foulée de la sortie du dernier, on peut déceler des touches qui nous avaient échappé.

K.L. : Absolument. Dans le cas de Vallée, les quatre films que j’ai vus étaient tous très distincts. Il a une des carrières les plus hétéroclites et atypiques !

P.L. : J’ai vu ses principaux films, mais pas tous. Je n’ai pas vu le western !

K.L. : Si tu regardes uniquement LISTE NOIRE et C.R.A.Z.Y., les deux films n’ont rien à voir ! L’un est très commercial, l’autre très personnel. C’est presque dur de savoir que c’est le même cinéaste derrière ces deux films. LOS LOCOS, ce n’est pas non plus un western conventionnel. Ça ne ressemble à rien de ce qu’il a fait.

P.L. : C’est intrigant les cinéastes qui se mettent en danger. Il n’avait peut-être pas non plus la même liberté qu’aujourd’hui, alors qu’il est devenu très en demande. Il a peut-être plus le choix maintenant. C.R.A.Z.Y. a dû lui ouvrir plusieurs portes.

K.L. : Ses trois derniers films américains, DALLAS BUYERS CLUB, WILD et DEMOLITION sont dans une certaine continuité très forte et témoignent de cette liberté acquise. Son montage est toujours intéressant. Il le fait toujours lui-même d’ailleurs.

P.L. : Je ne sais pas si on t’a déjà fait la remarque, mais je trouve que tu as tendance à être très positif, à donner quatre étoiles à un film assez facilement. Avais-tu déjà réfléchi à la question, pas sur ce que tu écris, mais sur la notation ?

K.L. : On m’a déjà fait la remarque. J’avais alors réfléchi à la question et regardé mes textes précédents. Dans n’importe quel mois donné, mes cotes varient beaucoup. C’est sûr que j’ai adoré MIDNIGHT SPECIAL ou EVERYBODY WANTS SOME !!, donc les cotes sont élevées, mais à côté, un HARDCORE HENRY, qui est bien, mais pas plus, obtient deux étoiles et demie. BATMAN V SUPERMAN même chose. Sans vouloir te contredire, ce n’est pas vrai que j’aime tout sans discernement. Par contre, comme c’est mon site web, je choisis de visionner et d’écrire uniquement sur les films qui m’intéressent à la base. Alors, les déceptions, il y en a, mais en écoutant que les films qui m’attirent, la notation moyenne est assez élevée. Pourquoi j’irais voir le nouveau LES VISITEURS simplement pour donner une étoile et faire baisser ma moyenne ?

P.L. : C’est plus inspirant d’écrire sur des films qui nous fascinent, qui nous surprennent, qui ont quelque chose à dire. Être son propre rédacteur en chef, c’est aussi ce luxe. D’écrire sur ce qui te plait.

K.L. : Pour reprendre l’exemple de Jean-Marc Vallée, c’est un cinéaste qui m’intéresse beaucoup, mais pas tous ses films sont réussis. J’ai donné une étoile à LOSER LOVE, deux et demie à LISTE NOIRE, trois à YOUNG VICTORIA et quatre à LOS LOCOS ! Mais on va se rappeler surtout du quatre étoiles au western ! Mais j’assume totalement mes goûts, mon enthousiasme. Je suis passionné !

P.L. : Ce qui est admirable, à mon avis, ce n’est pas que tu aimes tel ou tel film, mais que tu sois sincère. Je crois que ça se sent dans l’écriture. Parfois, c’est peut-être facile d’être frileux dans ses notes, et de se laisser influencer par le consensus.

K.L. : Ça peut plaire ou pas, mais je dors bien avec ça. Je ne donnerai pas de noms, mais lorsqu’un critique donne trois étoiles ou trois étoiles et demie à tout, ça devient problématique. Je sais qu’il y a eu des articles pour dénoncer ce phénomène en critique musicale. Le fameux trois étoiles et demi qui est positif, mais pas trop. Une belle note qui ne dérange personne.

P.L. : Le filet de sécurité.

K.L. : Si t’as adoré le film, mais que tu n’oses pas donner quatre étoiles, pour ne pas avoir l’air de trop en mettre, pour être modéré, ou l’inverse, un film décevant, mais on ne veut pas faire de peine, c’est problématique. On le sent beaucoup au niveau du cinéma québécois. Bien sûr, j’en donne aussi des trois étoiles, mais je trouve que l’abus mène au même problème.

P.L. : Donc tu as beaucoup réfléchi à l’évaluation des films !

K.L. : Ce n’est pas scientifique, bien sûr, mais oui, j’y réfléchis. Je sais très bien que certains ne liront pas la critique et vont uniquement regarder la note. Si tu ne mets pas ce que tu penses vraiment… La première année d’Extra Beurre, il n’y avait pas de note. Je souhaitais forcer les gens à lire le texte. Mais, finalement, j’ai décidé de mettre des notes. Ça permet de se mouiller un peu. Un texte peut également être très frileux. Une note permet de trancher. Le BATMAN V SUPERMAN, j’étais très ambivalent. De donner un trois étoiles aurait été une recommandation, mais c’était impossible. Il y a trop de défauts. Le même texte sans note peut manquer de punch. La note, c’est le point final de la critique.

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