Entrevue avec Stéphane Crête

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31 mars 2016 par Paul Landriau

Stéphane Crête

Stéphane Crête aura marqué l’imaginaire de ma génération avec son rôle mémorable de Brad Spitfire dans la série DANS UNE GALAXIE PRÈS DE CHEZ VOUS. Le circonscrire à ce rôle serait cependant une grave faute d’inattention, l’homme aux talents multiples ayant touché à l’improvisation, la musique, le théâtre, l’écriture, la mise en scène… Il se voit, dans UN PARADIS POUR TOUS, confier une trentaine de rôles. Petite discussion amicale pour un film atypique.

Paul Landriau : Stéphane Crête, artiste multidisciplinaire. En regardant ton parcours, on se rend compte que tu as touché un peu à tout. C’était donc, j’imagine, un mariage naturel de te retrouver dans le cinéma de Robert Morin, que l’on qualifie d’inclassable. Morin s’interroge beaucoup sur la forme. Sur ce que doit être un film. Recevoir ce rôle multiple, c’est un cadeau pour un comédien ?

Stéphane Crête : C’est complètement un cadeau ! C’est vrai qu’il y a une cohérence entre son travail et le mien, qui se répondent — en toute humilité ! – d’une certaine manière. J’étais content de me retrouver dans cet espace-là avec lui. C’est un défi. C’est un cadeau qui vient avec son lot de travail, mais quelle joie !

P. L. : Ce qui m’a surpris de ce film, c’est à quel point il est vulgaire ! Ta dernière publication s’intitule MAUVAIS GOÛT et on retrouve dans le film une définition du mauvais goût… Le film va dans des zones assez dégueulasses. On sait que Robert Morin aime aller fouiller dans les zones noires de la société. Ça va avec le thème du film, le personnage principal essayant de nous dégoûter de l’évasion fiscale. Est-ce qu’à la lecture du scénario, il y a des scènes dont tu doutais ? Jusqu’où étais-tu prêt à aller pour explorer ces thèmes ?

S. C. : J’ai compris dès le début que pour lui, la démonstration du mauvais goût pouvait prendre toutes les formes possibles, et il n’arriverait malgré tout jamais à la cheville du mauvais goût suprême qu’est l’évasion fiscale. En comprenant cela, j’ai vraiment décidé d’embrasser cette idée. J’aime aussi moi-même, comme tu l’as dit avec ma pièce MAUVAIS GOÛT, aller visiter des zones qui vont rendre le spectateur inconfortable. J’avais de la matière dans le film ! Ça déchire un peu. J’ai donc complètement embarqué dans le projet, même si à l’intérieur de moi parfois je tremblais, me demandant comment j’allais faire pour jouer telle ou telle scène. Ce n’est pas nécessairement facile à faire.

P. L. : Est-ce que l’humour agit comme une espèce de filet ?

S. C. : Oui, mais en même temps je cherchais vraiment la vérité. Si c’est juste drôle, on va perdre les idées. Je tiens toujours à trouver la dose d’humanité dans les personnages, aussi répugnants soient-ils. C’est ça mon travail.

P. L. : D’où un certain inconfort. Le film n’est pas une comédie affichée et inventée de toutes pièces, on se base sur un problème de société réel.

S. C. : C’est une comédie un peu aigre. Ça fait un peu mal. Parfois, ce n’est pas drôle, c’est simplement étrange. Il y a des moments très drôles parmi tout ça. Le personnage principal vit une tragédie. Il perd ses illusions, ses idéaux, et essaie de trouver une manière de devenir un héros. Il ne réussit pas vraiment à le faire. À travers son histoire, on découvre ses moments sombres, et il revisite certains espaces… délicats.

P. L. : Face à tous les personnages que tu incarnes dans le film, on en revient inévitablement à la question de la représentation, qui est d’actualité ces temps-ci dans le milieu. On connait toute la controverse autour du film OF THE NORTH de Dominic Gagnon. Dans UN PARADIS POUR TOUS, tu joues notamment un détective asiatique, une femme noire et son enfant. Y avait-il un danger à jouer ces rôles ? Avez-vous réfléchi à la responsabilité des créateurs sur cette question ?

S. C. : Je crois que Robert Morin avait envie de faire fi de la rectitude politique. Il trouve que l’on est pris dans un carcan du bien paraître, du bien penser. Ce n’est pas une réaction, et ce n’est pas fait de manière irréfléchie. Il y a un équilibre entre les deux. On assume ce délire, en sachant que la société est frileuse.

P. L. : Surtout, vous tirer partout. Il n’y a pas d’acharnement sur un groupe en particulier.

S. C. : Exactement. Personne n’est épargné. Les Suisses et les Français non plus. Les Québécois surtout ! Je crois que ce sont les plus idiots des personnages que j’incarne.

P. L. : Robert Morin a souvent joué dans ses films. Le personnage principal, Buster, au tout début du film, explique sa situation, en regardant directement dans la caméra. On pense à Morin dans certains de ses films, on pense à YES SIR ! MADAME… Est-ce qu’il fallait absolument se démarquer de sa façon de jouer ? Tenais-tu à apporter à Buster quelque chose qui te soit unique ?

S. C. : J’aime dire que je faisais du Morin à la Crête ! C’est-à-dire que je reprenais ce système de la caméra autoportante, du long plan-séquence (ma gueule en gros plan au début du film, ça dure presque dix minutes !), mais de trouver ma texture là-dedans, de trouver ma couleur. En sachant que l’on se trouve dans la forme des films de Morin. Ou plutôt de ses « vues » comme il les appelle, les distinguant de ses films plus classiques. Je n’ai pas cherché à me distinguer, mais à suivre un courant en y apportant ma texture.

P. L. : Est-ce qu’il y avait une part d’improvisation lors du tournage ? Évidemment, il y a un scénario écrit, mais je pensais plutôt aux personnages secondaires qui semblaient parfois très spontanés.

S. C. : Souvent, il m’envoyait une première version d’une scène et je donnais quelques avis, parfois simplement un peu de réécriture pour mettre le texte en bouche. Une fois qu’on était sur le plateau, on s’en tenait vraiment à ce qui était écrit. Du fait que j’étais seul, techniquement, il fallait s’en tenir mot à mot à ce qu’on avait écrit, car je devais enregistrer un premier personnage, puis celui qui lui donne la réplique. Car concrètement, je jouais avec des silences dont je devais calculer la durée pour faire place aux répliques. Il y a quelque chose de presque schizophrénique dans cette démarche ! Il fallait donc s’en tenir à une base très solide.

P. L. : De façon pratique, est-ce que Robert Morin te donnait la réplique ?

S. C. : On a essayé et ça ne marchait pas. Son rythme à lui est différent du mien. J’ai privilégié la piste de ce que le personnage aurait fait lui-même. Il est seul. On imagine que c’est lui qui aurait placé la caméra et aurait tout fait lui-même. Donc j’ai décidé de fonctionner comme ça. J’aurais pu engager un ami acteur pour m’aider avec le rythme. C’était donc un défi supplémentaire que je me donnais. J’ai tout fait dans le vide !

P. L. : En te rappelant de la durée des répliques.

S. C. : Parfois j’enregistrais avec un dictaphone les répliques d’un personnage et je le faisais jouer au plan suivant. Il y a eu évidemment un travail impressionnant au montage pour bien raccorder toutes les réactions et rendre les conversations plausibles. Au montage, on pouvait par exemple ralentir un peu une réaction, pour que le personnage réagisse au bon moment. Un gros travail pour en arriver à oublier d’une certaine manière que c’est moi qui fait tous les personnages.

P. L. : As-tu un personnage préféré parmi la gamme des personnages secondaires ?

S. C. : J’aime beaucoup Doreen…

P. L. : L’Albertaine !

S. C. :… qui est en mal d’amour ! Tous les banquiers en général. Le Suisse, le Québécois. Les hommes d’affaires.

P. L. : Des personnages qui sont très loin de ta réalité !

S. C. : C’est très satisfaisant de pouvoir tourner en ridicule des gens au pouvoir immense !

UN PARADIS POUR TOUS prend l’affiche le 1er avril.

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