Entrevue avec Robert Morin

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31 mars 2016 par Paul Landriau

Robert Morin

Cofondateur de la Coop Vidéo de Montréal. Cinéaste inclassable. Intellectuel qui épouse le vulgarisme. Artiste engagé et moqueur. Robert Morin défie toutes les conventions et les sobriquets. Il propose avec UN PARADIS POUR TOUS un pamphlet anticapitalisme où Stéphane Crête interprète une trentaine de rôles. On pourrait aussi titrer le film L’ÉVASION FISCALE POUR LES NULS. Conversation avec un géant de notre cinéma, qui semble avec ce film, et en tournée de presse, s’amuser comme un gamin.

Paul Landriau : UN PARADIS POUR TOUS, c’est vraiment une drôle de « bibitte » !

Robert Morin : Ouais !

P.L. : Comme beaucoup de vos films ! On peut dire que ça ne ressemble à presque rien d’autre qui se fait ici, sauf à un autre film de Robert Morin.

R.M. : Peut-être un peu l’esprit d’ELVIS GRATTON.

P.L. : Oui, c’est vrai. Il y a le contenu, une démonstration par l’absurde de l’évasion fiscale.

R.M. : (rires)

P.L. : Il y a la forme, Stéphane Crête qui interprète une trentaine de rôles. Il y a également le ton, qui s’envole parfois vers le grotesque…

R.M. : Et même le dadaïsme en fait ! C’est un film dada. Dans la continuité du dadaïsme d’entre-deux-guerres.

P.L. : Qu’est-ce qui est venu avant, l’œuf ou la poule ? La forme ou le contenu ?

R.M. : La forme. En fait, c’est plutôt la rencontre avec l’acteur. J’ai vu la pièce de Stéphane Crête, ESTEBAN, dans laquelle il changeait de costumes une vingtaine de fois. Je me suis dit alors que ça serait intéressant de travailler un film similaire avec un seul acteur. De fil en aiguille, on s’est ramassé au Festival Voix d’Amériques, dans la section Combat contre la langue de bois. Je suis allé le voir, lui demandant si ça lui tentait de faire un film. On s’invente une histoire… Il a accepté. Je me suis dépêché, j’ai écrit un scénario en quatre, cinq jours. On est parti ! On a tourné plusieurs choses, parfois on recommençait une scène qu’on aimait moins. On travaillait vraiment comme des sculpteurs, à enlever des bouts de glaise ici et là. À rajouter un gros morceau à tel endroit. Au départ, le sujet m’a été inspiré par l’histoire de Philippe Couillard lorsqu’il s’était présenté, et qu’on avait su qu’il avait placé de l’argent dans un paradis fiscal. Nous avions besoin d’un personnage central qui rencontrerait plusieurs personnages sur sa route afin de reproduire le schéma du « changement de costumes » de la pièce de Stéphane. En choisissant un personnage principal qui voyage afin de placer son argent dans toutes sortes de places, on avait un éventail de personnages colorés. J’ai donc écrit le scénario à partir de ce point. On s’est questionné aussi sur la question du mauvais goût. Le mauvais goût suprême, ce n’est pas tellement de faire un blackface [lorsqu’un acteur caucasien interprète un personnage noir en se maquillant le visage et en grossissant le trait, NDLR], ou d’uriner dans le visage d’une prostituée (rires) ! Le mauvais goût suprême c’est de ne pas rendre à la société ce que tu lui dois. L’évitement fiscal c’est ça. C’est légal. Une grosse madame de 350 livres qui se promène dans la rue avec des leggings couleur peau, c’est du mauvais goût. Mais peut-être pas pour elle, puisqu’elle le fait. Je trouve cela beaucoup moins dérangeant que de voir quelqu’un se sauver avec 1 million de dollars.

P.L. : Toute la question du mauvais goût est ainsi centrale au film.

R.M. : D’une certaine façon, elle touche le propos. C’est une espèce de démonstration, une fable. Au bout de la ligne, elle pose des questions également sur la rectitude politique. Ce mauvais goût, est-il vraiment « mauvais » ? Faire un blackface ou un personnage chinois avec des dents en plastique… On est dans une ère politique qui nous amène à nous censurer de plus en plus. Qui réintroduit la censure en fait ! Je sais que plusieurs personnes ne verront même pas la finalité de mon film et vont rester bloqués sur, je ne sais pas moi, le fait que telle femme a de gros seins. Ou parce qu’on montre un juif avare. Ce film attaque donc la rectitude politique. C’est ainsi que je m’inscris dans la lignée des dadaïstes, qui avaient cette réaction face au calvinisme suisse.

P.L. : J’imagine que tu es au courant de l’affaire OF THE NORTH…

R.M. : Ben oui !

P.L. : Toi qui avais fait auparavant 3 HISTOIRES D’INDIENS, c’est une question qui t’est personnelle, qui t’est chère.

R.M. : Mais au fond, ça n’a rien à voir avec les Indiens. Mon film, comme le sien, c’est des œuvres d’art. On ne devrait plus parler des Indiens comme ça, selon la rectitude politique présente. Qu’on le laisse parler des Indiens comme ça, et si t’es contre, parles-en autrement ! Empêcher son film d’être diffusé, c’est de la censure ! Que son opinion ne soit pas bonne, ou fausse, je m’en fous. On a le droit de dire des niaiseries ! S’il fallait dire juste la vérité, il n’y a pas grand monde qui parlerait ! Le droit de parole, la liberté de parole, c’est le droit de dire des faussetés, de dire des niaiseries. Si t’es contre, répliques, ou poursuis en court, fais un autre point de vue. Quand je suis venu au monde, il y a des livres qu’on ne pouvait pas lire. Retourner dans cet univers-là, ça m’apparaît débile.

P.L. : Tu parlais de liberté et de plaisir, on sent avec ce film que Stéphane Crête et toi vous vous êtes gâtés !

R.M. : Oui ! Moi je viens des arts visuels. Je ne me considère pas nécessairement comme un cinéaste, ou comme faisant partie de ce milieu. Le cinéma pour moi, c’est utile pour raconter des histoires, pas pour explorer des concepts formels cinématographiques. Quand j’étais petit, je faisais de la peinture. J’avais des amis qui voulaient faire du cinéma et qui tripaient avec la caméra Super 8 mm. Les fins de semaine, ils tournaient de fausses poursuites de chars, des combats, ils s’amusaient. Dans mon coin, moi, je faisais de la peinture seul. Éventuellement je me suis joint à eux, pour niaiser avec eux, pour avoir du fun. UN PARADIS POUR TOUS, c’est un retour à cette mentalité. On se dit, allez, let’s go !, on va faire des clichés, allons dans les gros clichés. On rigolait. Je me suis payé un film, pas de cégep, mais de polyvalente !

P.L. : Le film est une fiction, mais reste que ça interroge un problème réel. Nous connaissons tous l’évasion fiscale. Ça fait partie de notre réalité et c’est absurde que ça soit aussi connu !

R.M. : Et c’est beaucoup d’argent ! Le montant dans mon film [trente mille milliards de dollars américains, à l’échelle de la planète, NDLR], c’est une estimation conservatrice. C’est de l’argent ça là ! On se plaint du montant de la péréquation que l’on tente de récupérer, c’est quoi, 1 milliard $ ou 2 ? Il y a dix milliards $ qui sort du Québec en impôt impayé chaque année. Même pas besoin du Canada, si tout le monde au Québec payait sa part !

P.L. : Une situation déprimante, mais un film qui donne le goût d’en rire plutôt que d’en pleurer !

R.M. : Certaines personnes en traitent de manière sérieuse et efficace. L’ouvrage d’Alain Deneault [PARADIS FISCAUX : LA FILIÈRE CANADIENNE, NDLR], c’est un coup de poing. C’est fascinant, tu dois lire ça ! Moi, l’artiste, qu’est-ce que tu veux que je fasse ? C’est épouvantable, c’est révoltant. J’ai choisi d’en rire cette fois-ci. Malgré que derrière les rires, c’est une tragédie grecque. Tout vient de son père. C’est du Horace. On a fait toute une tragédie grecque. Avec extra sauce tsatziki !

UN PARADIS POUR TOUS prend l’affiche le 1er avril.

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