Entrevue avec Stéphan Beaudoin et Sophie-Anne Beaudry

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21 mars 2016 par Paul Landriau

Le Rang du lion entrevue

À la Cinémathèque, un après-midi en mars, quelque quatre mois après la présentation du film LE RANG DU LION au Festival du Cinéma International en Abitibi-Témiscamingue où j’avais rencontré la scénariste du film Sophie-Anne Beaudry. Le réalisateur, Stéphan Beaudoin, n’y était pas, occupé alors avec la préproduction de son prochain film, YANKEE. Maintenant en postproduction de son deuxième long, il prépare la sortie nationale de son premier film tourné à l’automne 2012. Un jeune homme accompagne sa copine dans une commune un week-end, et sera séduit par les méthodes et enseignements de son chef.

Paul Landriau : LE RANG DU LION prend l’affiche en mars 2016, trois ans et demi après le tournage. Ça doit représenter tout un décalage, surtout que vous travaillez présentement sur YANKEE. Stéphan, tu viens du monde de la télévision, une machine beaucoup plus huilée et efficace. J’aimerais que vous me parliez de ce long processus.

Stéphan Beaudoin : C’est un long marathon, parsemé de petits sprints ! Si on revient à la genèse du projet, ça a commencé avec une idée que j’avais : « un jeune qui fuyait un groupe ». Ce n’était pas encore très défini, mais il y avait cette idée de la fuite. J’en avais parlé à Sophie-Anne, mais c’est resté en gestation. À un moment, Sophie-Anne est partie avec ça, et quand elle a eu comme idée de baser tout cela autour de la crise de vie de Nietzsche, le projet a pris un autre sens. Pendant qu’elle développait le scénario, une connaissance des Cantons-de-l’Est qui a une résidence secondaire, la ferme du film, nous a invités à souper. On a fini par lui demander si elle voulait nous prêter la ferme pour le tournage. Elle a accepté, mais elle ne pouvait pas nous prêter sa ferme pendant trois mois non plus ! Nous avions deux semaines maximum. On a circonscrit l’histoire et les lieux autour de cette ferme. Cela nous a permis de faire le tour de tous les bâtiments et le film a été écrit spécifiquement pour ces lieux-là. Ça nous permit d’avoir un tournage beaucoup plus efficace, car on savait exactement comment tourner les scènes. Habituellement, le scénario est écrit avant le repérage des lieux. Ce fut très court comme tournage. À l’image de l’écriture.

Ce qui a pris du temps c’est le montage. Des trois ans et demi, il y a environ 1 mois ou deux de développement, 1 mois d’écriture du scénario, deux semaines de préparation et de casting, 11 jours de tournage, et ensuite, le vrai travail a commencé ! C’est la postproduction qui a été longue. Une fois le premier jet du montage complété, qui faisait deux heures et demie, nous avons fait des choix drastiques. Il y avait tout un pan du film qui se passait à Montréal ; nous étions avec les parents de ce jeune qui décide de rester à la ferme, ils appellent ses amis, ils se rendent compte qu’il a lâché ses études, ils entament des recherches, une enquête est ouverte, on passait du temps avec l’enquêteur… C’était bien fait, c’était bien interprété, en soit ça fonctionnait super bien, mais après un an de montage, nous n’étions pas satisfaits. C’est cette partie-là du film que nous avons coupé, à contrecœur évidemment !

Sophie-Anne Beaudry : Cette partie du film a été écrite par la suite. On s’est rendu compte que la première version du scénario, sans les parents, fonctionne mieux. Elle nous garde dans le huis clos à ciel ouvert.

S. B. : On l’a enlevé au montage, et on est resté à la ferme. Sinon, ça enlevait la tension constante de la ferme.

S.-A. B. : Le montage a été lent, le processus, mais une fois que Téléfilm et la SODEC ont embarqué, ça nous a donné les fonds pour le compléter.

S. B. : Une fois que le montage était complété, il a fallu négocier avec les différents syndicats, car nous étions un petit tournage indépendant ! Le film était prêt, mais il manquait encore la colorisation, le mixage final, le sous-titrage, le DCP… Pour ces étapes-là, nous avions besoin de support financier. Le film était prêt il y a presque deux ans ! (rires)

P. L. : Ça rejoint un peu le personnage du film, le guru, qu’on nomme sans jamais le nommer — le choix des mots étant très important dans ce film —, qui voulait échapper lui-même à la machine administrative du cégep et souhaitait vivre quelque chose de plus vrai. Un tournage comme ça, indépendant, fait avant de recevoir les subventions habituelles, rappelle ce parcours.

S. B. : Exactement ! (rires) Ça s’inscrit dans sa démarche. Cette rigidité institutionnelle est nécessaire, on ne peut pas faire notre cinéma sans les institutions. Mais peut-être que les mécanismes doivent être revus afin d’être adaptés à la réalité du milieu présentement. On a fait le film de cette façon en réaction à tout cela.

S.-A. B. : Cela a prit du temps, mais nous sommes très contents du résultat final. Pour un premier long-métrage, on ne savait pas trop dans quoi on s’embarquait, mais on est très satisfaits. Et ça nous a suffisamment plu pour qu’on se lance dans une autre aventure !

S. B. : D’une autre envergure, mais un peu de la même façon.

P. L. : Tu me disais que le casting s’est fait rapidement. Pour un film de ce type, dans un seul lieu, une ferme et les environs, ça prend une bonne chimie d’ensemble. Est-ce qu’il y a eu des journées de répétition ?

S. B. : En fait, on a habité sur place. On mangeait là le matin, on tournait, on faisait un feu de camp le soir, on prenait une bière. Lors des auditions, on disait à tous les candidats : « vous allez dormir sur place, il n’y aura pas d’hôtel payé ». Par manque de ressources, mais aussi pour créer cette cohésion. Pour avoir fait beaucoup de télévision, il y a des trucs qui demandent de la patience. Lorsque tu vas trop vite, tu risques de rester dans la superficie des choses, plutôt qu’aller explorer le sujet. On avait un jeune groupe d’acteurs qui ne se connaissaient pas, qui sortaient des écoles pour la plupart, sans trop d’expérience devant la caméra. On voulait quelque chose de très vrai. Toute l’approche prône le naturel. Je ne voulais pas que ça fasse faux.

S.-A. B. : Ça crée des liens et encore aujourd’hui, les actrices du film se tiennent ensemble, sont des copines, font des projets. Le tournage a formé des liens très forts.

S. B. : Le casting s’est fait quelques semaines avant le tournage mais je les avais vu avant aux auditions du Quat’sous. Ce sont des auditions de tous les finissants des écoles du Québec et les gens de l’industrie peuvent aller voir les finissants. On a ensuite convoqué une quarantaine de ces finissants en audition, deux mois plus tard. Là-dessus, on a gardé les huit pour le tournage.

P. L. : Qu’est-ce que t’a permis le rythme d’un plateau de cinéma versus le plateau de télévision ? On parle d’un tournage plutôt modeste, 11 jours pour un long-métrage c’est très peu, mais c’est tout de même un rythme différent du milieu télévisuel.

S. B. : Ce que la télévision permet, c’est une rapidité d’exécution. Tout est très bien préparé…

P. L. : Les acteurs connaissent leur personnage depuis des années.

S. B. : Exactement. La façon de tourner est très efficace. Ça donne une rigueur aux horaires. Cependant, la télévision peut parfois être assez rigide dans ses codes esthétiques, dans sa direction d’acteurs. Le cinéma permet d’approfondir certaines choses, de faire confiance au spectateur. De laisser l’image parler, de laisser les acteurs jouer. On joue pour l’émotion plutôt que pour la compréhension.

Malgré tout, le clivage est de moins en moins présent ; la télévision couche avec le cinéma ! Les deux se rejoignent beaucoup plus qu’il y a dix ans. Il y a quand même une plus grande liberté d’interprétation au cinéma. La différence, pour moi, c’est de faire plus confiance. À l’image, aux acteurs, au spectateur. Laisser vivre.

P. L. : On en revient encore au récit ! Cette fois, je pense au personnage qui cherche le « vrai ». On ramène souvent cette maxime dans le film, « chercher le vrai ». Être vivant. Il y a cette scène où le guru félicite le nouveau membre qui vient de couper la tête d’une poule et lui dit : « Là t’es vivant ! » Cette question d’être vivant… Cette dichotomie entre la ville et la campagne. Des questions qui sont toujours d’actualité, et qui se posent dans le processus de recherche que chaque jeune, chaque artiste traverse à un moment ou un autre.

S. B. : C’était vrai il y a vingt ans et ce le sera toujours dans vingt ans ! Peu importe l’âge ! C’est logique de chercher du sens. Une direction. À la vie, à ce qu’on fait. Trouver un écho.

S.-A. B. : Nous ne sommes plus dans une société où on nous dicte ce qu’on doit penser. Auparavant, l’Église était présente et nous donnait un tracé. Nous sommes beaucoup moins axés sur la religion. Il y a plus de place pour l’individualisme. En même temps, on est allé à l’autre côté du spectre. Là, on est complètement à un autre extrême. Ce besoin de collectivité revient. Même si c’est via le web, on voit que les jeunes adultes cherchent le regroupement, cherchent l’appartenance. Lui, il quitte la ville pour aller à la campagne, pour essayer de saisir ce retour au groupe. C’est très actuel.

S. B. : Il suffit d’être libre de toutes distractions. De nos jours, ce n’est plus la religion, mais c’est les médias qui nous submergent ! « Tu dois être comme ça, tu dois ressembler à ça, tu dois manger ça, tu dois penser ça. » Je crois que le fait de se retirer permet une remise en question. À la ferme, dans le film, il y a très peu de technologie présente. Il y a un insert de cellulaire au début du film pour indiquer que c’est un film contemporain, mais c’est tout. Le personnage cherche à fuir les distractions. Je ne crois pas que c’est nécessairement vrai qu’on est plus libres et naturels à la campagne qu’à la ville, mais il y a ce côté épuré.

P. L. : C’est sûr que la campagne possède un certain charme bucolique qui est attirant parfois.

S.-A. B. : Le retour à la nature, cet aspect de communion avec l’environnement…

S. B. : Oui, c’est enchanteur. Le guru d’ailleurs est très charismatique, séducteur. Il a un côté très mystique.

P. L. : Et même si ces personnages ont l’air plus vrais, on se rend compte que le guru a toujours la phrase toute faite, la bonne maxime pour la bonne situation… Tu te rends compte que c’est des outils qu’il utilise. Malgré son côté très naturel, très sincère, il y a des choses qui se cachent sous la surface…

Le film LE RANG DU LION prend l’affiche partout au Québec le 25 mars. Vous pouvez lire notre critique du film ici.

Une réflexion sur “Entrevue avec Stéphan Beaudoin et Sophie-Anne Beaudry

  1. […] Quel privilège pour moi que fut cette rencontre le 6 août 2011, à Eastman. On a pas fini d’entendre parler de ces deux artistes. […]

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