Lettre ouverte au FIP – Pourquoi l’humiliation ?

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4 mars 2016 par Pascal Plante

Ce texte reflète la position de son auteur uniquement, et ne correspond pas forcément à la position de l’équipe de Point de vues.

Cher FIP,

Une bombe est tombée sur la planète web, le 1er mars dernier.

Je réfère bien entendu au dévoilement public de toutes les fausses bandes-annonces de webséries-québécoises-en-devenir, à ce stade-ci destinées, avouons-le, à l’attention de votre comité d’évaluation. L’usage délibéré du terme « fausse bande-annonce » peut sonner sévère, mais la triste réalité est que la majorité de ces pilotes ne se feront pas. Ou du moins… ils ne se feront pas avec le panache et l’ambition espérée. D’où le premier problème de votre démarche de sélection actuelle :

(1) L’artiste ne devrait pas avoir à éponger une défaite publique dans son parcours de demande de fonds.

Pour une grande proportion de créateurs, les demandes de subventions sont déjà assez imposantes en elles-mêmes, de par leur essence. On envoie une bouteille à la mer. On attend patiemment. Puis, en définitive, la minorité chanceuse sabre le champagne alors que la majorité malchanceuse doit digérer une « meilleure chance la prochaine fois ». C’est angoissant, certes, mais c’est essentiel, j’en conviens. Le milieu est compétitif, et il faut encadrer la soif de créer des cinéastes émergents dans la réalité économique du marché. Or, un refus public est extrêmement dommageable sur le plan personnel. La crédibilité du créateur est ébranlée. Il doit vivre son deuil du refus dans l’œil public, en expliquant aux 2000 nouveaux fans de la page Facebook de sa websérie que le projet est mis sur la glace pour une durée indéfinie, laissant ainsi son audience naissante à l’abandon. Voilà donc le deuxième problème de votre démarche de sélection actuelle :

(2) L’artiste ne devrait pas avoir à solliciter à outrance son entourage pour exercer son métier.

Certains projets en viennent même à mener une campagne de sociofinancement pour supporter le pilote d’une websérie embryonnaire, dans l’espoir de faire une demande pour un fonds, dans l’espoir d’avoir du financement… C’est le monde à l’envers ! Tous ceux qui, par le passé, ont mené une campagne Kickstarter (ou Indiegogo, ou Haricot, ou n’importe laquelle) savent à quel point la charge de travail est imposante pour rallier un maximum de supporters. De plus, c’est une carte qu’on ne peut jouer qu’une seule fois, parce qu’après, on ne veut plus replonger dans l’arène, et resolliciter son entourage. Avec raison. Être pris au sérieux vaut cher pour un créateur. Devenir une joke sur le web en quémandant à répétition des j’aime et de l’argent est extrêmement dommageable. Je m’attarde au sociofinancement, mais ce raisonnement est le même pour la création de l’audience sur les réseaux sociaux. C’est un secret de polichinelle que certains candidats aspirants au financement du FIP en viennent à avoir recours à de la publicité payante sur Facebook pour bâtir une audience considérable. Bien qu’il ne soit mentionné nulle part que le processus de sélection du FIP s’attarde au chaotique concours de j’aime qui s’en suit, la capacité du candidat à bâtir un audimat est prise en compte, ne serait-ce que psychologiquement. Le petit caneton avec sa page à 100 j’aime versus le mastodonte à 5000 j’aime… qu’on le veule ou non, ça pèse dans la balance, surtout dans l’optique où le web est le point de départ et le point d’arrivé du plan de mise en marché desdites webséries. Donc, avant d’avoir touché un maigre sou de financement, il est tenu pour acquis que le créateur devra débourser de sa poche pour avoir l’application la plus solide possible. On en vient au troisième problème de votre démarche de sélection actuelle :

(3) L’artiste ne devrait pas avoir à dépenser outre mesure pour la demande de subvention auquel il applique.

Ça semble logique, dit comme ça, non ? Faire un pilote de qualité, ça vaut quelque chose. Même si toute l’équipe est bénévole, ça vaut quelque chose. Ah, le bénévolat ! C’est merveilleux de s’entre-aider, certes, mais on ne peut pas baser toute une industrie là-dessus. Ce n’est pas viable. Vous me direz cependant que le Fonds Cogeco existe pour cette raison : il est possible d’atteindre un montant de 10 000 $ pour ce pilote (qu’on doit rembourser ensuite si on passe au FIP, mais bon…). Ces enveloppes créent un climat de compétition déloyale au sein de ceux qui postulent au FIP, mais ça, ça peut toujours passer. La vie est injuste. Cependant, ce qui est plutôt inquiétant, c’est que le Fonds Cogeco est géré par madame Claire Dion, la même personne que le FIP (et que le Fonds Bell, d’ailleurs…). Parlons-nous ici d’un dangereux problème de convergence ? Poser la question, c’est y répondre, mais je laisse ce dossier dans des mains plus expertes… Revenons à nos moutons : dans le processus de sélection actuel, il est tout à fait compréhensible que le candidat vise l’excellence pour son pilote. Après tout, il se jette dans l’œil public (retour au point 1). Alors, on troque notre caméra DSLR pour une Alexa louée à gros prix, on mobilise une vingtaine de collaborateurs motivés, et on fonce. Il faut être bon, car sur le web, on compétitionne quand même avec des clips de Beyoncé et des vidéos de chats. Plus sérieusement, la toile pullule de contenu audiovisuel de qualité qui a su trouver un sceau d’approbation sérieux (prix, festivals, etc.). Par exemple, une sélection de courts-métrages fraichement sortis de Sundance sont disponibles ici. Alors, qu’est-ce qui fait que je cliquerais sur ta websérie ? Ça doit être bon en maudit ! Les meilleures réussiront peut-être à convaincre bon nombre d’internautes, mais les plus faibles seront bouffées toutes crues par la pléiade d’autres… car elles sont nombreuses, ces webséries-2017-en-devenir. Voici le quatrième problème de votre démarche de sélection actuelle :

(4) De par son déferlement excessif sur la toile, la websérie est dévalorisée.

En termes de qualité, plusieurs webséries peuvent se tenir la tête haute en comparaison à certains films et à certaines séries télévisées. La qualité n’est pas du tout le problème. Preuve à l’appui avec des œuvres comme Projet M. Le problème, c’est que le public devient de plus en plus désensibilisé à l’effort titanesque qui doit être déployé par les créateurs pour atteindre ce standard de qualité. L’image projetée par cette joute publique est que tout le monde a une websérie, et que tout le monde peut faire une websérie. Pourquoi alors j’écouterais ça, moi, une websérie, si c’est si cheap ? Le public ne sait plus où donner de la tête, et il se lasse. C’est normal. J’attire par ailleurs votre attention sur un cinquième problème de votre démarche de sélection actuelle :

(5) La websérie ne devrait pas avoir à soutenir un buzz aussi longtemps avant sa mise en ligne.

Tout va plus vite sur le web. Faites le test : un film de 2010, c’est récent, non ? Une websérie de 2010, c’est déjà un dinosaure, n’est-ce pas ? Les fausses bandes-annonces viennent de déferler, maintenant, en mars 2016. Les élus sortiront dans un an, plus ou moins. Garder la communauté excitée tout ce temps relève de l’exploit. Un an esclave de son Facebook pour mousser une campagne marketing à partir d’un contenu initial quasi inexistant, c’est long, longtemps. Ah, mais peut-être que le créateur avait prévu le coup et avait déboursé pour des capsules supplémentaires, des designs inédits, des photos promotionnelles, etc. (retour au point 3). Mais bon, dans tous les cas, à l’aube de la date de sortie, les webséries devront ressusciter pour faire un nouvel impact ; recréer la magie. Les perles rares se sortiront la tête de l’eau, alors que les autres, probablement englouties par la nouvelle marée de pilotes pour l’année suivante, se demanderont tristement « où était le public… »

Pour toutes ces raisons, j’estime que votre processus de sélection actuel est défaillant.

***

Ceci ne doit pas être perçu comme une attaque, mais bien comme un appel à la réflexion, pour le meilleur futur des cinéastes émergents.

Voici quelques pistes potentielles à méditer :

Faire un premier tour de sélection basé strictement sur le concept, la stratégie de mise en marché, et les intentions thématiques et esthétiques de l’auteur ?

Faire un second tour avec une sélection restreinte des choix les plus prometteurs en leur demandant une documentation plus fournie (ce que vous faites déjà), mais en les incitant (eux, pas tout le monde) à créer leur pilote, pour consultation privée au sein de votre comité de sélection ?

Suite à l’annonce des vainqueurs, laisser le choix aux créateurs de mettre en ligne leur contenu au moment qui conviendrait le mieux à leur plan de mise en marché ? Et aussi laisser le choix à ceux qui ont été rejetés de faire ce que bon leur semble avec leur contenu… Je serais très surpris de voir s’ils s’époumoneraient, eux, à la partager, leur fausse bande-annonce.

Cordialement,

Pascal Plante
Un cinéaste émergent

 

2 réflexions sur “Lettre ouverte au FIP – Pourquoi l’humiliation ?

  1. Myriam dit :

    Merci beaucoup, Pascal, pour ce texte. Tout est dit. Et ça devait être dit.

  2. Agathe Gouket dit :

    Belle réflexion. Des arguments qui méritent notre attention. Bravo!

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