L’Artisan qui venait du froid

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25 février 2016 par Olivier Bouchard

Bridge of Spies

Le nom de Spielberg a certainement perdu de sa superbe. Ses films ont maintenant des airs vieillots et ridicules, donnant l’impression d’assister au travail d’un cinéaste dépassé par son temps. À presque soixante-dix ans, Spielberg fait l’effet d’un vieillard, accompagné par son fidèle clébard — l’expression est affectueuse — de garde, Tom Hanks.

C’est sans surprise, alors, que BRIDGE OF SPIES s’ouvre sur de l’art à touristes : un peindre s’attarde calmement à reproduire un décor d’une méthode platement figurative. Déjà dépassé à l’époque du récit — on est en pleine guerre froide — le figuratif n’est plus dans les temps. Le film ne tardera pas à nous dévoiler que le peintre est en fait un espion soviétique. Ceci dit, jamais Spielberg ne verra dans ce statut autre chose qu’un emploi. Un emploi, d’ailleurs, admirablement fait : si l’espion est découvert, jamais les informations qu’il protège dans son MacGuffin personnel ne seront dévoilées. Ce dernier ne sert pas à créer une intrigue, mais bien à démontrer au spectateur la qualité du travail de l’espion.

À l’opposé, l’homme moyen américain, interprété par l’acteur moyen américain, qui en ne faisant que son travail en finira à sauver des vies. La logique simpliste de Spielberg est tout de même supérieure au cynisme qu’elle inspire : d’un côté, la banalité du mal, et de l’autre, la banalité du bien. Si cette première est souvent le résultat d’une pure obéissance, cette dernière serait plutôt le résultat d’un amour du travail appliqué et moral, au-delà des patrons qui, eux, n’ont de morale que celle de l’efficacité.

BRIDGE OF SPIES est certainement attendu et, surtout, naïf dans son propos, mais il propose un contrepoids nécessaire à l’air du temps. Les héros contemporains sont créés de toutes pièces et souvent par chance, que ce soit une araignée radioactive ou une fortune gargantuesque héritée. Aussi naïf Spielberg est-il, ses idées restent tout de même ancrées dans une certaine réalité. S’il est une vieille idée de penser que les héros étaient des gens normaux, c’est que ceux-ci ont vieilli, délaissés pour le spectacle.

L’archaïsme du cinéaste n’est certainement pas sans faute. Dans son éloge du travail s’imbrique aussi celui de la cellule familiale typique, misogynie socialement acceptable incluse. De plus, malgré que son héros soit temporairement marginalisé, Spielberg entretient toujours une mentalité versant vers le « nous versus l’autre » par rapport aux nationalités, tendant à refermer la culture américaine sur elle-même. Certaines idées révolues du cinéaste provoquent la nostalgie, mais d’autres auraient bien fait de disparaître.

D’un scénario des frères Coen, Spielberg ne prétend qu’à faire un portrait de gens normaux. L’humour caustique des deux frères est présent, mais il semble édulcoré au profit d’un ton presque bon enfant. Les idées nihilistes sont bien loin. À l’image de ses personnages, Spielberg fait donc un travail d’artisan. Il applique les « règles » du cinéma comme si celles-ci n’avaient pas été remises en cause il y a déjà plusieurs décennies. Il fait un art à touristes, accessible, facile même, qui peut inspirer tout un chacun car tout un chacun a le pouvoir, dans l’esprit de Spielberg, d’être un héros à partir de sa situation banale. Il ne suffirait pas, alors, de vouloir se démarquer par l’originalité mais, plutôt, de simplement s’appliquer intelligemment à la tâche.

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Bridge of Spies – 2015 – 142 min – États-Unis, Allemagne, Inde – Steven Spielberg

Une réflexion sur “L’Artisan qui venait du froid

  1. […] long-métrage THE BIG SHORT BRIDGE OF SPIES BROOKLYN MAD MAX: FURY ROAD THE MARTIAN THE REVENANT ROOM […]

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