La Mythologie de Prometheus

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24 février 2016 par Mario Melidona

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Prométhée [en anglais Prometheus, NDT], un Titan de la mythologie grecque, qui a créé l’Homme à partir de boue et a donné à l’humanité le feu afin de permettre le progrès et la civilisation, est puni par Zeus qui l’enchaîne à un rocher. Chaque jour un aigle, représentant de Zeus, se nourrit de son foie, qui va se reformer le lendemain afin d’être dévoré à nouveau. Emblème du sacrifice et du dévouement envers la connaissance scientifique, Prométhée est allé trop loin et souffre des conséquences. Un unique personnage qui s’avance aveuglément et sombre dans la tragédie.

Ridley Scott définit ainsi son retour dans l’univers d’ALIEN et sa relation au mythe [toutes les traductions des citations sont l’œuvre du traducteur] : « Lorsque tu explores le mythe sur lequel se base le film, tu dois composer avec la relation qu’entretient l’humanité avec les Dieux — les êtres qui nous ont créés — et ce qui arrive lorsque nous les défions. »

Avec comme thème majeur le sacrifice de soi, PROMETHEUS est raconté à travers le prisme de la religion catholique. Alors qu’on annonce que la suite aura pour titre ALIEN : COVENANT, les rumeurs veulent que Ridley Scott aille immédiatement rassembler les univers de PROMETHEUS et de la saga ALIEN dans un tout cohérent, et ainsi, nous en profitons pour explorer la mythologie de ce premier film.

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« Parfois pour créer, il faut d’abord détruire. » — David (Michael Fassbender)

Dans la séquence d’ouverture, un Ingénieur se sacrifie en dissolvant sa propre structure moléculaire à l’aide d’une glu noire qui agit comme arme biologique. Il se transforme en « engrais » afin d’apporter de la vie nouvelle sur cette planète inconnue, que l’on croit être la Terre elle-même. À propos de cette scène, Ridley Scott a précisé : « Ce pourrait être une planète n’importe où. Tout ce qu’il fait c’est d’agir comme un jardinier intergalactique. Le cycle de vie d’une plante, en effet, est de se désintégrer. »

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Les parallèles avec les civilisations maya et inca sont impossibles à éviter, où un prince complétait son règne avant d’être offert aux Dieux dans l’espoir d’améliorer le sort du cycle suivant. Il est à noter que le sous-texte est souvent présent dans le texte lui-même qu’a écrit Damon Lindelof, créateur également d’une autre série de science-fiction riche en mythologie, LOST. Grâce au carbone, on peut établir que les cadavres du film datent d’environ deux mille ans. Comme le film se déroule en 2093, il y a suggestion ici que les Ingénieurs sont venus sur Terre après la crucifixion de Jésus Christ. Ceci n’est qu’une supposition, mais on peut lire à travers certains dialogues la notion que Jésus était un Ingénieur et que son sacrifice est la raison pour laquelle ces derniers se sont vengés de l’espèce humaine, se rendant sur Terre avec une arme biologique de destruction massive avant que le contraire ne se produise. Le film est très conscient de ses propres références, l’expédition du PROMETHEUS ayant lieu autour de la fête de Noël.

Ridley Scott corrobore cette notion : « Nous en étions conscients, et puis nous pensions que c’était un peu trop évident. Mais si on le voit comme un scénario du type “nos enfants se comportent mal”, il y a des moments où on a l’impression d’avoir perdu le contrôle, lorsque nous étions en armure et en jupe, c’est-à-dire pendant l’Empire romain. Et ils régnèrent longtemps. Mille ans avant que la désintégration ne se mette en place. Alors on se dit : “Envoyons un missionnaire pour voir s’il peut empêcher tout cela.” Qu’est-ce qui c’est passé ? Ils l’ont crucifié. »

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PROMETHEUS : THE ART OF THE FILM

Il y a un motif récurrent entre Prométhée, Jésus et un Ingénieur ; ils donnent chacun la vie et partagent tous une blessure à l’abdomen. Même que dans l’ouverture alternative (disponible sur le Blu-ray du film), l’Ingénieur est « baptisé » par un homme portant une capuche, inaugurant cet Ingénieur particulier comme étant le nouvel élément vital. De l’ironie de la part du cinéaste. Il suffit de voir, dans l’ouverture du film, l’Ingénieur boire à la coupe cette arme biologique qui remplace le vin, et qui viendra prendre la place de son sang, se sacrifiant ainsi au bout d’une falaise et apportant la vie grâce à son don de soi.

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PROMETHEUS : THE ART OF THE FILM

« Un Roi a son règne et il meurt. C’est inévitable. » — Meredith Vickers (Charlize Theron)

Meredith Vickers a une conversation enflammée avec son père Peter Weyland (Guy Pearce), son point étant que le concept de l’immortalité défie la logique de la procréation et de l’héritage. Elle vit dans l’ombre de David, la création de son père, ce qui se rapproche le plus d’un fils. Qu’un « héritier » masculin est visiblement plus important pour lui que sa propre fille, faite de chair et de sang, que Weyland refuse d’abdiquer à la mortalité est le contrepoint à la notion de sacrifice de soi. La nature curieuse de David est le résultat du reflet de l’humanité de son créateur.

À travers ses ressources financières et technologiques, Peter Weyland a vécu au-delà de ses limites naturelles et refuse sa mort légitime. Sa confrontation avec un Ingénieur tard dans le film est profondément ironique. De la perspective de l’Ingénieur, les humains ont assassiné leur émissaire et ont créé leur propre créature en David, un être narcissique et centré sur lui-même qui sait qu’il vivra éternellement grâce à sa vie artificielle. David est même apte à communiquer avec les Ingénieurs et parler leur ancienne langue, se positionnant comme l’ambassadeur de l’espèce humaine, formant ainsi un pont entre les deux factions dans le film.

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Cela nous ramène au mythe de Prométhée, un Titan qui a volé le feu aux dieux, alors que David croit que le fait de féconder Shaw est un don à l’humanité. David en souffre les conséquences, dans un moment amusant, lorsque l’Ingénieur sorti de son sommeil, qui se dirigeait vers la Terre pour éradiquer l’humanité, constate l’apparence humaine de l’androïde et, après l’avoir décapité, se sert de sa tête comme arme contre Peter Weyland, le frappant à mort, dégouté que l’androïde soit une création à l’image de l’humanité et donc, par extension, à l’image des Ingénieurs.

Un autre parallèle qui va de soi est envers Osiris, un dieu associé à la régénération et la renaissance, qui voue un intérêt dans l’idée de l’immortalité de manière similaire à Peter Weyland, tous deux souhaitant rencontrer leurs créateurs. Ce mythe est présent dans le FRANKENSTEIN de Mary Shelley. David est donc la personnification du dieu grec Prométhée et Peter Weyland, qui a créé la « créature » qu’est David en lui insufflant des caractéristiques humaines, est la figure du docteur Frankenstein. Elizabeth Shaw, elle, tout comme le protagoniste du roman, interroge les sources de la foi à travers la science, comme si on pouvait quantifier nos croyances.

« La foi en la science et la césarienne. » — Elizabeth Shaw (Noomi Rapace)

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La séquence de la césarienne réunit les thèmes de la création, du sacrifice et de la vie. Dr Elizabeth Shaw, connue auparavant pour être stérile, devient féconde d’un fœtus non humain grâce à David, un androïde qui a infecté le copain de Shaw, Charlie Holloway (Logan Marshall-Green) avec le liquide noir. Lorsqu’il tente de donner sens à leur mission, Charlie antagonise David, voyant l’androïde comme une création abominable de l’humanité. Les Ingénieurs sont possiblement les créateurs de l’humanité donc la déception se poursuit en parfaite ligne droite :

Charlie : Notre objectif était de rencontrer nos créateurs. D’obtenir des réponses. Pourquoi nous ont-ils créés en premier lieu ?

David : Pourquoi est-ce que vous m’avez créé ?

Charlie : Parce que nous pouvions.

David : Peux-tu t’imaginer quelle déception ce sera d’entendre la même chose de ton créateur ?

Charlie : J’imagine que c’est une bonne chose que tu ne puisses ressentir la déception.

Peu après cet échange, David agit comme un Dieu, créant une conception immaculée au sein de Shaw, simplement parce qu’il le peut. De plus, Shaw représente un autre donneur de vie à l’abdomen déchiré.

L’allégorie chrétienne prend de l’ampleur puisque les évènements se déroulent à Noël. Shaw représente une vierge (si l’on peut dire) par sa capacité à donner naissance tout en étant empêchée de donner vie humaine. Shaw porte un crucifix, et dans une scène avec David, discute du « fœtus non traditionnel » qui grandit en elle. Cela évoque étrangement un passage biblique :

« L’ange lui répondit : Le Saint-Esprit viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre. C’est pourquoi le saint enfant qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu. Voici, Elisabeth, ta parente, a conçu, elle aussi, un fils en sa vieillesse, et celle qui était appelée stérile est dans son sixième mois. » — Luc 1:35

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PROMETHEUS s’intéresse particulièrement aux habilités maternelles de Shaw ainsi qu’à ses intentions altruistes (ou égocentriques). La nacelle médicale, calibrée pour des patients de sexe masculin et qui illustre un futur régressif pour la femme, extrait le fœtus de Shaw mais est incapable de réaliser une véritable césarienne, posant ainsi une réflexion plus large sur la question épineuse des pro-choix. Shaw est effrayée par la mort de son père, reliée à l’Ebola, qui évoque également la mort de Charlie. En rêves, Shaw se remémore son père, et songe à la mort et à l’au-delà. Shaw ne peut procréer, mais cela la rend-elle moins humaine ? En tombant enceinte d’une entité non humaine, quelle mère cela en fait-elle, et quelle est sa fonction ?

Shaw croit que ces Ingénieurs sont les créateurs de l’humanité, et interroge sa foi par la science, arrivant à la conclusion que son Dieu l’a laissé tomber. Elle est déterminée à découvrir pourquoi ces Ingénieurs sont venus sur terre et se sont vengés de l’humanité. Toutes ces pistes agissant comme un lousse que le film se donne afin de bâtir et compléter la mythologie instaurée par ce premier film à travers les inévitables suites.

Sources
http://cavalorn.livejournal.com/584135.html.
Salisbury, Mark, and Ridley Scott. Prometheus: The Art of the Film. Londre: Titan, 2012.
Le Blu-ray du film.
The Holy Bible: Containing the Old and New Testaments with the Apocryphal/Deuterocanonical Books: New Revised Standard Version. New York: Oxford UP, 1989.

Les images, lorsque non précisées, sont tirées du film.

Texte de Mario Melidona, traduction de Paul Landriau.

Une réflexion sur “La Mythologie de Prometheus

  1. Sweet Judas dit :

    Super intéressant ce post ! J’ai beaucoup aimé le film, même s’il m’a fallu plusieurs visionnages pour l’apprécier réellement, et j’avoue que certains points et éléments m’étaient toujours obscurs.
    Je suis rodée pour le Covenant qui arrive bientôt 😀

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