Mélodrame de chambre

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10 février 2016 par Benjamin Pelletier

Room

ROOM est un de ces nombreux films adoptant le point de vue d’un enfant, par lequel les horreurs du monde sont diluées à travers son innocence et sa pureté, afin de rendre tolérable une histoire qui autrement sombrerait bien vite dans le misérabilisme. Jack, le gamin en question, provient de l’imaginaire de l’auteure irlando-canadienne Emma Donoghue, qui adapte ici son propre roman pour l’écran en s’étant inspirée d’un sordide cas réel en Autriche. En captivité depuis sept ans, Ma (Brie Larson) vit cloîtrée dans la même pièce avec son fils de quatre ans Jack (Jacob Tremblay), qui, sans bien sûr le savoir, est né des agressions sexuelles répétées par leur bourreau envers la jeune femme. Pas jojo, effectivement. Pourtant, le film tente plutôt de nous mettre dans la peau du jeune Jack, qui sous la protection et l’amour de sa mère, n’est pas conscient de la gravité de la situation dans laquelle ils se trouvent. Lorsque Ma reçoit des visites nocturnes de son agresseur, par exemple, le petit est prié de dormir dans le placard et de ne pas ouvrir les yeux.

Toutefois vient un temps où la mère, prévoyant une évasion imminente, décide de dévoiler à son fils la nature réelle de leur pièce et de tout ce qui se trouve au-delà de ses quatre murs. Exploitant chaque recoin et accessoire de la pièce, incluant une seule et unique fenêtre au plafond servant de puits de lumière, Abrahamson dilate la profondeur de cet espace compact tout en restant attentif aux visages par l’utilisation du gros plan et de la caméra à l’épaule. Très tôt, le cinéaste prend donc le pari cinématographique d’inclure la subjectivité de Jack — pour qui la pièce est infiniment plus grande qu’elle ne l’est en réalité, puisqu’elle représente la totalité de son monde —, le tout dans une esthétique délibérément réaliste. Cette tentative d’alterner des moments plus « poétiques » (qui, pour le cinéaste, implique souvent de juxtaposer ralentis et narration charmante, mais assez triviale du petit Jack) avec une intimité naturaliste ne colle pas totalement. Abrahamson évoque la singularité de ce micro univers à la fois merveilleux et oppressant sans pourtant le réinventer cinématographiquement pour le spectateur.

N’empêche que c’est vraiment lorsque mère et fils réussissent à quitter cette pièce titulaire que le film perd le peu d’élan qu’il avait jusque-là. Heureusement, Abrahamson et Donoghue nous épargnent un dénouement traditionnel où l’évasion constitue le moment de catharsis ultime, mais si peu est accompli lors de cette deuxième moitié du film où Jack et Ma (maintenant Joy) découvrent/redécouvrent le monde extérieur. Alors que le jeune Jacob Tremblay, qui avait huit ans lors du tournage, impressionne dans le rôle de Jack, sa sensibilité et son intelligence ne s’apparentent pas à celles d’un plus jeune enfant, ce qui rend son personnage définitivement attachant, mais plus ou moins crédible dans le contexte du récit.

Quant à Brie Larson, sans cesse louangée en cette saison des prix, elle fait de son mieux avec un personnage qui devient carrément secondaire lors de cette deuxième partie accumulant les situations mélodramatiques obligatoires. Mis à part une scène troublante où celle-ci accepte de participer à une entrevue télévisée, dans laquelle une journaliste tente d’exploiter son expérience bouleversante par ses questions truquées aux objectifs sensationnalistes, Joy semble trop souvent prisonnière d’un mauvais feuilleton de famille dysfonctionnelle. Bien sûr, il s’agit là clairement d’un des objectifs du film, c’est-à-dire d’illustrer de quelle(s) façon(s) les pressions psychologiques du « vrai monde » sont aussi (sinon plus) pesantes que celles qui ont été infligées dans « la pièce », mais toutes ces scènes à l’écriture peu subtile mènent éventuellement vers une deuxième catharsis aussi prévisible que racoleuse.

Ultimement, c’est en majorité ce que le film se contente de faire, soit d’extraire chaque émotion du spectateur avec une alternance habituelle de confrontations et de moments « mignons », misant sur le pathos et l’identification aux personnages au lieu de se concentrer sur ce qui, à mon avis, constitue la dimension fondamentalement cinématographique de cette histoire, à savoir la transformation graduelle du monde qui entoure Jack. Cette violente force de frappe d’un nouvel univers qui s’ouvre à lui se fait notamment ressentir lors de la scène de fugue, un moment aussi beau que terrifiant doté d’une adresse qu’on ne retrouve que très sporadiquement ailleurs dans le film. Peut-être que ce récit en particulier, aussi étrange et dérangeant et miraculeux qu’il soit, aurait gagné à assumer une inclinaison plus impressionniste que psychologique, mais Abrahamson ne dépasse que rarement son aspect anecdotique, à la manière d’un « fait vécu » du dimanche. C’est donc malheureusement en s’efforçant d’emprunter la route de l’accessibilité que ROOM passe de l’extraordinaire au quelconque.

4

Room – 2015 – 118 min – Irlande, Canada – Lenny Abrahamson

Une réflexion sur “Mélodrame de chambre

  1. […] long-métrage THE BIG SHORT BRIDGE OF SPIES BROOKLYN MAD MAX: FURY ROAD THE MARTIAN THE REVENANT ROOM […]

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