Fuir l’autel d’Hollywood

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1 février 2016 par Sophie Grech

The Graduate

Le film commence. Le visage d’un tout jeune Dustin Hoffman remplit l’écran. Son regard fuyant se perd hors champ. La voix du pilote annonce l’atterrissage imminent pour Los Angeles. Un travelling arrière dévoile le reste des passagers qui portent tous une expression neutre et fade. Le « tout jeune Dustin Hoffman » fait quelques pas, avant de se laisser porter par le tapis roulant. THE GRADUATE : Le titre apparaît en même temps que les premières notes de The Sound of Silence, la chanson emblématique de Simon & Garfunkel composée pour le film. Il récupère sa valise, il salue des personnes hors champ. Peu de détails, beaucoup de sobriété.

Le « tout jeune Dustin Hoffman » a toujours le regard hors cadre. Plan fixe sur le visage du jeune homme assis devant un aquarium. Un plan qui ne respire pas plus que le personnage principal. Il n’y a pas de détresse, mais un profond ennui dans ses yeux. “What’s the matter Ben?” Le père de Benjamin arrive et accapare une place majeure dans l’image. Sans même être net, il prend l’espace de son fils (aussi bien métaphoriquement que physiquement). S’en suit un dialogue semi-sourd où le père de Ben lui demande de descendre avec eux pour la fête organisée en l’honneur de son diplôme. Mais Ben étouffe en bas, il cherche une échappatoire et revient quelques minutes après, en haut, devant son aquarium. En bas il croise le regard de Mme Robinson. Un regard aussi perdu que le sien et qui comme lui, vient chercher du réconfort loin de la foule déchainée.

Ouverture parfaitement millimétrée. En quelques minutes, toute la problématique du film est posée avec brio. Benjamin Braddock incarne ici une nouvelle génération, celle entre deux guerres. Après la guerre froide, pré Vietnam. En cinéma, on parle de génération Nouvel Hollywood et THE GRADUATE est souvent considéré comme le point de départ de cette nouvelle vague de réalisateurs en pleine révolution, personnelle d’abord et contre un système archaïque ensuite.

Le réalisateur avait commencé très fort avec son premier film WHO’S AFRAID OF VIRGINIA WOOLF ? permettant à Elizabeth Taylor de remporter l’Oscar de la meilleure actrice en 1966. À peine une année plus tard le revoilà avec THE GRADUATE. On y suit Benjamin Braddock, un jeune homme de vingt-quatre ans qui revient chez ses parents après avoir brillamment obtenu son diplôme. Seulement, comme beaucoup de post-adolescents, il ne sait pas où aller. En contradiction avec les idées de ses parents, il n’a pas vraiment les siennes non plus, il peine à trouver sa propre voie. Il commence à entretenir une liaison avec Mme Robinson, une bonne amie de ses parents, qui, elle, s’ennuie dans un mariage de convention. Seulement, il était plus ou moins convenu que Ben et Elaine, la fille des Robinson, formerait un beau couple. Les choses se compliquent à son retour de l’université.

Quelques années plus tôt, en 1962, sort le très subversif LOLITA de Stanley Kubrick. Les films ont été comparés en raison de leur thématique semblable : une histoire sentimentale entre deux personnes ayant une grande différence d’âge. Étrangement, les films n’ont pas dérangé pour les mêmes raisons. En ce qui concerne Kubrick, il s’était basé sur le roman de Vladimir Nabokov qui partageait, via un point de vue interne, le penchant pédophile d’un homme et son obsession pour une fille très jeune. Kubrick l’avait adapté en une passion dévorante d’un homme d’âge mûr pour une jeune fille déjà sexuée. En revanche, ce qui a choqué le public en 1967, ce n’est pas la différence d’âge, mais bien l’absence de sentiment dans l’histoire entre Ben et Mme Robinson. On ne peut pas réellement parler d’amour, mais d’apprentissage, et surtout de la rencontre de deux personnages complètement perdus au milieu de leurs vies respectives.

THE GRADUATE n’est pas seulement un film incontournable de par la perfection de sa réalisation, de son casting ou de sa bande sonore qui a (presque) dépassé en notoriété le film, mais surtout parce que ce long-métrage est un portrait important de la société américaine de la fin des années soixante. Dans le film Benjamin a vingt-quatre ans. En supposant que le film se déroule l’année de sa sortie (1967), cela fait que Ben serait né en 1943, soit en fin de Seconde Guerre Mondiale. Il connaîtra dans sa jeunesse les aléas tendus de la guerre froide et surtout un climat pré guerre du Vietnam. Une guerre que sa génération va rejeter en masse, car cette violence est non comprise et non admise ; clairement ce n’est pas leur combat. Benjamin a du mal à se détacher du dictat parental et trouve dans cette relation avec une femme plus âgée le frisson de l’interdit, mais surtout le moyen de vivre sa petite révolution.

Benjamin est un personnage flottant, en perte de repères, et cela Mike Nichols a su le mettre en avant avec des idées de mise en scène incroyables. Le réalisateur use de plusieurs techniques pour créer une connexion avec Ben. En cadeau de réussite, Ben reçoit une combinaison de plongée et des bouteilles. Son premier bain est intégralement filmé en caméra subjective. Ben avance, se fait féliciter par ses parents, avant de plonger dans la piscine familiale. Cette scène (tout comme la scène d’ouverture) reprend toutes les grandes thématiques et nous immerge complètement. Enfermement, contrainte, solitude, amertume, cynisme… Tout se traduit par la subjectivité sonore de la scène. Tout comme Ben, nous n’entendons que lointainement les paroles des autres personnages, focalisés sur la respiration saccadée du protagoniste.

Après de nombreuses péripéties, Ben tombe amoureux d’Elaine, mais celle-ci découvre la relation qu’il entretenait avec sa mère, le quitte et va se marier avec un grand blond, quelqu’un qui est plus « dans la norme ». Tel un chevalier, Benjamin se laisse emporter par ses passions interrompant la cérémonie nuptiale en hurlant le nom de sa dulcinée sous les regards furieux des invités. Les « amants » finissent par s’enfuir. Impossible de parler du film sans parler de cette fin incroyable. Elaine sort de l’église, Ben se bat physiquement contre les parents d’Elaine, les deux « amoureux » montent dans un bus en direction de nulle part, sourient, puis arrêtent. Commence encore The Sound of Silence : la boucle est bouclée. Ce n’est pas un happy end, ce n’est pas le triomphe du romantisme fougueux ; la fin suinte le cynisme et la tristesse.

Cette fin est un copier-coller des films romantiques de l’âge d’or ou des contes de fées, l’amoureux vient sauver la jeune fille d’un destin qui ne lui conviendrait pas et ils s’en vont heureux au soleil couchant. Seulement Ben et Elaine ne s’aiment pas, ils n’ont rien en commun hormis leur solitude. Le « couple » croit s’enfuir des contraintes de leurs parents, mais ce ne sont que des ados qui ont agi par rébellion et non par volonté.

Benjamin est un peu l’Adolphe de l’écrivain Benjamin Constant ; il est ce personnage « romantique » (sens XIXe) qui porte le mal du siècle dans la demi-teinte de son sourire. À mon sens, THE GRADUATE est l’un des meilleurs portraits de la société américaine de la fin des années 60. Si HAROLD AND MAUDE ou EASY RIDER transpirent la même volonté de changer les choses, Mike Nichols le fait avec un personnage beaucoup plus classique et donc d’une certaine manière plus facilement identifiable. THE GRADUATE a gagné sa place au panthéon des films à voir absolument en excellant dans tout ce que l’on peut exiger d’un long-métrage, et c’est en chantonnant tous Mrs Robinson ou The Sound ou silence, en accordant autant de crédit à Dustin Hoffman, et en se disant « Quelle cougar cette Mme Robinson ! » que nous avons apporté ce chef-d’œuvre dans notre référentiel actuel.

10

The Graduate – 1967 – 106 min – États-Unis – Mike Nichols

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