Vaut mieux en rire…

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29 janvier 2016 par Paul Landriau

The Big Short

Alors que le huard canadien n’en finit plus de perdre des plumes, que le prix du pétrole s’enlise et qu’on commence à murmurer qu’une crise économique semblable à celle de 2008 risque de pointer à l’horizon, voilà que l’exposé sous forme de farce d’Adam McKay prend l’affiche en salles et multiplie les nominations et prix remportés. Prenant le parti pris d’une constante distanciation, à l’aide de multiples adresses directes au spectateur, narrateur / cinéaste expliquant ce qui différencie la scène que l’on vient de voir des faits réels et autres stratagèmes tels les regards caméras des acteurs brisant ainsi l’illusion de spectacle, McKay ne laisse jamais le public oublier que toute cette tragicomédie eût lieu en dehors des planches.

Ce grand casse de Wall Street rappelle évidemment la vision nihiliste et burlesque qu’en donnait Martin Scorsese il y a quelques années à peine, où il s’inspirait justement du cinéma basé sur l’étalage de scènes précises donnant liberté aux comédiens d’improviser, se permettant même d’aller chercher un joueur clé de l’école de Judd Apatow, Jonah Hill. Scorsese, éternel cinéphile et curateur, s’amusait donc follement à s’inscrire dans l’école Apatow de la comédie moderne, où McKay fait figure de professeur émérite. C’est donc particulièrement grisant pour le cinéphile attentif de voir McKay transcender le cadre de la comédie classique pour proposer sa propre vision de la catastrophe immobilière, et jouer les O. Russell… ou les Scorsese. À ce dernier, il emprunte même Margot Robbie qui, le temps d’une scène bretchienne, explique au spectateur les tenants et aboutissants de tel terme à la mode dans le milieu de la finance, servant à leurrer les investisseurs. Le tout dans sa plus belle tenue d’Ève, dans un bain moussant ! « Now, f*ck off ! » nous dit-elle !

Au-delà de cet emprunt, McKay assemble une distribution toute étoile, avec un doigté exemplaire, pour combler son histoire aux multiples pistes narratives qui s’assemblent dans un jeu de chassé-croisé multipliant les points de vue menant tous à la même conclusion ; si le spectateur sort gagnant de toute cette entreprise, et qu’une poignée de cyniques visionnaires encaissent leur part du lot, au final c’est toute la classe moyenne qui en pâtit.

Le tout est beaucoup plus grand que la somme des parties, et aucun acteur ou actrice ne s’élève au-dessus du lot, en partie parce que la caméra n’est pas tellement patiente et se promène toujours, sinon dans un autre coin de la pièce où a lieu l’action, du moins à un contrechamp qui capte la réaction d’un(e) partenaire.

Pendant qu’on s’esclaffe devant les idées de mise en scène, de montage, de composition et de recyclage de matériel audiovisuel, dont notamment une capsule tirée du site fondé par McKay lui-même, Funny or Die, le film nous rappelle constamment que tout ceci est absurde et abject. « Nobody saw this coming? » se questionne les personnages, toujours sceptiques, ayant une foi inébranlable dans le système économique américain tout-puissant. Comment leur en vouloir, puisque malgré l’incompétence des gens au pouvoir et la plus grande crise économique de notre génération, rien ne changea, ou si peu, et on sauva les institutions en pigeant dans le trésor national, soit l’argent de tout un chacun pour éponger l’avidité du 1 % le plus aisé ?

Brad Pitt incarne l’échine morale du film. Il interrompra les réjouissances de deux jeunes financiers en leur indiquant que l’argent qu’ils gagnent, en misant contre les banques, mènera inévitablement à des mises à pied, des ruptures, des vies détruites. Sur le coup, on ne sait plus trop si c’est le personnage, fortuné, expérimenté, qui a vu toutes les facettes négatives de son milieu, qui discoure à la génération suivante, ou si c’est l’acteur qui met en garde les jeunes comédiens.

Le personnage de Steve Carell, lui, « heureux quand il est malheureux », joue une variation sombre de son personnage niais dans THE OFFICE. Convaincu qu’il y a de la corruption partout autour de lui, il est le plus atterré lorsqu’il constate à quel point il est dans le vrai. C’est d’ailleurs lui et ses associés qui rendront de nombreuses visites au « citoyen moyen », et constateront la fragilité de la bulle avant qu’elle éclate.

Drôle de coïncidence alors de voir ce film atterrir sur nos écrans en même temps que SPOTLIGHT, autre récit mené par de multiples personnages sur une tragédie bien réelle. Si la signature de ce dernier est plutôt discrète, celle de McKay surplombe tout le film, et au feutre svp. Beaucoup plus porté vers les nouvelles formes de diffusion et de proximité au public, avec sa chaîne Funny or Die, le cinéaste construit ici un récit dont il sait que l’absurdité n’est que mieux sentie, car elle a bien existé, au nez de tous. Personne ne souhaite entendre que ses rêves ne sont que ça, comme il l’explique à travers certains dialogues de ses personnages, et c’est pourquoi il nous le rappelle tout au long du film. On aurait décroché depuis longtemps si ce n’était de l’expertise et de l’efficacité de la narration, qui semble libre et volage. On passe d’images à des sons à des vidéos au tournage en tant que tel avec la vivacité d’un film expérimental d’un cinéaste structuraliste.

La véritable vedette du film ne serait donc pas un de ces acteurs ultra célèbres, mais bien Hank Corwin, qui signe le montage et qui a notamment travaillé pour des cinéastes aussi exigeants et novateurs sur cet aspect que Terrence Malick et Oliver Stone. En résulte une sorte de caméra colibri, qui peut porter attention à telle diatribe quelques secondes, avant de se tourner vers un autre personnage, puis un autre, dans un battement d’ailes, puis sortir de la pièce complètement. Cette incapacité à se concentrer sur une chose importante est précisément ce qui a permis la mise en place d’évènements menant à la crise économique. La caméra colibri d’Adam McKay multiplie les coupes, utilise de nombreux effets optiques et se soucie peu de posséder une esthétique parfaite et calculée. C’est sa vitesse, sa capacité à capter l’excitation ambiante d’une scène, sa rythmique qui donne au récit sa vitesse exubérante. THE BIG SHORT, tout au long de ses deux heures, s’écoute le pied au plancher, façon de parler, alors qu’on n’ose croire la stupidité et l’égoïsme de tous ces personnages, si ce n’est qu’ils sont le reflet d’une société capitaliste malade. Un romancier aurait tenté d’inventer une telle intrigue qu’on aurait crié à l’escroquerie. Alors bon, une telle tragédie, vaut mieux en rire…

7

The Big Short – 2015 – 130 min – États-Unis – Adam McKay

Une réflexion sur “Vaut mieux en rire…

  1. […] long-métrage THE BIG SHORT BRIDGE OF SPIES BROOKLYN MAD MAX: FURY ROAD THE MARTIAN THE REVENANT ROOM […]

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