Top 10 2015 de Paul Landriau

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13 janvier 2016 par Paul Landriau

Top 10 Paul

Le début de l’année est l’occasion des rétrospectives, remises en question, évaluations, réflexions, résolutions. L’occasion de prendre une pause et de séparer notre existence et ce grand espace-temps en un bloc d’une année, permettant ainsi de trier, comparer, apprécier certaines expériences, moments, gestes, pensées. À titre personnel, je suis extrêmement fier d’avoir été invité en mai à une conférence organisée par le Concordia Film Festival sur l’écriture de critique cinématographique. En novembre, j’étais invité par le Festival du Cinéma International en Abitibi-Témiscamingue pour couvrir l’évènement à leurs frais. Durant l’année, j’ai tenté d’obtenir plus souvent des entrevues, plutôt que de me contenter de critique, et je suis assez content du résultat. J’ai quelques projets en tête pour le site, de même que pour des projets parallèles auxquels je dois plancher.

Voici donc la cinquième année que je propose modestement mon Top 10 de l’année en matière de cinéma. Bien évidemment, je dois rappeler que cette liste est extrêmement subjective, et qu’elle est le reflet également de mes regrets, des rendez-vous manqués, des œuvres qui m’ont marqué et celles qui m’ont laissé indifférent. Une année faste en visionnement, mais bien souvent d’œuvres antérieures à 2015, avec, pour changer, une minisérie qui ne cesse de m’obséder. Ne cherchez pas dans cette liste une politique précise sinon le reflet sincère de mes coups de cœur parmi les films que j’ai eu la chance de voir. Notre méthodologie à Point de vues est de restreindre notre choix aux films ayant eu leur première mondiale en 2015, indépendamment de leur sortie régulière en salles au Québec. Ce qui exclue d’emblée certains grands films sortis sur nos écrans cette année comme PHOENIX, SOMMEIL D’HIVER ou LA TRIBU. Ces films ne méritent pas moins votre attention. Nous incluons cependant les films visionnés à l’étranger, en festivals, les courts, les moyens, les longs, les documentaires, l’animation, l’expérimental, le cinéma québécois, américain, étranger, peu importe.

Je me limite donc à dix entrées, pour la tradition, mais de nombreux autres films m’ont semblé précieux et dignes d’intérêt, et auraient tout aussi bien pu apparaître dans cette liste, tels WORLD OF TOMORROW, EX MACHINA, JUANICAS, AMY, GUIBORD S’EN VA-T-EN GUERRE, SYNCHRONICITY, THE BIRTH OF SAKÉ, SPOTLIGHT, TANGERINE, TAXI TÉHÉRAN, L’OMBRE DES FEMMES, FATIMA ou encore THE COCKPIT. De même, quantité de films alléchants n’ont pu se frayer un chemin dans mon agenda pour une raison ou une autre. Je regrette particulièrement d’avoir manqué CEMETERY OF SPLENDOUR, MOUNTAINS MAY DEPART, THE END OF THE TOUR, YOUTH, THE LOBSTER, ANOMALISA, CREED, ROOM, SICARIO, LES ÊTRES CHERS, 45 YEARS, BEASTS OF NO NATION, GREEN ROOM, VICTORIA, LISTEN TO ME MARLON, STEVE JOBS, THE BIG SHORT, JOY, MUSTANG, EMBRACE OF THE SERPENT, THE FORBIDDEN ROOM, 88:88, BRIDGE OF SPIES, CARTEL LAND, BONE TOMAHAWK, LES 1001 NUITS, OUR LITTLE SISTER, DHEEPAN, LA LOI DU MARCHÉ, LITTLE FOREST, HEART OF A DOG, NO NO SLEEP, HAPPY HOUR, OFFICE, CHORUS ou encore CHI-RAQ. Ouf. Malgré tout, mes dix coups de cœur annuels :

THE HATEFUL EIGHT

10. THE HATEFUL EIGHT – 187 min – États-Unis – Quentin Tarantino

Nouveau western pour Tarantino, qui cette fois l’enferme dans une auberge le temps d’une nuit inoubliable… La tempête gronde et la neige couvre tout le sang versé ; c’est le portrait engagé d’une Amérique blessée et rétrograde que nous livre ici le plus arrogant des cinéastes américains. Plus adroit que jamais, il nous offre une galerie de personnages tous aussi viles qu’amusants, il faut bien l’avouer. Ce sera aussi l’occasion pour Tarantino de s’offrir un grand caprice ; exiger de son distributeur qu’il amasse le plus grand nombre possible de projecteurs 70 mm afin de présenter dans toute son opulence panavisuelle son dernier bébé, au grand plaisir des cinéphiles et des nostalgiques. En plaçant son intermission à un point clé du récit, le cinéaste instaure une ambiance d’incertitude dans la salle de cinéma comme on n’en avait pas vécu depuis longtemps. Et si tout ce qui manquait aux salles modernes, c’était le silence ?

God Bless the Child

9. GOD BLESS THE CHILD – 92 min – États-Unis – Robert Machoian et Rodrigo Ojeda-Beck

Peut-être le plus « petit » film de ma liste, celui qui aura échappé autant au grand public qu’aux cinéphiles, est une véritable leçon de mise en scène favorisant l’improvisation des acteurs. Dans ce cas-ci, cinq frères et sœurs qui sont trop espiègles et à l’aise pour ne pas être capturés au naturel. Tourner la caméra vers ses enfants, d’accord, mais ensuite ? Un récit puissant sur la douce folie de l’enfance et les peurs qui semblent énormes lorsque l’on est si petit. Des images d’une splendeur infinie, et tout simplement la meilleure scène de boxe de l’année.

Afternoon

8. AFTERNOON – NA RI XIA WU – 137 min – Taïwan – Tsai Ming-liang

Un film constitué d’un seul plan fixe, séparé par trois « pauses » où l’image disparaît, mais pas le son, probablement le temps pour la caméra de traiter les données. Une longue conversation entre un cinéaste majeur et son acteur qui l’a tant inspiré. Ils discutent, à leur rythme, dans une pièce à l’abandon, le minimalisme du décor rejoignant leurs anecdotes toutes simples et sincères. Un testament, mais également une révélation, qui agit comme une porte d’entrée, ou de sortie, dans l’univers conjoint de ces deux hommes. Une confession intime et touchante, un portrait précieux et fragile ; et on se plaît alors à rêver aux autres combinaisons de créateurs avec qui on aurait aimé passer l’après-midi. Allez au cinéma comme on visite un vieil ami.

Le Fils de Saul

7. LE FILS DE SAUL / SAUL FIA – 107 min – Hongrie – László Nemes

Auschwitz, l’extermination, et l’inhumaine tâche de préparer les douches. Voici le quotidien d’un sommerkommando, qui, sauf s’il préfère une balle dans la nuque, doit participer à l’éradication des siens. Dans cet enfer, l’espoir permet de survivre, et Saul trouvera dans un enfant la providence qu’il poursuivra. Un récit intense et rigoureux, où la caméra ne quitte jamais le protagoniste, et où l’horreur est sentie plutôt que vécue. Film dur qui agit comme un devoir de mémoire, car cette fable pourra adéquatement compléter une réflexion plus intellectuelle. Il faut se souvenir que de telles atrocités ne sont pas que des concepts ou des idées, mais qu’elles ont bien eu lieu. D’où la douleur et la triste nécessité d’un tel film.

Inside Out

6. INSIDE OUT – 95 min – États-Unis – Pete Docter et Ronnie Del Carmen

Voilà un film-somme qui combine toutes les qualités que l’on associe généralement aux productions Pixar ; une histoire universelle et chargée d’émotions (de manière ici littérale !), de l’animation précise, colorée et fabuleuse, assez d’humour bon-enfant pour plaire à tous et de nombreux niveaux de lecture. Plus complexe que tant d’autres films pour enfants, cette exploration de la psyché d’une petite fille est plutôt destinée aux adultes, aux parents, qui pourront y trouver une belle métaphore de ce qui se déroule dans la tête des petits. Les animateurs de Pixar sont des peintres dans la palette est composée de sentiments et de trouvailles visuelles.

Tag

5. TAG / RIARU ONIGOKKO – 85 min – Japon – Sion Sono

L’un des cinéastes japonais les plus originaux de sa génération, qui possède une folie et une énergie contagieuse et l’audace d’explorer allègrement sa propre vision déjantée. Il aura réalisé pas moins de six films en 2015, et parmi les quatre que j’ai vus, TAG se détache du lot, moins par sa structure narrative éclatée que par son ton totalement libre et ses contradictions qui complexifient la démarche du Japonais. Sorte de petite cousine ironique de SUICIDE CLUB, TAG est à la fois rêverie d’étudiante et fantasme d’adulescent. Qui tire les ficelles et qui contrôle sa destinée ? À vous de trancher.

The Jinx

4. THE JINX: THE LIFE AND DEATHS OF ROBERT DURST – 279 min – États-Unis – Andrew Jarecki

Série aussi immense qu’intense, qui en six épisodes concis présente le cas fascinant de ce riche Américain, Robert Durst, qui semble attirer la mort autour de lui, mais flâne pourtant comme un homme libre. L’argent n’achète pas le bonheur, mais au moins la liberté. Au grand dam de ses avocats, c’est lui-même qui approchera Andrew Jarecki (qui nous avait déjà donné le percutant CAPTURING THE FRIEDMANS) après la sortie de son film de fiction ALL THE GOOD THINGS basé sur… la vie de Robert Durst. Narcissique, fou, calculateur, effrayant ? Durst est tout ça, et le travail de Jarecki et de son équipe sur de nombreuses années aura permis en début d’année d’arrêter l’accusé, on l’espère pour de bon. Cela soulève également de nombreuses questions d’éthique du documentaire. La scène finale, elle, restera à jamais gravée dans notre mémoire collective. What did I do?

Carol

3. CAROL – 118 min – Royaume-Uni, États-Unis – Todd Haynes

Voilà une variation sur l’histoire d’amour classique réalisée avec une classe immense et une grâce inégalée. Cate Blanchette et Rooney Mara brillent dans cette aventure aussi intense que brève, qui vous transportera allègrement à une époque où tout était plus doux et calfeutré. On se perd dans les yeux de l’autre que l’on tente de capturer à l’aide d’un appareil photo argentique ; c’est aussi le pari réussi de Haynes qui filme son récit en Super 16, donnant à l’ensemble un filtre fragile qui symbolise ces femmes vulnérables et vraies. Elles auront touché au firmament.

Mad Max Fury Road

2. MAD MAX: FURY ROAD – 120 min – Australie, États-Unis – George Miller

Le film qui aura mis tout le monde d’accord. Alors que la franchise dormait tranquillement depuis 30 ans, son créateur, George Miller, après des années de développement, l’a remis sur pied de la plus glorieuse des façons. Un récit aussi rythmé que précis, chaque séquence d’action étant claire, bien définie, impressionnante, significative au niveau narratif. Délaissant quelque peu son personnage-titre qui devient littéralement un accessoire pour les quelques trente premières minutes, ce quatrième épisode du justicier le plus taré du monde nous offre en Imperiator Furiosa l’un des personnages féminins forts et marquants du cinéma américain. Certains diront que c’est bien peu et qu’il ne faudrait pas saluer l’audace, mais dans le contexte misogyne d’Hollywood, c’est un pas de géant pour la Femme.

The Assassin

1. THE ASSASSIN / NIE YIN NIANG – 105 min – Taïwan, Chine, Hong Kong, France – Hou Hsiao-hsien

La dernière offrande d’Hou Hsiao-hsien serait d’autant plus impressionnante si on n’avait pas l’habitude qu’il nous éblouisse. Simplement l’un des plus beaux films de mémoire d’homme, ce récit d’une assassine en proie à une réflexion éthique entre sa loyauté envers son maître et envers ses émotions. « Tu dois réprimer tes sentiments », lui indique son professeur, mais également le cinéaste, qui fait de cette grande tragédie, inspirée d’un conte anonyme, un film où l’émotion s’évapore doucement parmi les interstices plutôt que d’éclater à la surface. Shu Qi rayonne comme le soleil sur la tranche d’un poignard tandis que Mark Ping Bing Lee joue de ses différents objectifs pour varier les plaisirs subtils. Des compositions de paysage inspirées de la peinture chinoise antique, des tableaux vivants derrière un voile, une trame sonore minimaliste et cardiaque, le récit enchante et envoûte, par on ne sait quelle magie. Les longs plans s’entrecoupent de brefs éclats de combats, par delà les arbres, et dont le vent couvre les bruits d’acier qui se croisent, matière pour les poètes à écrire pour les siècles à venir. Chen Chang en figure autoritaire, sa posture et ses humeurs calmant tout le monde. Un seul geste fulgurant ramène le silence imposé dans une assemblée qui dégénère. C’est là toute la force tranquille du personnage. C’est là aussi tout le génie de Hou, qui (re)donne au wu xia sa dimension mythique.

***

Ainsi se résume pour moi l’année 2015, à la croisée des chemins, où l’on n’a pas fini de découvrir des perles d’un peu partout, car avec la multiplication des avenues possibles, il semble que plus que jamais le critique, le programmateur de festival, le distributeur aventureux, agissent comme autant de guides pour amener le cinéphile vagabond au nirvana. On calcule de moins en moins le succès d’une œuvre à son revenu, mais à sa pertinence sociale, à son impact dans l’imaginaire collectif ; porte de salut pour les plus petits qui ne disposent pas des moyens financiers des empires Disney et autres mastodontes, autant de dinosaures qui gardent pour eux la grande part du gâteau. Mais alors que certaines mégaproductions s’enchaînent à la plus lucrative industrie sans aucune âme, ce sont les rebelles, les artistes qui possèdent et défendent une opinion, une position, qui sauront s’imposer et renverser la vapeur confortable. Ces joyaux ont besoin de votre soutien, de votre protection. Si vous voyez un film qui chavire votre âme, c’est votre devoir d’en faire le récit oral et écrit. Ne soyez pas égoïstes et dites-nous la direction à prendre. Dans le pire des cas, on pourra toujours bifurquer.

Une réflexion sur “Top 10 2015 de Paul Landriau

  1. […] est bien certain que THE LOBSTER y figurerait, tandis que LE FILS DE SAUL se plaçait dans mon top l’an dernier, ayant eu la chance de le voir en Abitibi. Avant de conclure, mentionnons rapidement ces autres […]

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