Obscène Sisyphe

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12 janvier 2016 par Paul Landriau

The Revenant

Il y a ce débat constant, qui prend toujours de l’ampleur à cette période de l’année où sont décernés les nombreux prix de l’industrie, où s’opposent deux positions face à l’importance de la mise en scène et la « visibilité » de celle-ci. Un cinéaste doit-il s’effacer pour servir le récit, ou au contraire faire bon usage de ses forces afin de proposer une œuvre dont il est l’unique possible signataire ? On dit donc de certaines œuvres qu’elles sont anonymes, comme si elles apparaissaient du néant, ou qu’on aurait pu interchanger leur réalisateur sans aucune apparente différence, et on dit d’autres qu’elles sont trop soulignées, que les choix artistiques portent ombrage au récit, que le cinéaste éclipse ses personnages. Comme toujours, ce débat n’a pas vraiment une position qui soit plus « correcte » que l’autre, et c’est le rôle du spectateur, du critique, de réfléchir à chaque film comme si c’était le premier qu’il voyait, tout en tirant parti de son bagage d’expériences accumulées durant toute une vie de visionnements. Paradoxe, je sais bien. Mais n’est-ce pas là la beauté de l’art ?

Ce préambule au fond sert d’avertissement ; longtemps un ardent défenseur des tableaux misérabilistes d’Alejandro González Iñárritu, aussi superficiels puissent-ils paraître à certains, je dois m’avouer consterné par la direction récente qu’il semble emprunter, direction au passage qui lui a valu les plus prestigieux prix pour son précédent BIRDMAN, ce qui a sans doute contribué à confirmer sa démarche personnelle. Mais voilà, plutôt qu’un artiste habité d’une mission, j’ai l’impression de constater maintenant le parcours d’un artisan plus occupé à bâtir son propre mythe qu’à raconter des histoires.

Il ne faudrait tout de même pas reprocher au film son important battage médiatique qui plaçait l’accent sur ses méthodes de production. Mais il est dur de se défaire de l’impression qu’on a mis la charrue avant les bœufs, voulant raconter la légende d’un film important avant même qu’il ait pris sa place dans l’espace public. Car derrière le tournage chaotique d’un APOCALYPSE NOW, il y a surtout une fable hallucinante sur la Guerre et la fragilité de l’Homme. Que raconte THE REVENANT sinon la quête tumultueuse d’un acteur vers son premier Oscar qui lui échappe constamment ? Récit d’un conte sisyphien obscène et sadique.

Iñárritu, Leonardo DiCaprio en mode athlète qui souhaite nous convaincre par la force brute plutôt que la finesse de l’étendue de ses ressources personnelles, Lubezki compatriote et le directeur de la photographie le plus en demande du moment, Tom Hardy et un autre accent aussi improbable qu’étrangement adéquat, ainsi qu’une ribambelle de producteurs, 18 au dernier compte sur la fiche IMDb du film, voilà l’équipe qui a passé des mois dans la froideur canadienne à braver les intempéries pour raconter cette histoire de survie et d’obsession. Obsession d’un cinéaste pour son art, d’un directeur photo pour ses gros plans et ses grandes lentilles, d’un acteur pour sa Méthode, d’un père pour sa soif de vengeance. À priori, un récit qui rejoint sa construction et qui devrait permettre, à bout de bras, de créer une œuvre mémorable et symbiotique, où le contenant rejoint le contenu. Sauf que le ton frise parfois le risible tant le protagoniste parcourt un chemin de croix cruel. AMORES PERROS du même réalisateur était tout aussi violent et viscéral, sauf qu’on sentait encore l’amour du cinéaste pour ses personnages. Ici on sent plutôt qu’il prend plaisir à le faire passer par toutes les épreuves. Certaines scènes sont impressionnantes, et Leonardo DiCaprio est effectivement l’un des rares acteurs de sa génération qui aurait pu tenir un tel film tout en nous maintenant intrigués, mais après un certain moment, on en vient à penser que ces « 12 travaux de Leo » n’est au fond que le plus dispendieux et dénué d’humour Looney Tunes de l’histoire du cinéma. La violence du film est incroyablement cartoonesque. C’est un principe connu, repris par tous les animateurs et par certaines séries comme les Simpsons et les Griffins ; la violence infligée à des personnages animés (et donc virtuels) donne à sourire, car elle est impalpable. Sauf qu’ici le récit se veut le plus réaliste possible, ce pour quoi on insiste, à grands coups de communiqués, que DiCaprio a bel et bien mangé un foie cru, ou qu’il est entré pendant des heures dans l’eau glacée pour telle ou telle scène. Si on ne peut se laisser entraîner dans le récit principal sans détachement ou malaise, c’est dur d’avoir une opinion élevée du film.

Et là où peut-être le détachement du spectateur aurait pu permettre une plus grande appréciation plastique des attributs du film, il me semble qu’il y a peu à se mettre sous la dent. Alors bien sûr, l’équipe de la direction artistique, des costumes, des coiffures, des maquillages, du set design mérite tous les éloges. La photographie elle, toute en lumière naturelle, de ces pittoresques paysages canadiens, fait certes plaisir, mais elle n’a rien d’exceptionnel ou d’inédit. Pire, on en vient à reconnaître les tics de composition de Lubezki, qui varient du plan extrêmement près du visage des interprètes (jusqu’à ce leur respiration vienne littéralement embuer la lentille de la caméra, brisant l’immersion qui aurait pu subsister jusque là) au tilt vers la cime des arbres, censés symboliser telle valeur spirituelle de ce récit du rapprochement des cultures et de conflits humains.

THE REVENANT donc, c’est un laboratoire extrêmement machiste et aveuglé par sa propre virtuosité. Jusqu’où réussira-t-on à pousser le bouchon ? Quelle est la limite du spectateur ? Comme si on nous mettait au défi de regarder le film jusqu’au bout, comme si cette expérience se méritait. Les scènes d’ensemble sont plutôt réussies, la première demi-heure étant particulièrement palpitante, mais c’est lorsque le récit s’intéresse de plus près (de trop près) à ses personnages principaux qu’il révèle sa pauvreté scénaristique et sa faible valeur esthétique. Ce nouveau film, dans la foulée de BIRDMAN, mais de manière amplifiée, est l’équivalent d’un écrivain qui tente de nous convaincre À L’AIDE DES MAJUSCULES DU BIEN-FONDÉ DE SA DÉMARCHE. Mais à la force brute, je préfère l’adresse.

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The Revenant – 2015 – 156 min – États-Unis – Alejandro González Iñárritu

5 réflexions sur “Obscène Sisyphe

  1. G. H. dit :

    Le film, selon moi, est aussi symptomatique d’un problème maintenant assez répandu dans le cinéma contemporain : l’utilisation à outrance du plan-séquence. Un grand nombre de cinéastes (d’ici et d’ailleurs) semblent en compétition pour Le Plan Séquence Le Plus Complexe, effectuant des pirouettes débiles afin d’éviter la coupe. Ils ont transformé un outil du langage pertinent en acte de bravoure. Comment peuvent-ils défendre le plan-séquence comme outil d’immersion totale lorsque le spectateur est constamment en train de se demander comment ils l’ont réussi?

    • Paul Landriau dit :

      Tout à fait d’accord! C’est un peu comme si je me donnais comme défi, en prenant bien soin de l’annoncer haut et fort, que ma prochaine critique serait écrite en UNE SEULE PHRASE. Pas de ponctuation, pas de respiration, une seule longue phrase « épique ».

      Ensuite, comme toujours, ça marche bien dans le cadre de certains films. Je pense notamment à GRAVITY, un film d’horreur dans l’espace, qui de toute façon rejetait un certain réalisme d’emblée (il n’y a pas de caméra dans l’espace). Film tourné par Lubezki d’ailleurs.

      Ou alors, si c’est au service d’une performance d’acteur auquel on laisse tout l’espace, ça peut être formidable. Mais c’est vrai qu’il y a une certaine mode contemporaine qui commence à lasser.

  2. […] long-métrage THE BIG SHORT BRIDGE OF SPIES BROOKLYN MAD MAX: FURY ROAD THE MARTIAN THE REVENANT ROOM […]

  3. Philip St. John Lewis Davies dit :

    I offer my opinion (in English, I regret to say) that Richard C.Sarafian made a much finer film out of this American legend of survival. It was ‘Man In the Wilderness’ (1971), starring a superb Richard Harris. This is available on DVD and would be a good antidote to anyone sickened by the unrelenting contemporary nihilism of this crudely-imagined Hollywood shocker.

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