Mon pays ce n’est pas un pays, c’est la violence

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6 janvier 2016 par Paul Landriau

Hateful Eight

Un premier visionnement de presse n’avait pas eu l’effet escompté. Quelque chose y manquait, le cœur n’y était pas. C’était avant mes vacances en Europe, alors que le mercure flirtait avec les 10 degrés Celsius. La copie présentée était un transfert DCP de la version dite road show de la nouvelle offrande du plus baveux des cinéastes américains, Quentin Tarantino, emblème de toute une génération de cinéphiles élevés aux VHS et autres DVDs. De retour à Montréal, après une pause salutaire, j’y reconnais enfin mon hiver québécois. Toujours en salles, et toujours aussi populaire (on parle d’une salle presque comble un lundi après-midi !), la version 70 mm du film projeté dans toute sa splendeur. Le chemin qui me mena au cinéma n’était pas de tout repos, et je dus enfiler plusieurs couches de vêtements pour braver la température sibérienne (et plus conforme au calendrier). Je pouvais enfin apprécier ce western enneigé comme un écho. Un sommaire avis annonce sur une feuille de papier, à l’entrée de la salle, qu’aucune bande-annonce ne jouera avant le film, celui-ci débutant à l’heure précise. J’entre dans la salle et jette un œil vers la cabine de projection ; l’un des nombreux projecteurs équipés de la lentille spécifique pour y projeter ce film tourné en Ultra Panavision 70 mm, remis en état et prêté par la Weinstein Company, y trône fièrement. Quelques minutes plus tard, de sombres notes de musique, écrites par Ennio Morricone, imposent le silence respectueux de mise. Un carton monochrome présentant une caravane devant un paysage montagneux annonce tout simplement « OVERTURE ». Pas un seul spectateur ne consulte son téléphone. Une expérience cinéma que l’on croyait révolue.

Comme toujours, le cinéma de Tarantino propose autant de récits que de voyages dans le temps. On explore telle ou telle cinématographie nationale, on explore tel mode de diffusion, on remixe tel genre oublié ou camouflé. Le braquage sans braquage ; le cinéma pop asiatique ; les programmes doubles dans les cinémas de seconde zone. Ici donc, on revitalise un format grandiose, mais plutôt que d’en profiter pour filmer un récit épique, on observe sous microscope un microcosme arriéré et enragé qui ne fait que miroiter à quel point la société américaine fait du surplace depuis la conquête de l’Ouest.

THE HATEFUL EIGHT donc, les huit personnages « enragés » comme on traduit ici, ou « salopards » comme c’est le cas en France, ou encore tout simplement « idiotos » tel que vu à Barcelone. De la racaille. Personnages tout aussi perfides et manipulateurs, égocentriques que prompts à régler les différents à coups de feu dirigés en pleine tronche. Hateful Eight également comme dans « 8th », soit le huitième film de Tarantino, tel qu’indiqué au générique, même si on pourra aisément trouver à redire de ce compte assez arbitraire (KILL BILL étant considéré comme un seul film, notamment). Ce qui est indéniable, ceci dit, est la rage qui habite Tarantino, qui pour la première fois, il nous semble, commente fortement et volontairement sur la condition sociopolitique de son époque à travers son travail artistique. Que nous raconte ce film enragé / engagé ? L’Amérique est pourrie jusqu’à l’os, et tant que sa fascination pour les armes à feu prend le pas sur le respect de la vie de soi, d’autrui, de proches, elle est condamnée à s’autodétruire à l’intérieur même de ses frontières, qu’elle croit naïvement pouvoir protéger.

À l’intérieur dudit film un personnage (le bourreau), discute notion de justice et de revanche personnelle avec une condamnée à mort. Un autre, se clamant de prendre des précautions, désarme les différents truands, qui s’en trouvent soudainement « nus sans leur arme ». Complexe phallique donc pour une Amérique qui associe fusil et virilité, compensant ainsi une impuissance sexuelle par une surpuissance carabinée. S’ils aimaient plus souvent tirer un coup plutôt que tirer des coups, peut-être est-ce que les États-Unis puritains diminueraient le cycle tragique dans lequel ils s’empêtrent ?

Rhétorique, commentaires sociaux anachroniques, chansons pigées là dans un groupe pop, là dans les pièces inutilisées d’un film dont l’influence est évidente (THE THING), monologues comme autant de préliminaires verbaux aux duels musclés ; le cinéma de Tarantino ne se refait pas, il s’affine. Après un passage plus creux (à notre avis) avec son précédent western, Tarantino propose ici une galerie de personnages qui sont aussi fascinants qu’exécrables. Parce qu’ils ont tout l’espace pour faire montre de leur talent d’orateurs — HATEFUL EIGHT ayant plus ici à voir avec un CYRANO DE BERGERAC qu’un IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST —, les acteurs s’en donnent à cœur joie, et on y découvre que pour survivre à cette époque tordue, où la séparation Nord / Sud donnera éventuellement lieu à la fissure démocrate / républicaine, vaut mieux manipuler les mots et les arguments avec autant d’adresse que son six-coups. Accent du sud ou accent afro-américain, accent britannique ou citations françaises, la troupe de joyeux-lurons qui habiteront quelques heures cette étape provisoire, chaleureuse au possible, s’affronteront et s’amuseront à qui mieux mieux, tels autant de coqs voulant conquérir une basse-cour surpeuplée. Seule femme du groupe, et promise à mort pour des actes évoqués avec répugnance, Daisy Demergue traîne son lot de légendes et sera inévitablement le souffre-douleur du groupe. Misogynie latente au premier degré, mais au fond, rôle oh combien savoureux pour Jennifer Jason Leigh, dont le personnage en verra de toutes les couleurs, particulièrement le rouge sang. Mention inévitable pour Walton Goggins également, en nouveau shérif sans étoile, idéaliste et simplet, trouvant toujours l’interjection qui fait sourire, incarnant avec une minutie sans pareil et une énergie contagieuse son salopard. “Cut my legs and call me Shorty!”

Long récit de facture très théâtrale, de par son unité de temps et de lieu, ce western enneigé prend son temps et récompensera les fidèles et les patients, ceux qui adorent écouter les histoires des patriarches autour d’un feu, ou d’une fusillade. S’il est vrai que les deux derniers films de Tarantino auraient sans doute été sublimés par l’apport de la monteuse Sally Menke, partie bien trop tôt (Tarantino lui doit autant que Scorsese à Schoonmaker), l’écriture de Tarantino n’a peut-être jamais été aussi fine, du moins pour les dialogues et la montée narrative. Car s’il s’élance avec panache et nous offre l’intermission au point clé où l’on se trouve épaté par tant de maîtrise structurelle, l’arrivée manque malgré tout de panache. C’est que Tarantino, plus nihiliste que jamais, semble au-dessus de ses personnages, là encore où dans un INGLOURIOUS BASTERDS, on pouvait espérer un avenir possible pour plusieurs des joueurs clés. Mais ce n’est au fond que réaction au climat dans lequel il vit. Lorsque la marmite déborde et que le feu souffle de toute sa force, tout le monde finit par s’ébouillanter.

Et si le discours politique de Tarantino est au fond assez simpliste et enfantin, encore faut-il reconnaître le public à qui il s’adresse. Lorsque la fraternité des policiers appelle au boycott pour certaines remarques envers quelques-uns des leurs qui ont exécuté des jeunes (noirs évidemment) désarmés, on ne peut que le prendre en pitié.

Regardez donc comme ce western au ratio ultra-large et aux personnages plus grands que nature bénéficie de la photographie de Robert Richardson, qui trouve avec l’Ultra Panavision un énorme jouet avec lequel s’amuser. Les flocons de neige et la fumée d’une pipe partagée avec un collègue au palmarès aussi meurtrier que le sien ; les gouttes de sang au visage de tel personnage et les impressionnantes moustaches des cowboys ; le 70 mm propose au fond des gros plans majestueux sans égal. C’était déjà le cas dans THE MASTER ; Tarantino le confirme, n’est-il plus beau paysage que le visage torturé d’un Joaquin Phoenix ou d’un Samuel L. Jackson ?

Un noir qui cherche à survivre parmi une bande de blancs ; image qui sera inversée pour les chevaux tirant la charrette. Ici, un seul blanc souhaite faire son chemin parmi les chevaux noirs. De toute façon, ils sont aveuglés par leurs œillères, la rage comme force motrice. Que faire dans un tel monde sinon avancer aveuglément ? Sortir du rang, c’est risquer à coup sûr se rompre le coup. Alors que les tensions montent dans la diligence qui souhaite s’abriter avant la tempête annoncée, qu’un terme comme « nigger » est déjà problématique et tabou (malgré tout, utilisé à toutes les sauces), quoi de mieux pour s’en sortir qu’un mensonge blanc… En musique, une pièce de Jack White. Mais si la couleur de leur peau diverge, leur âme est toute aussi violente et impulsive. C’est que la nuit, tous les chats sont gris.

Au final, le seul élément qui mettra les deux clans d’accord, c’est leur rage envers l’autre, ici le mexicain. L’Amérique est née dans le sang et grandit dans la haine. À chaque génération, son autre. À chaque époque, sa Némésis.

Plus loin, l’image d’un jeu d’échecs, auquel s’adonne un ancien général, qui n’hésita pas une seule seconde à sacrifier ses pions noirs autant sur la planche de jeu que lors d’une guerre où participa, coïncidence du scénariste espiègle oblige, le cowboy noir qui n’entend pas à rire. Pour se faire justice, il a plus d’un tour dans sa manche, et poussera le cavalier à devenir fou. La meilleure défense, c’est encore l’attaque. Tarantino le metteur en scène lui, passe près de deux heures à faire s’approcher les pièces du jeu ; jusqu’à ce qu’ils s’entremangent naturellement. Mais là où dans un PULP FICTION il nous éblouissait par un échec et mat qu’on n’avait pas vu venir, fougue de la jeunesse aidant, il préfère ici retourner la table et sacrifier toutes les pièces. Vient un temps où il faut arrêter de jouer et se tenir debout.

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The Hateful Eight (version road show) – 2015 – 187 min – États-Unis – Quentin Tarantino

Une réflexion sur “Mon pays ce n’est pas un pays, c’est la violence

  1. […] actrice dans un rôle de soutien Jennifer Jason Leigh – THE HATEFUL EIGHT Rooney Mara – CAROL Rachel McAdams – SPOTLIGHT Alicia Vikander – THE DANISH GIRL […]

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