Shakespeare and chill

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13 décembre 2015 par Paul Landriau

Macbeth

Il y a un défi intéressant à adapter un classique intemporel de la littérature, ou du théâtre. Celui de composer avec un univers établi, une iconographie connue de tous, quand bien même le public ne l’aurait pas expérimenté directement. C’est que les grands récits, L’ODYSSÉE, ROMÉO ET JULIETTE, TARTUFFE, MACBETH et que sais-je encore reviennent périodiquement dans la culture générale. Dans une ère où le moindre dévoilement d’intrigue par un critique devient un crime de lèse-majesté (les fameux spoilers qui ont fait tombé plus d’une tête), on remarque parallèlement, paradoxe ultimement hypocrite d’une société de je-sais-tout, de nombreux amateurs de cinéma (j’ose à peine les appeler cinéphiles) se contentant de résumés de films, question d’en débattre sans pour autant faire son devoir de s’investir émotionnellement et attentivement. Ou alors, on écoute en mode multitâches, question de barrer de sa liste de chose à faire tel film et pourquoi pas tel livre en même temps.

Cette société de consommation du toujours plus vite est en pleine mutation, et l’on constate ses douloureuses et étranges mies qui reconfigurent la définition du spectateur. Au final, le cinéma, qu’il soit populaire ou auteuriste, commence à s’acclimater malgré lui de ce changement de regard, et s’adapte à ces nouvelles exigences, au grand dam des puristes qui préfèreraient le statu quo. L’avantage pour un artiste alors, d’adapter un MACBETH, c’est de revisiter un univers familier et espérer ainsi soulager le spectateur de son besoin de twitter instantanément : « mais au fait, c’est qui Lady Macbeth ? #confus ».

Au fil des années, c’est au moins une douzaine d’adaptations cinématographiques qui ont revisité le mythe écossais (merci Wikipédia). Justin Kurzel est d’ailleurs très familier avec l’œuvre, pour avoir auparavant participé à la production d’une adaptation scénique (merci IMDb). Son intention ici, visiblement, mettre au goût du jour, comme on dit, ce conte à la réputation maudite ; et traduire la langue de Shakespeare en un visuel racé et étonnant. Efforts qui auront permis à l’œuvre de se retrouver en compétition cannoise, rien de moins.

Fassbender dans le rôle titulaire, on ne pourrait guère exiger mieux, Cotillard en Lady, distribution de rêve. Du côté technique, Adam Arkapaw au rayon de la photographie accomplit des petits miracles d’inventivité, il faudra retenir son nom. Sur papier donc, un projet fructueux et jouissif, non ? C’est à l’écran que ça pose problème.

Car si les, quoi, 20 premières minutes (soyons généreux) imposent l’ambiance et le respect, le chemin que prend la mise en scène succède violemment au prologue muet, et le montage global du film rend toutes les prouesses artistiques complètement insupportables.

Imaginez un film où chaque coupe marque un changement de scène.

Un drame historique où les plans durant plus de 5 secondes sont extrêmement rares.

Où l’on voit un Fassbender en mode athlète qui donne tout ce qu’il a.

Mais est coupé au bout de quelques secondes.

Pour un plan de paysage.

Et là une épée en gros plan.

Et soudain un extrême ralenti, façon THE HURT LOCKER.

Puis des fantômes toujours aux abords du champ de bataille.

Et une Cotillard maudissant l’univers.

Et un Fassbender qui crie, sans que sa voix soit perceptible.

Et un autre paysage.

Répéter ad nauseam pendant deux heures.

Le monteur est mort, vive le monteur ? Le résultat, hachuré, sera sans doute souligné pour son inventivité, après tout, des MACBETH, on en a soupé, pourtant, l’originalité laisse vite place à l’ennui et même au rejet. C’est qu’un film est fait de respirations, parfois intenses, et parfois récupératrices. Un drame se doit de souffler, afin de mieux courir plus tard. Ici, on se croit toujours au galop, toujours en train de rattraper un retard narratif et poursuivre une carotte imaginaire ; essaie-t-on de se battre contre le potentiel manque d’attention d’un public de plus en plus blasé ? Peut-on alors se dire que le manque d’investissement d’un public qui n’attend que de sortir son smartphone pendant un plan « tranquille » aurait eu le dessus sur un film au potentiel époustouflant ?

Voir Lady Macbeth avec ce fard à paupières bleu clair m’évoque alors un autre film de l’année au montage hyperactif, HIGH-RISE de Ben Wheatley. Dans ce cas-ci, c’était Tom Hiddleston qui appliquait une couche de peinture à son appartement grisâtre, et dans la foulée se barbouillait le visage de bleu. C’était très beau certes, comme ce l’est ici ; mais dans tous les cas, ce n’est que de la poudre aux yeux.

Ce MACBETH, si on en reconnait l’odeur (de cuivre) et la couleur (de sang), on en vient à regretter l’essence, ici indistincte, diluée. C’est que plutôt que des personnages, il me semble avoir vu des acteurs récitant des lignes. À force de distanciation, on en vient à se sentir complètement exclu. C’est que ces plans, aussi jolis soient-ils (c’est l’équipe marketing qui doit être contente !), ne s’inscrivent jamais dans un projet commun. Plutôt qu’un casse-tête assemblé, on nous présente une suite de morceaux disparates et très petits. Des fragments avec l’option de les réassembler soi-même, ce qui aurait habituellement dû me séduire, sauf qu’on ne me laissait pas l’espace pour réaliser l’opération.

On en vient alors à supputer sur ce qui s’est réellement déroulé en coulisses. Le premier logo de production au générique est celui d’Amazon Studios, tient-on une piste ? Et si le projet était initialement conçu comme une minisérie, de quatre, six, huit heures, et qu’on avait décidé pour telle ou telle raison d’en faire une sortie cinéma, qui se devait impérativement de tenir dans les deux heures ? Soudainement, cette impression fugace de n’explorer que superficiellement les différents axes de cette structure connue fait sens. Ou alors, peut-être est-ce que le spectatoriat de plus en plus ingrat a gagné la guerre artistique, et se fera-t-on servir à l’avenir des œuvres de plus en plus rythmées, sans transition aucune, que des moments clés, histoire de s’assurer qu’on soit écoutés. Le prochain projet du cinéaste ? L’adaptation du jeu vidéo ASSASSIN’S CREED. Déjà plus logique comme association.

3

Macbeth – 2015 – 113 min – Royaume-Uni, France, États-Unis – Justin Kurzel

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