Étymologie du désir

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12 décembre 2015 par Benjamin Pelletier

Carol

Elles se remarquent d’abord l’une l’autre aux extrémités de la foule, se dénouant soudainement de la frénésie consommatrice des achats de Noël. Leurs regards, attentifs puis ébahis, s’accaparent mutuellement. Après une traversée du magasin, la femme plus âgée interpelle la jeune caissière avec confiance. Occupant le plein milieu du cadre, subjuguant Therese (Rooney Mara) à son extrémité gauche, Carol (Cate Blanchett) impose aussitôt son charme éloquent autant à la jeune fille qu’au spectateur. Les formalités échangées verbalement entre les deux femmes ne sont que secondaires à la puissance de cette fascination qui se dégage de leurs yeux. Une fascination qui n’a aucune raison d’avoir lieu mais qui pourtant ne peut être ignorée. Une fascination qui n’est que sous-jacente mais qui, sous l’œil suprêmement sensible et méticuleux de Todd Haynes, devient rapidement des plus bouillonnantes.

Et c’est pourtant dans des circonstances hasardeuses que cette passion se met à germer. Comme avec FAR FROM HEAVEN en 2002, le cinéaste nous fait replonger avec CAROL dans l’ultra conformisme des années 50 (cette fois-ci dans la ville de New York au lieu du Connecticut de banlieue) pour pouvoir y cerner ses défaillances. Alors qu’au départ on ne nous donne pas de réponse définitive sur l’identité sexuelle de Therese, il n’y a pas d’ambiguïté en ce qui concerne Carol ; on comprend qu’elle s’est déjà aventurée dans cette avenue transgressive auparavant, que son mariage en a gravement souffert et qu’elle vit maintenant séparée de son mari (Kyle Chandler). Therese passe une bonne partie de son temps avec un garçon de son âge qui voudrait la marier puis voit même d’autres prétendants s’aligner. Malgré tout, au-delà de ces opportunités présentées par les conventions et le confort, qui nous le voyons bien ne suffisent pas à nos héroïnes, c’est tout de même l’intensité de ce premier abord, court et inattendu, qui définira la nouvelle tournure que prendront leurs vies.

Donc CAROL, ce chouchou cannois, ce film tant attendu par les cinéphiles, c’est l’évolution de cette passion illicite dans un contexte improbable, traduite en images chargées d’émotions latentes. Depuis POISON, film à sketches basé sur les écrits de Jean Genet, Todd Haynes s’est toujours penché sur des personnages dont les désirs décalent de l’hégémonie de leurs milieux, et ici ce désir se manifeste par le non-dit, les regards, les cadrages et les gros plans bien choisis, tous ces choix de mise en scène habilement parsemés qui en rendent compte sans l’extérioriser. Des moments en apparence informels deviennent significatifs et riches en complexité émotionnelle, comme cette première rencontre au restaurant entre les deux femmes, par exemple, utilisant un cadrage décentré et un emploi virtuose du champ contrechamp. Plus tard, en contrepoint, une situation d’intimité entre Therese et un jeune employé du Times devient tout sauf charnelle, alors que Haynes préfère retourner au master plan lorsque celui-ci se décide à l’embrasser.

En plus du travail tout simplement formidable des deux actrices principales, qu’on n’a pas encore fini de louanger en cette saison de prix et de galas, c’est justement cette mise en scène attentive, soignée sans être que purement esthétisante, où chaque plan est composé avec minutie, qui éloigne CAROL des rives du mélodrame d’époque prosaïque (quelque chose comme BROOKLYN de John Crowley pour citer un exemple récent, pas sans mérites mais tout simplement incomparable au film de Haynes). Cette vision d’artiste, bien sûr, n’aurait pu voir le jour sans la contribution du collaborateur régulier de Haynes, le directeur photo Ed Lachman, dont la maîtrise technique réussit à évoquer celle des plus grands d’Hollywood d’antan. Le scénario de Phyllis Nagy, basé sur le roman THE PRICE OF SALT de Patricia Highsmith, surprend d’autant plus lorsqu’il se transforme en road movie vers sa moitié, point tournant où Therese et Carol se sauvent ensemble de leur ennui new-yorkais. C’est à partir de ce moment que le film déploie véritablement ses enjeux ; ce désir mutuel, s’il se doit d’être et de fleurir, ne peut persister dans le canevas circonscrit de leurs existences respectives.

En ce sens, CAROL demeure, malgré son élégance séductrice, une œuvre foncièrement renégate. Il ne s’agit pas d’un de ces récits dans lesquels l’amour à lui seul élève les personnages au-dessus de leurs sorts et procure une échappatoire en soi. En effet, les protagonistes devront pousser les limites de leur désir pour comprendre à quel point il leur sera dispendieux de s’y consacrer. Cette dichotomie déchirante qui perdure durant le film devient des plus explicites lors d’une finale à la fois merveilleuse et crève-cœur, audacieusement ambiguë malgré sa façade de happy ending hollywoodien. Alors que FAR FROM HEAVEN traitait aussi de la suppression du désir produite par la pression d’un milieu social homogénéisé, prolongeant la réflexion du film ALL THAT HEAVEN ALLOWS de Sirk puis du TOUS LES AUTRES S’APPELLENT ALI de Fassbinder en y introduisant le thème de l’homosexualité en plus de celui des tensions raciales, CAROL se veut intemporel dans la problématique qu’il aborde.

En cette période où l’on adule des génies techniques comme Iñárritu, Cuarón ou Russell, cela fait du bien, une fois de temps en temps, de tomber sur du cinéma américain à grand déploiement dont l’ambition thématique égalise la dextérité formelle. Du Todd Haynes, c’est du cinéma au service des émotions, à l’opposée d’émotions au service du cinéma. Quand je repense à CAROL, je pense à la mélodie répétitive et obsessive de Carter Burwell, à tous les mots que tronque un simple regard, aux mains de Cate Blanchett, posées sur le volant de sa décapotable, vues par la prunelle envoûtée de Rooney Mara, à l’extase puis la déception qui caractérisent ultimement même les plus beaux rapports. Je repense aussi à cette finale inoubliable dans laquelle le désir, celui d’une attraction incontrôlée, d’une rencontre de visages exaltés dans la foule, en vient à vaincre la logique froide des circonstances, le temps d’un court instant.

9

Carol – 2015 – 118 min – Royaume-Uni, États-Unis, France – Todd Haynes

Une réflexion sur “Étymologie du désir

  1. […] actrice dans un rôle principal Cate Blanchett – CAROL Brie Larson – ROOM Jennifer Lawrence – JOY Charlotte Rampling – 45 YEARS Saoirse […]

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