Panoptique rural

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4 décembre 2015 par Paul Landriau

Le rang du lion

Le sujet est connu de tous mais drôlement peu discuté. L’approche vaguement naturaliste, caméra aussi hésitante que le protagoniste Alex, qui se laisse emporter dans une secte qu’on ne nomme pas, par un guru qu’on tutoie.

Le premier long-métrage de Stéphan Beaudoin étonne par sa simplicité efficace et sa modestie noble. Dans une maison éloignée, en campagne, Jade amène son relativement nouveau copain rencontrer sa famille construite, son escapade rurale où elle s’enferme dans sa chambre des heures durant pour mieux se retrouver. La petite clique est en forme, jeune, souriante, accomplit les tâches avec cette nonchalance bucolique ; on se trouve en plein paradis communiste. Le retour à la terre et la recherche du vrai ; voici ce qu’on vend, un rêve pour bien des étudiants et citadins en manque de sensations. On s’emmourache d’un poulet au curry indien mais on n’a même jamais tranché de gorge à une poule à coup de hachette qui auparavant nous a servi à bûcher. C’est dans une scène qui évoquera pour certains de mauvais (donc bons) souvenirs de CACHÉ d’Haneke, que poussera le maître à penser Gabriel à faire s’élever le lionceau Alex. « Là t’es vivant ! » lui fait-il remarquer.

Parti pour un weekend, Alex décide donc de prolonger indéfiniment son séjour. Après une légère confrontation, ni la première, ni la dernière, Gabriel lui ouvre les portes déjà grandes ouvertes de sa prison de l’esprit. Car où trouve-t-on guru trouve-t-on manipulation et jeux dangereux. À la morale comme à la guerre. Au milieu des poulets donc, combat de coqs entre ce nouvel individu qui risque de faire s’effondrer ce château de cartes et Gabriel le mystificateur qui justifie toujours ses perversions intellectuelles par des pirouettes rhétoriques. Il n’y a pas de conversations sans leçons qui sortent de sa bouche. « Pour faire un bon feu, le secret c’est d’espacer le bois. Pour faire vivre la flamme, il faut laisser respirer. » Autant de paraboles passe-partout et bien utiles pour contrôler son troupeau. Après tout, n’est-il pas beaucoup plus confortable et simple de suivre un grand parleur, surtout lorsqu’il est charmant et légèrement rebelle (celui-ci ayant envoyé foutre la direction du cégep qui l’a renvoyé), que de penser par soi-même et remettre en question l’ordre établi ?

Le film n’atteint pas les sommets de propositions similaires pour au moins deux raisons majeures. D’une, aussi impliqué et convaincant puisse être Sébastien Delorme en bourreau sympathique, il n’a pas la force de caractère et la présence à l’écran d’un Philip Seymour Hoffmann dans THE MASTER, au hasard. Frédéric Lemay, dans la peau du jeune premier qui voudra faire partie de cette famille idéale, campe avec beaucoup de justesse son rôle et laisse poindre juste ce qu’il faut de sensibilité et de vulnérabilité. Pour toute la subtilité de son jeu, on aurait cependant apprécié que le film détaille sa conversion mentale plus longuement. Il est toujours périlleux de modifier considérablement la psychologie d’un protagoniste, surtout lorsque le film le place dans une situation où l’on compare inévitablement sa réaction à l’hypothétique sienne. Qu’il souhaite soudainement rester sur place parce qu’il a lavé la vaisselle avec des gens sympathiques et qu’il a joué à des jeux extérieurs, et que sa vie est banale, on y croit moyennement. Cependant, le travail sonore est admiratif. Vous remarquerez bien que toutes les scènes d’intérieur sont habillées par le chant des oiseaux, les gestes du vent, les conversations d’ailleurs à propos de rien. Cette prison est un panoptique ; tout le monde se doute qu’il peut être surveillé à n’importe quel moment. Ainsi, les seules scènes où l’ambiance sonore sera intime sont celles de consultation, pas mal plus rythmées que votre consultation type chez le psychologue diplômé. La consultation, nouveau sport extrême ?

Si le film n’innove pas tellement, il est si adroitement constitué qu’il force l’attention. Il faudra surveiller de près la carrière de Beaudoin, qui n’a pas pu venir défendre son film en Abitibi, étant retenu par le tournage de son nouveau film. Au change, on y gagne.

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Le Rang du lion – 2015 – 77 min – Canada (Québec) – Stéphan Beaudoin

Une réflexion sur “Panoptique rural

  1. […] Le film LE RANG DU LION prend l’affiche partout au Québec le 25 mars. Vous pouvez lire notre critique du film ici. […]

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